Il y a longtemps, j’ai entendu un vieux colonial, exploitant forestier au Gabon, qui avait connu Albert Schweitzer et avait été soigné dans son hopital de Lambaréné. « Un de mes hommes a eu un accident. Je l’ai amené à l’hôpital de Libreville. Tu aurais vu, une toute petite tête noire dans un grand lit blanc. Il est mort de peur. A Lambaréné, sa femme aurait dormi sous le lit et lui aurait tenu la main. »
L’hopital de l’université médicale de Tianjin n’est pas en Afrique, mais applique le même principe. Si on y meurt, ce n’est pas de solitude. On se retrouve dans un quartier, avec des voisins et des familles qui se connaissent. Le corps médical s’occupe de son art, et laisse la vie quotidienne aux gens compétents, ceux qui entourent le malade.
Voici la grande salle de 20 lits, où j’étais juste avant et après l’opération. On voit à peine les malades, tous allongés. Ceux qui connaissent peuvent repérer des bouteilles thermos de couleur, des porte-manger et d’autres accessoires familiaux. C’est la fin de l’après-midi et les amis qui travaillent sont venus relayer les familles. Quand la nuit tombera, il restera quelqu’un auprès de chaque malade, une épouse ou une fille ou belle-fille en général. Elles dormiront dans les lits libres, à deux s’il n’y a pas beaucoup de place, et se passeront les responsabilités pour qu’il y ait toujours quelqu’un qui veille.Les infirmières tiennent la garde à leur bureau de l’autre côté du couloir, prêtes à intervenir si on leur demande. C’est comme cela que j’ai eu droit à un supplément d’antidouleur en pleine nuit. Une dame que je ne connais pas a réveillé mon épouse, qui m’a vu et a alerté l’infirmière.

Le monsieur barbu qui m’aide à boire un berlingot de préparation traditionnelle chinoise (gout infect, mais le liquide passe, alors que je ne peux rien avaler, même de l’eau) est le mari de ma voisine de droite. Mon épouse a pris la photo puis est allée s’occuper de ma voisine.
J’ai été transféré dans une salle plus petite, à sept lits. C’est le matin; l’infirmière avec sa table roulante est en train de distribuer les perfusions du jour. Mon voisin d’en face attend que son épouse, de l’autre côté du lit, lui prépare son thé (pas beaucoup; il est nourri par perfusion). Elle a apporté les journaux. Chaque soir, je verrai arriver ses deux filles, lycéennes, qui enlèvent leurs magnifiques casquettes américaines en entrant dans la salle. Elles viennent tenir compagnie à leur papa, et leur maman peut rentrer à la maison. Celui qui est assis sur son lit est un malade de jour, venu se faire perfuser ses médicaments et examiner. Son lit sert à quelqu’un la nuit.

Le monsieur qui me regarde n’est pas un infirmier, c’est l’agent de sécurité du service, comme l’indique son beau brassard rouge tenu par une épingle nourrice. Il appartient à une société extérieure, la même qui emploie la responsable des draps et des pyjamas propres. Il passe son temps à aller d’une salle et d’un lit à l’autre, pour prendre des nouvelles et plaisanter. En Chine tout rassemblement humain doit avoir quelqu’un qui surveille. Une fois par jour, trois collègues passent ensemble et il leur dit qu’il ne s’est rien passé.

La présence de cette jeune fille à côté de mon lit est un bon signe: c’est une des cantinières de l’hopital. Elle tient d’une main les fiches de ses clients, où est indiqué ce qu’ils ne doivent pas manger, et de l’autre le terminal de paiement. On lui présente une carte préchargée, comme dans l’autobus. Les malades et les familles peuvent commander leurs repas, qui arriveront à l’heure de midi, exactement comme dans un bureau ou un atelier en ville. Beaucoup préfèrent apporter la nourriture de la maison. Les placards à gauche correspondent aux lits, il y a assez de place pour y ranger tout ce qui est nécessaire.

Voici mon premier repas normal depuis dix jours, apporté dans des petites boîtes blanches à usage unique, exactement les mêmes que celles qu’on voit près des tiroirs-caisses ou sur le bureau des bureaucrates en ville. De gauche à droite: soupe de semoule, livrée dans un des godets d’une gamelle à superposition et transvasée dans une barquette apportée par mon épouse; poulet aux légumes verts acheté en ville; riz très cuit, plat de poulet, pommes de terre en fines tranches et tomates. Pas de baguettes, je n’arriverais pas à les tenir de la main gauche; je vais manger avec une cuiller apportée de la maison. C’est très bon et digeste. La dame qui tourne le dos est en train de faire manger son mari, à la cuiller aussi.

Voici les femmes qui s’occupent de moi. Mon épouse, assise, et une cousine qui vient la relayer l’après-midi. La cousine trouve la situation amusante. Je ne comprends rien à son chinois avec l’accent de Tianjin et elle parle bien trop vite. Mais elle est là et veille sur moi. Madame Sun, qui était venue me voir avec son patron et que j’ai tenue au courant de ma sortie, vient de m’envoyer un message « Ainsi, vous aurez pu apprécier les qualités de la femme chinoise ». En fait, avoir quelqu’un à l’hôpital, c’est une très grosse charge pour la famille. Même en s’organisant, c’est presque une occupation à temps plein. Exactment le contraire de ce qui se passe en France où on confie le malade au pouvoir médical qui vous permettra de lui rendre visite à des heures limitées. Il faut aussi accepter que tout le monde soit au courant de vos malheurs, comme dans la cour d’une résidence.

Un de mes voisins est sorti quelques minutes dans le calme, le couloir du service qui n’est pas spécialement accueillant mais où une pancarte dit « parlez bas, respectez le repos des malades ». Une occasion de bien voir les pyjamas du service, en coton très absorbant, larges et informes. Certaines jeunes filles s’en sont fait apporter de plus élégants par la famille. (à suivre)









hexie heping harmonie et paix. Harmonie, le mot est un peu gâché par le double sens de l' »harmonisation » selon le gouvernement, Le dernier caractère ping évoque ce qui est horizontal et tranquille, comme un lac quand il n’y a pas de vent. Deng Xiaoping l’a dans son prénom.
















Ciel paix porte, qui donne accès à la Cité interdite. L’axe de la ville de Pékin passe par l’arche centrale de la porte, qui ne s’ouvrait que pour le palanquin de l’empereur ou de son épouse, les simples concubines, ministres et visiteurs devant passer par les arches latérales. Aujourd’hui les influences bienfaisantes du sud ne parviennent plus à la porte, arrêtées sur leur chemin par la tombe du président Mao








C’est autour de ce monument que se sont rassemblées les grandes manifestations non planifiées; la première avait eu lieu le jour de Qingming, à la mémoire de Zhou Enlai, le 4 avril 1976. Mao était encore en vie (son tour viendra le 9 septembre) et sa future veuve Jiang Qing (de la Bande des Quatre) n’avait pas aimé.


Le voyage aérien c’est ‘Hang kong’, navigation, vide. Le deuxième caractère se retrouve dans taikong
le grand vide, l’Espace des taikonautes. Chaque fois ça m’émerveille d’être transporté d’un bout du monde à l’autre à l’intérieur d’une petite machine fragile, avec l’espace d’air raréfié de l’autre côté de la vitre, et des quantités de gens invisibles qui veillent dessus depuis la terre. J’ai découvert le monde des gens de l’aviation quand j’ai travaillé pour le contrôle du trafic aérien (plus exactement les ordinateurs qui aident les contrôleurs dans leur travail). Pendant un an j’ai déjeuné avec ceux qui gèrent les plans de vol et distribuent les droits de passage dans le ciel, qui décident du moment où un avion aura le droit de décoller. Pour une fois qu’ils avaient sous la main quelqu’un à qui raconter leurs histoires d’avions qu’ils connaissaient tous déja, ils ne s’en sont pas privés. Par exemple celle du Boeing 707 qui a volé tout seul pendant une heure sans personne aux commandes. La compagnie nationale d’un pays nouvellement enrichi venait de s’acheter cet avion, d’occasion mais refourbi aux dernières normes, notamment la porte du poste de pilotage qui ne s’ouvre que de l’intérieur. Ce jour là le commandant de bord, ayant supervisé le décollage, dormait dans un fauteuil libre en première classe. Le mécanicien était en train de demander à l’hôtesse d’apporter le thé. Le copilote pris d’un besoin pressant, après avoir vérifié que tout allait bien en pilotage automatique, est sorti pour aller aux toilettes. Quelques minutes après, les passagers horrifiés ont vu trois messieurs en uniforme essayer de défoncer la porte vers l’avant à coups de barre de fer. Ils ont fini par y arriver. L’histoire est connue parce que le pilote automatique est incapable d’entendre les instructions des contrôleurs; l’avion avait continué tout droit au lieu de manoeuvrer comme ils l’avaient demandé. Il a fallu que le commandant donne une explication.









Ca fait trop longtemps que je ne suis pas rentré dans une usine en France pour savoir si l’ambiance est vraiment différente. Les Chinois ici se retrouvent comme les Français à l’époque où j’ai commencé à travailler, quand les Américains venaient installer leur organisation de production, qui n’est pas restée longtemps une nouveauté. Au bout de chaque ligne, un tableau affiche le comptage des unités produites.






