J’avais écrit ça en 2003, avant d’aller voir sur place. Finalement ceux qui avaient monté l’exposition ne s’étaient pas moqués du monde. Je vais essayer d’en voir plus. Même dans ma petite ville, il y a des galeries, et Pékin n’est pas loin.
Je suis allé voir l’exposition « Alors la Chine » au centre Pompidou (6,5 euros l’entrée, jusqu’au 13 octobre 2003). Le caractère symbole est jian1 间 .
Avant d’entrer, on peut jouer à un jeu video de tuerie sur grand écran, dont la manette est une petite estrade; on joue avec les pieds. On peut aussi regarder deux videos sur les deux côtés d’un panneau blanc: côté pile des extraits d’opéra maoïste en couleurs sucrées, côté face des extraits de films de guerre en noir et blanc contrasté. La grande salle est plongée dans la pénombre. Une douzaine d’écrans de projection l’éclairent par endroit. Ceux de gauche font défiler à toute allure des bâtiments modernes et des noeuds d’autoroute, impossibles à situer. Au milieu, un grand carré que je prends pour une maquette pédagogique de Pékin avec la Cité Interdite, les Palais du peuple, des quartiers traditionnels bleus et de grands immeubles blancs et jaunes. Au fond, une grande vitrine montre une collection d’objets de piété, Mao en porcelaine, en bois peint, en métal laqué, en tissu brodé … Une estrade est couverte de dizaines d’objets tous en faïence blanche: un polochon, une chaussure à haut talon, un pistolet, un petit avion à réaction. A côté, une étagère supporte des plats rectangulaires de traiteur, garnis de débris de salade de betterave rouge et d’entames de jambons entiers. Trois postes de télévision montrent un homme en train de manger, vu de profil, vu du bout de son oreille, vu du bord de l’assiette. Il y a aussi une planche suspendue, couverte d’assiettes et de bouteilles ébréchés, dans une matière brune translucide; un panonceau indique que c’est du caramel. Sur la droite, une autre vitrine montre une longue bande déroulée de calligraphie, entourée de gros livres reliés ouverts, dont les pages blanches portent des empreintes digitales rouges, ou le dessin minutieux d’un bout de papier mangé par les rats. Sur un de ces livres, une étiquette indique « puissance du DE »; ça ressemble à un texte chinois dont on a raturé tous les caractères, sauf de 的 qui apparaît une douzaines de fois sur la page.
On peut s’asseoir pour regarder sur le plus grand écran l’histoire du voyage en train de Chengdu à Urumqi; des paysans du Sichuan vont cueillir le coton là-haut; ils racontent qu’ils espèrent gagner de l’argent et envoyer leurs enfants à l’école; ça pourrait passer sur Arte tard le soir, ou sur Voyage un très bon jour; c’est sous-titré en français, ce qui explique peut-être pourquoi nous sommes nombreux à le suivre, alors que les autres écrans où passent des paysages neigeux ou des hommes en pardessus n’attirent pas grand monde. Sauf celui où un coq et une poule picorent un à un des grains de riz pendant que deux voix comptent à toute vitesse en chinois et que défilent les chiffres sur des compteurs; après cinq minutes, le coq a mangé environ 50 grains de moins que la poule, il n’en reste plus, le film recommence. Légèrement ahuri, je passe devant un ballon géant en peau de mouton d’où émergent des têtes et des pattes de moutons, et une souche d’arbre entourée de colombes blanches empaillées. J’ai vu, en passant, de très grandes photos d’accumulations de plaques électroniques. Il y a aussi une série qui représente une petite fille à cheval sur un mur, au premier plan de paysages de cités industrielles.
En sortant, je prends deux dépliants blancs, l’un en français, l’autre en anglais et en chinois. Ils m’expliquent que tout ce que je viens de voir est de l’art. A ne pas confondre avec le document, le divertissement ou l’enseignement. Je note que l’organisateur aurait dû payer plus cher la traduction vers l’anglais; pour le chinois, je ne suis pas capable de juger.
Ayant appris que ces ouvrages chinois sont de l’art, j’ai une impression de déja-vu. Je retourne voir l’exposition « Trésors Publics » où les fonctionnaires de l’art me présentent ce que le FRAC (fond régional d’art contemporain) de ma province a acheté récemment pour ma délectation. L’art officiel certifié. C’est bien la même chose. Il y a une Sainte Thérèse de Lisieux jaune fluo en grandeur naturelle, un ensemble de cinquante reproductions en résine dure de seaux et de baquets dont l’original est chez moi en plastique ordinaire, une accumulation de poulets pas complètement mangés . Et aussi des vidéos du parcours d’une mouche ou d’une scie qui fait de la sciure.
Il y a donc un art contemporain en Chine, qui a la même inspiration et utilise les mêmes techniques que l’art contemporain occidental. Mais de quoi vivent les artistes ? D’après les cartons qu les présentent, ils ont suivi un enseignement dans les écoles de technique artistique, peinture à l’huile ou photographie, puis ils ont pris leur liberté et fait autre chose. J’ai du mal à imaginer que les autorités locales ou nationales se soucient d’acheter des oeuvres qui ne disent rien. Y aurait-il déja suffisamment d’amateurs enrichis ? Ou bien est-ce que tout est produit en direction de l’Occident, comme les porcelaines à chinoiseries d’il y a deux siècles ?