En chinois, tourisme se dit luyou, voyager-flotter. On retrouve le premier caractère dans luxing
voyager, et le second dans youyong
nager. Les Chinois prétendent avoir inventé le tourisme, et c’est probablement vrai; je parle du tourisme comme nous l’entendons en Occident depuis le dix-huitième siècle, se rendre quelque part pour y admirer une chose renommée et raconter ensuite qu’on l’a vue. Sur les montagnes et au bord des lacs, on peut voir gravés dans la pierre les témoins du passage de tel empereur ou de tel haut fonctionnaire il y a 1400 ans, venus admirer tel rocher ou tel arbre renommé, à une époque où en Europe on ne voyageait que pour faire la guerre ou se sanctifier, ou faire du commerce. Depuis, les Chinois ont maintenu leur avance. Au nouvel an (18 février cette année) on voyage pour visiter la famille, mais pour les deux autres « semaines d’or » (premier mai, et fête de la libération le 1e octobre) il faut faire du tourisme. Le guvernement les a institués pour cela. Les salariés travaillent deux jours de plus, le samedi et le dimanche juste avant, pour que l’économie n’en souffre pas. Lisez Elodie Xu pour savoir comment ça se passe. Quant à moi, je vous montre paresseusement quelques moments de la vie du Chinois touriste, recueillis autour de Xi’an.
Dans le parc autour de la pagode de la Grande Oie, des statues de bronze sont là spécialement pour qu’on se fasse photographier avec. Ici un grand-père vient de faire une image de son petit-fils. J’ai raté le moment où le petit-fils s’est baissé pour profiter de la commodité du pantalon sans fond (la petite mare devant le pied du lutteur de gauche).

Suivre le guide (ici notre guide vers le tombeau de l’Empereur Jaune et Yan’an). Il est entièrement équipé: du haut vers le bas, le drapeau aux armes de son agence, le micro relié au porte-voix, le calepin aide-mémoire, la montre, le téléphone portable (il nous a donné le numéro), et le porte-voix à la ceinture; ce qui lui permet de se faire entendre sans brandir un appareil à pavillon qui le ferait ressembler à un agent de la circulation. Quand la concentration des groupes se fait très forte, dans une salle de musée par exemple, l’observateur extérieur a la même impression de chaos sonore que devant une colonie de pingoins de documentaire. Et pourtant chaque groupe reconnaît la voix de son guide. Les groupes constitués pour un long périple portent souvent une casquette, ou au moins un insigne en médaille. Ceux que vous voyez ici, à l’entrée de la Forêt de Stèles à Xi’an, en ont fait plus. Mais ce sont les lauréats d’un concours scolaire, et ils ont mis leurs écharpes d’honneur pour la télévision locale.
Partout où on va, on rencontre deux équipements obligatoires pour tout temple, tour, porte de ville ou tombeau.
D’abord la sculpture d’un animal favorable, enfermé dans une cage de plexiglas, où on glisse des dons en petits billets, qui portent chance. Il y en a même dans le magasin de souvenirs des grands sites. Celui-ci est une tortue dans le grand bâtiment de la porte ouest des murailles de Xi’an. Ensuite une cloche (ou un tambour) qu’on a le droit de faire sonner pour une petite somme; cinq yuans les trois coups au tombeau de l’Empereur Jaune en haut de la colline. On aperçoit le parasol vert du préposé. D’après l’état d’usure du battant de bois, c’est un succès. On fait parfois la queue pour se faire photographier en action.
Sur la route, il n’y a pas que les sites touristiques. On s’arrête aussi aux stations-service, qui sont toujours de vastes constructions, sous des toits dignes d’une gare (ici sur l’autoroute entre Xi’an et Yan’an). En plus du carburant, on y trouve deux choses indispensables: des bouteilles d’eau à la boutique, et des toilettes capables de traiter trente ou quarante personnes de front.


On arrive à l’entrée du lieu à visiter (ici le parc de la montagne de Lishan, sur la route du mausolée de Qin Shi Huang Di). La banderole dit « Bienvenue à Lishan pour les hôtes venus de huit directions (de partout donc) ». (lishan huanying bafang lai bin; Lishan, bienvenue, huit directions, venir, hôte). Les plaques de cuivre proclament le classement du site par la municipalité, la province, le ministère du tourisme, et d’autres autorités. Avec un oeil attentif, on peut apercevoir sous la petite porte de gauche le tableau des portraits des travailleurs honorés de l’unité de production.
A une place choisie pour ne pas troubler l’harmonie, un autre élément obligatoire: la proclamation des devoirs des visiteurs et des engagements de ceux qui les reçoivent. Celui-ci, au grand temple de l’empereur jaune, est particulièrement grandiloquent, mais tous ont la même inspiration. Si vous avez envie de lire, une grande image est derrière la petite.
Une autre étape proche du site: le grand magasin de souvenirs et de produits régionaux. Ici ce sont des bijoux et bibelots de jade, juste avant d’aller voir les soldats de céramique. Pas d’illusion d’optique, le magasin a bien cette taille, et nous sommes attendus par quarante vendeuses. On a distribué à l’entrée des badges au numéro du groupe, pour qu’il n’y ait pas d’erreur sur le bénéficiaire des commissions. Les prix sont marqués, mais c’est pour les Occidentaux. Nous sommes repartis avec deux bracelets marqués 980 yuans pièce, en payant 400 yuans les deux (40 euros).
Mais pourquoi les touristes s’exposent-ils à la fatigue, aux longs trajets, aux visites sans s’arrêter pour contempler? Relisez le premier paragraphe: c’est pour prouver qu’ils y sont allés. Voici deux amies qui s’emparent du trophée: leur portrait, devant les soldats de Qin Shi Huang Di.
Un autre trophée apprécié, mais qui n’est pas garanti car l’espèce est saisonnière: le portrait en compagnie d’une Occidentale. Ici sur les pentes de Huashan. Ils pourront même raconter qu’elle leur a parlé en chinois.
Et pour les lieux dont l’image n’est pas aussitôt reconnue, l’administration a prévu le rocher qui rend la preuve indiscutable. Ici nous sommes aux sources chaudes de Huaqing (Brillantes et Limpides) où l’empereur Xuanzhong des Tang venait folâtrer en compagnie de la belle Yang Guifei.
Gravé dans le granit, en caractères traditionnels
huaqing shengdi, Huaqing, site touristique. Tout simplement.
Un de nos penseurs en marketing, qui enseigne actuellement à l’université Fudan de Shanghai, ayant longuement médité sur ces questions, a tracé le projet d’un nouvel accueil du touriste chinois en France, afin qu’il ne renonce à rien de ce qu’il aime dans son pays. Lire Guillaume . Quelque chose de complètement différent, mais pourtant proche: ce matin, au journal télévisé de 7 heures, nous avons eu un sujet sur un touriste illustre et les côtes de l’île de Malte. On parle de la France plus souvent et plus longtemps. Ce sera bon pour les affaires.
J’espère que vos lecteurs ont un solide second degré avant d’aller lire ce que le « penseur en marketing » que je suis censé être a eu l’audace d’écrire.
Votre premier paragraphe m’a bouleversé : les Chinois inventeurs du tourisme ! Mais c’est une révélation pour moi. Alors que j’enseigne la littérature du voyage, pour les chercheurs en études françaises, une étudiante m’a dit l’autre jour que la tradition du voyage est plus ancrée et présente en Occident qu’en Chine. Elle imaginait la Chine traditionnelle comme immobile, malgré les exemples de Li Bai, de Du Fu, de Confucius lui-même. Elle répondait que ces augustes personnes ne voyageaient que sous la pression de la nécessité, et que le voyage pour le plaisir était une création européenne. J’aurais dû y penser, ce que vous écrivez et montrez est évident : les Chinois sont les plus vieux touristes du monde. Je vais inclure votre billet dans la bibliographie de mon cours. Ebolavir, entre Eberhardt Isabelle et Fernandez Dominique.
J’aimeJ’aime
Les grandes migrations humaines ne sont-elles pas identiques partout?
Pouvoir dire qu’on a vu ce qu’il fallait voir, un « must » partagé par toutes les sociétés de consommation?
Evidemment, la densité démographique accentue le phénomène en Chine et le rend plus visible.
J’aimeJ’aime
à Guillaume: Ce qui m’a frappé depuis que je m’intéresse à la Chine, c’est que des sentiments et des moeurs « modernes », c’est-à-dire qui pour nous datent d’un ou deux siècles, ont des siècles d’avance chez les Chinois. Il y a l’idée que tous les hommes sont égaux, enseignée par Confucius, mise en oeuvre par le pouvoir impérial dès l’époque des Tang, alors que nous avons eu des nobles et des esclaves jusqu’au milieu du 19e siècle (les Encyclopédistes l’avaient dit). Le discours du père de famille à son fils « tu feras des études et tu réussiras les concours pour devenir fonctionnaire et assurer ton avenir » qu’on lit dans les contes de l’époque des Ming (« Tout pour l’amour », Picquier) et avant. La nostalgie du fonctionnaire en mission à l’autre bout du pays qui passe toute une carrière loin de sa famille et de sa province natale (dès les poèmes Tang). Le tourisme aussi. Mais n’en faisons pas trop. Je me sens prêt à démontrer que le tourisme existait au temps de l’Empire romain, et qu’il a été oublié pendant les quelques siècles des temps barbares. Une destruction de la société et une amnésie que les Chinois n’ont pas connues pendant deux millénaires et plus, ce qui les rend si prompts à affirmer qu’ils ont la plus vieille civilisation du monde.
J’aimeJ’aime
Bonjour
Tu es passé sur mon blog et il y a ce petit passage de ton commentaire que je suis pas sure d’avoir saisi.
« . Vous devriez être arrivés avant le Nouvel An, le 7 février 2008. »
Sinon je commence à lire ton blog, il est très riche! La photo des wc m’a bien fait rire ^^
c’est vrai que c immense!
J’aimerai te connaitre un peu mieux, savoir pourquoi tu es en Chine?
A bientot
Shi Yin
J’aimeJ’aime