On m’a raconté l’histoire d’un savant européen, historien de l’art, qui devait recevoir un confrère chinois. Celui-ci avait demandé une introduction aux grandes lignes de l’évolution de l’art occidental des derniers siècles. Cela se passait vers 1880, quand l’empire chinois, à l’exemple du Japon, envoyait ses meilleurs experts découvrir les secrets des barbares d’au-delà des mers. Le savant promena donc son confrère de la Naissance de Vénus de Botticelli à Renoir, en passant par Poussin, Rubens, Boucher, Goya. Son visiteur sembla d’abord fort intéressé, puis il devint évident qu’il attendait autre chose. Inquiet, l’hôte finit par demander son sentiment au visiteur. Il répondit « Tout cela est admirable, mais j’ai fini par ressentir une impression d’uniformité. Cela doit être parce que je ne connais pas assez bien pour apprécier, mais toujours des femmes nues … ». De même, un profane occidental aura l’impression que les peintres chinois ne voient, en dehors de la branche de prunier fleurie et du brin de bambou, que les rochers de forme admirable, grands comme une montagne ou tout petis, mais toujours des cailloux.
Depuis que je suis ici, j’ai découvert que les Chinois aiment les cailloux, au point de les ériger sur les places publiques et de les mettre dans leurs salons, sans parler de ceux qui marquent tous les endroits où il faut être allé, ornés du nom du lieu gravé en caractères; le touriste organisé en rapporte les images, preuve qu’il était là.
Celui-ci est érigé dans le Jardin des Célèbres Pins,
zhisongyuan, au pied des Collines Parfumées à l’ouest de Pékin.
Le mystérieux bloc que vous voyez ci-dessous est dans le parc aux rochers de la pépinière municipale, en attente de son érection sur la place centrale d’un nouveau quartier de la ville.

A Nanjing, on conserve dans le palais du vice-roi, qui abrita le siège du gouvernement de la première République (1912), le caillou qui aidait Sun Yatsen dans ses méditations.

Au Palais d’Eté de Pékin, qui est à la Cité Interdite ce que Versailles et Trianon sont au Louvre, un empereur Qing fit transporter jusqu’à un lieu favorable le plus gros rocher de forme curieuse qu ait été trouvé dans l’Empire.

Plus exactement, c’est un de ses courtisans qui avait voulu le transporter dans le jardin de sa résidence, mais l’entreprise le ruina avant que le rocher arrive à destination, et l’empereur l’acheta par miséricorde.
Or, me promenant aujourdhui dans le quartier préservé, ancienne concession européenne, où les riches Chinois qui voulaient vivre en paix sous une bonne administration se sont fait construire au début du XXe siècle des résidences, j’ai trouvé un marchand de pierres d’ameublement.

Les plus grandes sont présentées dans la cour devant la maison. Il faut avoir un grand salon, ou être un restaurant ou le siège d’une institution. Ainsi le visiteur est favorablement impressionné. Une de ces pierres accueille les visiteurs dans la galerie haute de la tour des télécommunications, à 250 mètres au-dessus du sol.

D’autres sont en situation, dans les pièces de la maison où on accueille les clients. Tout en disant que je ne venais pas acheter, car mon appartement actuel est trop petit, j’ai demandé la permission de regarder. J’ai été reçu très aimablement, on m’a servi du thé. La patronne de l’affaire a même voulu me faire partager ses goûts artistiques, et nous avons feuilleté ensemble la série de livres d’art qu’elle vient d’acheter: shijie renti minghua jianshang « Apprécier les peintures célèbres du monde entier représentant le corps humain. »

Des pierres d’ameublement ! je n’avais jamais entendu ce mot.
Et votre anecdote sur les femmes nues est vraiment savoureuse.
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Sous l’appellation de « 人体艺术 », on trouve de fort belles photographies.
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