Vivre avec les travaux

Retraité assis sur un trône de briquesJ’avais prévu d’écrire un bel article sur un sujet sérieux. Mais je viens de passer une bonne partie de la journée dans le train (siège mou; en me voyant, la guichetière a aussitôt fait sortir de sa machine un ticket cher, car les étrangers agés _ non, me dit mon épouse, ‘lao wai’ veut dire ‘cher vieil ami étranger’ _ ne voyagent pas sur un siège dur; d’ailleurs dans la navette de Beijing ce sont les mêmes sièges). C’était pour faire légaliser ma signature sur un papier de mon notaire en France. Autobus, train, métro, autobus, un quart d’heure au guichet des Français du consulat à Pékin pour écrire « bon pour accord » et signer le papier devant le jeune contractuel, et attendre que sa chef ait apposé son sceau sur le timbre fiscal à 9 euros, autobus, métro, train, et taxi pour rentrer à la maison parce que j’étais fatigué. J’aurais habité Harbin, j’aurais passé deux fois 12 heures dans le train (vérifiez sur l’horaire ).

Donc je reviens sur les travaux dans les rues du quartier. Notre avenue avait un petit air tiers-monde modernisé avec les fils électriques et les lacis de câbles qui survolaient le passant, pendus à des poteaux innombrables qui obligeaient le même passant à ne pas regarder en l’air et faire attention aux ancrages de haubans semés partout. Pendant qu’on creusait les tranchées, qu’on coulait le béton des chemins de câble, qu’on construisait les puits de visite et le reste, la vie a continué sur les trottoirs ravagés. Le retraité qui nous regarde, privé du petit espace réservé à sa chaise, a prié les ouvriers de lui construire un siège et il a été obéi. Les habitués de l’arrêt d’autobus dont l’auvent avait disparu ont accepté d’attendre devant une tranchée, et de s’écarter pour laisser passer le camion de béton. Personne ne s’est plaint. Personne n’a même eu l’air perturbé.

Gens qui attendent l'autobus

Le charbon nid d’abeille

Charbon nid d'abeilleCela fait un mois que j’essaie d’écrire quelque chose tous les jours. Je n’ai pas réussi. Il faut s’organiser. C’est très pédagogique donc. Ce soir, en rentrant de la rue des plaisirs où nous étions allés visiter le nouveau supermarché qui propose des avocats australiens à 108 yuan la livre et du vrai salami italien prétranché à 30 yuan les 100 grammes, histoire de rêver, j’ai eu l’impression qu’il manquait quelque chose sur les marches de l’escalier et sur les paliers. Ce sont les piles de petits pots noirs, grands comme une boîte de conserve 4/4, bien rangés près de l’entrée de chaque appartement qui avait un poèle à charbon. Ils sont partis quand sont arrivés les tuyaux du nouveau chauffage. Et nous ne verrons plus passer dans la cour le livreur attelé à sa charrette à bras. Charrettes à bras chargées La première fois que j’en avais croisé, c’était en attendant l’autobus au bord d’une grande avenue. Ils étaient passés, à peine penchés sur leur bricole de cuir, comme les fantômes d’une photo de Marc Riboud des années 1960. Depuis que j’ai appris à les reconnaître, j’ai vu les petits cylindres de charbon partout, dans le triporteur de la marchande de soupe, sur la palanche du porteur qui monte les escaliers des Montagnes Jaunes, et dans la minuscule chaudière de chauffage central de mon beau-père. Et aussi, couleur brique mais toujours intacts, sur les petits tas de cendre que les rôtisseurs de brochettes laissent au coin des rues. Un jour, j’ai entendu un bruit d’usine sortir du hangar à l’entrée d’une cour du quartier. Il étaient deux à pelleter du charbon broyé pour nourrir une vieille machine pleine de leviers et de bielles. Les petits cylindres sortaient en file sur un tapis roulant, un par seconde. On m’a donné le nom, fengwo mei, Trois caractères le charbon nid d’abeille. Les charrettes chargées attendaient les livreurs.

Une charrette et le charbon rangé dessus

Rue de l’ancienne culture

Ce matin, ma femme et moi sommes allés au bureau de la sécurité publique pour faire transformer mon visa de touriste en permis de résidence d’un an, au titre de membre de la famille d’un citoyen. L’année dernière, c’était un représentant de l’université qui m’avait présenté à l’autorité, cette année c’est un représentant de ma famille, une autre année de sera peut-être mon employeur. Les ressources pour être en règle sont infinies ici. Mais ce n’est pas là que je veux vous emmener. Comme la démarche n’a duré qu’un quart d’heure, il nous reste la matinée pour visiter le quartier. Justement, de l’autre côté du fleuve, nous voyons un drôle de grand bâtiment tout neuf et, à son ombre, un portique aux mille couleurs comme il y en a sur les dépliants touristiques.

En approchant, je reconnais l’endroit, c’est ghwehhuajie.gifGuwenhua jie, la rue de l’Ancienne Culture. Comme il ne restait rien de la vieille ville du temps des Ming, tout ce qui restait en 1900 ayant été rasé après la guerre des Boxers par les Occidentaux qui ne voulaient plus de mauvaises surprises, la municipalité soucieuse du prestige de sa ville en reconstruit une plus parfaite que ce qui a jamais existé. En 2004, nous nous étions trompés d’arrêt d’autobus et il avait fallu progresser dans une rue pas encore pavée, au milieu des piles de briques, pour atteindre la partie terminée et les boutiques ouvertes.

Maintenant c’est au point, tous les commerces de la rue principale sont ouverts et on fait les finitions dans les allées latérales. Il y a bien quelques fautes de goût, comme l’escalator qui mène à la grande galerie des artistes en haut derriere les toits, mais c’est presque terrifiant de perfection. Tout est ‘vrai’, les constructions, le décor et les marchandises. Granite, briques grises, frises sculptées peintes à la main. Les tireurs de pousse-pousse attendent le client assis sur leur carriole. Dans le magasin de tableaux, les brodeuses sont en train de reproduire en soie une section du grand rouleau dessiné de la ville de Suzhou à l’époque des Song. Le magasin pour calligraphes a posé des rouleaux de papier dehors et sorti les portiques pour les grands pinceaux. Mais ça ne va pas, le sol est trop plan, les colonnes de bois peintes en rouge sont trop droites, il y a quelque chose de dur dans l’air. On lève la tête et on comprend: cette rue est une illusion, nous sommes dans la Chine verticale aux vingt-cinq étages, il n’y a pas de vraie différence entre ce quartier et le centre commercial Isetan de la rue de Nanjing, éclairé comme en plein jour sur sept niveaux.

Et puis, quand même, on rencontre un petit morceau de monde normal. Les lions à l’entrée toute neuve du temple reconstruit sont peut-être des copies, mais leurs pattes commencent à être usées par les mains venues prendre la chance. Dans l’allée derrière, il y a des marchandises sur le trottoir, des gens qui discutent. Je reviendrai plus tard.

Les Chinois sont-ils romantiques

Cai Chongguo écrit aujourdhui dans son journal d’un Chinois que les Français sont romantiques, et que les Chinois sont encore sous l’empire de la nécessité pour vivre en couple. « Surtout, avant des années 80, il y avait tant de couples qui ne même cherchaient pas l’amour. Ils passaient toute leur vie ensemble sans avoir notion d’amour. Ils s’aiment ou pas, leurs enfants souvent savent mieux qu’eux mêmes. » Pourtant, quand je me promène, je vois des vieux couples tout à fait semblables à ceux de France. La photo a été prise il y a deux semaines sur la nouvelle promenade au bord du fleuve, pas loin du pont Alexandre III (enfin, sa copie). Pour la nouvelle génération, si vous voyez une différence, je vous offre un exemplaire de l’édition reliée de la plus récente mes oeuvres ‘Souvenirs d’enfance, de jeunesse, d’age mûr et de décrépitude’, dès qu’elle aura été éditée.

L’allocation d’allumettes

Mon épouse, en même temps que le billet d’un yuan pour étrangers, a sorti du tiroir une boite d’allumettes, des petits carnets plats, et des drôles de minuscules billets de banque. Ca date du temps où son fils était bébé (il est en dernière année avant l’université maintenant). Voici le carnet des produits divers, ouvert à la page des allumettes. La famille a acheté régulièrement son allocation mensuelle, les coches le démontrent. Elle croit se rappeler qu’à la fin de 1990 on n’a plus eu besoin de carnet pour les allumettes ni pour le carbonate de soude qui est de l’autre côté de la page.

Par contre, le dernier carnet pour la farine date de 1992. Voici la page du décompte des allocations par bouche à nourrir du foyer. Ils sont cinq: le père, la mère, la première fille, le grand fils du premier fils, le fils tout petit de la première fille (j’ai effacé les noms de famille, n’ayant pas demandé à tout le monde la permission). Les hommes ont droit à 16 livres par mois, les femmes à 15 livres, l’enfant de 4 ans à 7 livres.

En présentant le carnet au bureau, on reçoit l’allocation sous la forme de petits billets, 10 centimètres sur 4; le papier quadrillé du fond a des carrés de 5 millimètres. Celui-ci est de l’édition 1986, il vaut 5 livres, soit 2500 grammes. Il y en a d’une et de deux livres. En haut, le nom de la municipalité. Au verso, l’instruction d’emploi précise qu’il n’est valable que dans les limites de la municipalité, et qu’il est interdit d’en vendre ou d’en acheter. Quand on achète un sac de farine, ou des mantou (les petites boules de pain levé cuit à la vapeur), ou n’importe quoi fait avec de la farine, on paie et on remet la valeur-farine de ce qu’on a acheté à la boutique. C’est la même chose avec le riz, les billets sont différents.

Quand on passe quelque temps aillleurs, il faut se procurer des billets de farine ou de riz ou d’autre chose de la municipalité où on est. Il reste quelques billets de Beijing dans la collection, ils sont encore plus petits, cinq centimètres et demie sur deux.

Je ne vais pas faire défiler toute la collection. Juste un beau billet d’une livre de riz (j’espère que je ne me trompe pas), daté de l’année 1986, en chiffres chinois, en bas au milieu.

Et une boîte d’allumettes de la marque « maintien de la paix », quatre fen (centimes de yuan) pièce en ce temps là; l’allocation était de cinq boîtes par famille et par mois. Aujourdhui les allumettes sont en vente libre et coûtent deux maos, cinq fois plus.

Mieux que ce que vous venez de lire: Liu Shinan , journaliste au China Daily, raconte comment sa famille, préparant son mariage, avait quêté les billets de viande de porc auprès des voisins, afin qu’il y en ait assez pour tout le monde au banquet.

L’école, vue de ma fenêtre

Hier matin, je suis chez moi. J’entends l’hymne national qui monte de la rue. C’est lundi, les élèves du lycée technique de l’autre côté de la rue sont au garde-à-vous dans la cour pour entendre les consignes de la semaine et le discours de la directrice. Les professeurs sont là aussi. Trois quarts d’heure d’attention. Pas de slogans, ils ne disent rien. Quand c’est fini, l’ordre se dissout et ceux qui ont du temps avant le premier cours reprennent leurs ballons. D’autres jours, je les ai vu faire l’exercice, dans le même survêtement d’uniforme bleu et blanc, bien en rangs. Ils arrivent à vélo, les rangent sur le trottoir le long de la grille. Un planton passe le câble de l’antivol collectif dans la roue arrière de toute une rangée. On peut arriver en retard, et sauter la grille pour éviter de passer devant le poste de garde, mais on repartira à l’heure.

Il y a quelques semaines, j’avais vu construire un drôle d’appentis au bout de la cour, là où sont les agrès de gymnastique. Je sais maintenant ce que c’est: le garage de la voiture de la directrice (ou bien d’un cadre de calibre suffisant, je ne sais pas) avec un toit transparent pour ne pas priver le rez-de-chaussée de lumière du jour. Les élèves garent leurs vélos dehors, les professeurs aussi. Petit privilège, en essayant de ne pas consommer trop de place.

Regarde le monument

Le papa a pris une photo de sa fille devant la grande volute d’acier inox qui marque le centre de Dagan, pas loin d’ici, au bord d’un grand espace de marbre poli d’où il est facile de faire partir les cerf-volants. Les anciens ornaient leurs jardins et leurs places publiques d’un rocher de forme curieuse et y gravaient une dédicace ou un poème. Aujourdhui on préfère un ouvrage de main d’homme. Les buissons fleuris autour du socle sont protégés de l’hiver par des murs de toile rayée rose et bleu. La jeune fille ne semble pas enthousiaste. Les colombes blanches sont trop petites sur l’écran.

Famille, joie, bonheur

Famille, joie, bonheur. En toute simplicité, c’est la transcription phonétique de Carrefour (jia le fu en notation normalisée, kia lö fou en notation EFEO _ école française d’extrème-orient, la plus proche de nos habitudes de prononciation). C’est la providence de l’expatrié qui a un ménage à tenir. Non pas qu’on y trouve des choses de France (il y en a) ou que les prix soient bas (il y a moins cher ailleurs), mais il y a des prix. Je peux y acheter des chaussettes, ou deux livres de bananes, ou une imprimante d’ordinateur, ou un papier découpé de la fête du printemps, sans me demander quel facteur de multiplication on a appliqué sur ma bonne mine d’étranger qui est dix fois plus riche qu’un Chinois équivalent. Au cours du change ce n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas une raison. La petite galerie-marché d’alimentation en bas de chez nous est très sympathique, mais aucun prix n’est marqué, donc je n’y vais qu’après avoir mémorisé ce que vaut une livre de pommes ou un sac de dix kilos de farine. Les poireaux et les aubergines, c’est l’affaire de mon épouse.

A part ça, il y en a à moins de vingt minutes de marche de partout en ville, un Carrefour ou un Univers de la maison, le concurrent-copieur local. 5 dans la ville, 85 en Chine, le premier a ouvert en 1995 et aurait apporté deux grandes innovations, le caddy et la queue à la caisse. Le plan normal plait aux Chinois: en bas une galerie marchande, au-dessus un étage d’alimentation et choses consommables, un étage de choses durables, le parking à voitures en terrasse. Et le parc à vélos devant l’entrée. Certains sont comme en France, sur un seul plan, et il faut progresser longtemps à travers les tentations d’achat avant d’atteindre la nourriture, mais les clients n’aimaient pas, donc l’escalator permet de monter directement à l’étage désiré. Les caissières sont moins stressées qu’en France, elles prennent même le temps de ranger les achats dans les sacs plastique; on ne mélange pas la nourriture et la lessive, nous sommes au pays de la classification.

Pas la peine de vos montrer l’intérieur. C’est pareil qu’ailleurs. Sauf qu’au rayon alimentation beaucoup de choses sont présentées en vrac, avec des petites pelles ou des pincettes pour remplir le sac. Et qu’il y a des gens pour vous aider, à qui on peut demander la mise à la longueur d’un pantalon dans le quart d’heure (après l’avoir payé à une petite caisse et reçu un beau ticket orné d’un sceau rouge). J’aime bien Carrefour.

Les gens attentifs reconnaîtrons les trois drapeaux: France, Chine, Europe avec un petit avantage de dimension à la Chine. Les mêmes verront que nous sommes en ville, avec la station d’autobus et le feu rouge pour traverser, pas au bord d’un désert peuplé de voitures stationnées.

Le magasin de l’amitié

Après avoir regardé mon précédent écrit sur Mao et les billets de banque, mon épouse est allé chercher un billet de un yuan que je ne connaissais pas. C’est un certificat de change pour étrangers. Du temps où la Chine recevait les étrangers en petite quantité de peur qu’ils contaminent la révolution, elle les gardait soigneusement à l’abri de tout contact avec la réalité. Simon Leys en 1972 n’osait plus aller au restaurant. Avant qu’il s’asseye on faisait évacuer les clients de toutes les tables alentours (pour lire « les habits neufs du président Mao » et la suite, acheter « Essais sur la Chine », Bouquins Robert Laffont, isbn:2221085396, 24 euros). Un ancien collègue, qui avait fait son tour du monde de routard au milieu des années 70 s’était retrouvé dans une limousine à la sortie de l’aéroport, conduit vers son hôtel de luxe et convoyé ensuite vers tous les lieux qu’il avait dit vouloir visiter. Les étudiants internationaux de l’université des langues étrangères habitent encore leur résidence d’époque entourée de murs, avec restaurant, boutique, bureau de poste et poste de garde à l’unique entrée; heureusement la consigne a changé, mais les visiteurs s’inscrivent encore sur un registre. Il y avait les « magasins de l’amitié » installés dans les villes où les étrangers avaient le droit de résider, garnis de produits importés à leur intention, et de souvenirs chers à rapporter chez eux. On ne pouvait payer qu’en « certificats de change pour étrangers » et en présentant son passeport. Impossible pour un étranger d’obtenir des yuans normaux et d’aller faire ses courses comme tout le monde. Heureusement, comme nous sommes en Chine, il y avait aussi des gens désireux d’acheter les belles choses du magasin de l’amitié, et donc des bénévoles pour rendre service aux laowai en changeant leurs certificats contre des yuans ordinaires. Les années passant, les étrangers se multipliant, c’était devenu une gabegie indigne d’un pays sérieux, et le certificat de change a disparu au temps de Jiang Zemin, en 1995. Les magasins de l’amitié sont toujours ouverts. C’est cher et de bonne qualité. Mon ami Christophe y est allé acheter la belle assiette qu’il voulait m’offrir.

Le décor du dos du billet est le même que celui du billet d’un yuan, le lac de l’Ouest de Hangzhou.


Comme de bien entendu, tout a déja été écrit et expliqué; lisez par exemple Ish qui a vécu en Chine en 1989, quand le yuan pour étranger valait 1,80 yuan normal.