Huit, réduction

Bernard Moitessier, le navigateur, celui qui, au moment de terminer le tour du monde sans escale seul en petit voilier, avait préféré continuer jusqu’à Tahiti, disait que, dans un voyage, la seule chose importante c’est de partir. Si on attend d’être prêt, on ne part jamais. Quand on est parti, tout s’ordonne autour du voyage et on a le monde entier à son service. Donc la boulangerie a ouvert lundi matin à sept heures, le maître boulanger avait fait depuis quatre heures du matin du pain et des croissants à mettre dans les rayons, le premier client est arrivé dans le quart d’heure, et ça continue depuis.

Client du matin

J’ai surpris un des tous premiers clients à travers la glace du laboratoire. Il est reparti avec des croissants.

Entrée avec affiche

Sur l’affiche rouge: «shi yingye »shiyingyeexpérimental, commerce ouvert; « ba zhe »bazhehuit réduction (moins 20%, on ne paie que huit au lieu de dix); « yingye shijian »Yingye shijiancommerce ouvert, espace de temps, de sept à vingt heures.

Cliente entrant

Voici une cliente qui franchit le seuil. Comme nous l’espérions, les gens qui descendent de l’autobus entre huit et neuf heures le matin et passent devant la terrasse pour aller au travail entrent et achètent des croissants et des petits gâteaux. Un peu avant midi, d’autres viennent acheter quelque chose. Voici des lycéens (qui ne sont pas en survêtement d’uniforme comme à Tianjin, mais dans quelque chose de plus chic).

Ecoliers

Dans les rayons, on reconnaît les pains au raisin en haut, et à l’arrière-plan des croissants au jambon, qui sont des croissants de la veille, ouverts et garnis de sauce et de jambon, passés rapidement au four. A l’étage inférieur, des croissants du jour et des petits rochers au coco; en chinois, « rocher » se dit « pagode ».

Vitrine garnie

Les quelques gâteaux d’anniversaire à la crème faits le premier jour à titre d’entraînement restent en rayon comme s’ils étaient factices. Pas moyen de les vendre: nous n’avons pas encore les cartons pour les emporter.

 

Gateau a la creme

Les sacs en papier aux armes de la maison manquent aussi. C’est très difficile de faire faire une maquette de décor d’emballage bilingue par un graphiste illettré. Non qu’il ne sache pas lire, mais les caractères latins lui sont profondément étrangers, ainsi que les accents et la ponctuation. Pour montrer sa bonne volonté, il a mis « Tel: » devant le numéro là où on aurait dû voir « dianhua »Dianhua. Je viens de re-corriger la dernière version, et nous allons nous résigner à laisser sur le « e » de « Blés » l’accent que j’ai dessiné pour essayer d’expliquer que ça existe.

 

Carton à gateaux

 

Pour les cartons à gateaux, nous nous demandions comment faire pour échapper à de nouveaux malheurs, quand un message de proposition est arrivé. J’avais rempli à tout hasard une fiche de visite sur un stand au salon de la boulangerie le mois dernier, et j’avais oublié.

Un autre souci va bientôt être réglé: l’enregistrement de la société de commerce alimentaire de droit chinois, ce qui permettra à la boulangerie d’avoir une existence légale, un papier à lettres, un compte en banque, le droit de déclarer un site web et bien d’autres choses. On ne peut être enregistré que quand tout est en ordre de marche, les locaux et l’équipement inspectés, la qualification des dirigeants vérifiée. Comme cela prend quelques semaines, il est permis d’ouvrir et de vendre au public, sous la responsabilité personnelle des dirigeants, dès lors que le dépôt et l’agrément du nom du commerce sont acquis.

Capital

 

Posé sur la première liste de produits, voici une partie du capital qui va être mis en consignation à la banque, le temps que les formalités aboutissent. Chaque brique de cent gros billets vaut 10 000 yuans, un peu moins de 1000 euros. Des gens se promènent ainsi dans les rues des villes avec de petites fortunes dans un sac shopping en papier glacé. Un jour que j’étais allé changer à la banque les euros de l’argent du ménage, j’ai vu arriver un monsieur qui a sorti d’un sac-cadeau de gâteaux de lune une trentaine de liasses. Les employés de la banque se sont mis à deux pour les faire passer dans la machine à compter les billets. Cet argent immobilisé est un petit souci de trésorerie. Alors que j’en discutais avec Didier en rentrant à l’appartement de fonction, nous avons croisé dans le couloir un petit garçon de quatre ans qui brandissait des deux mains un gros paquet de billets. En nous voyant, il est vite rentré chez son papa, notre voisin, dans l’appartement qui est aussi le siège de son entreprise.

 

caisse enregistreuse

La caisse enregistreuse a été achetée chez le spécialiste du quartier, qui a son appartement – atelier – salle d’exposition dans la résidence, deux étages plus haut. Elle est capable de mémoriser deux fois 80 prix, à l’usage des bars, restaurants, et commerces alimentaires. C’est un modèle nouveau et bon marché, qu’on peut brancher sur un ordinateur. Pour l’instant, le spécialiste a échoué à mettre en oeuvre les perfections de son produit, et la machine se contente d’imprimer des tickets de caisse sans le nom des produits. Ses tentatives ont accaparré l’attention des vendeuses. Heureusement, c’était au début de l’après-midi, quand il ne vient encore personne.

La journée commence à quatre heures pour Didier, le maître boulanger, avec deux aides; ils préparent les produits du jour, d’après ce qui a été vendu ou non la veille.

Croissants

Dans quelques temps, quand nous saurons ce que les clients achètent, la pâte préparée la veille attendra au froid d’être mise dans le four, l’étuve réveillera la levée (la pousse, en langage de boulanger) à l’heure favorable, et il se lèvera moins tôt.

Eclairs

Fabrication des éclairs aux fruits

Pour l’instant, le salon a accueilli quelques amateurs de grignotage de midi, quelques petits groupes venus discuter autour d’un verre de thé.

Salon avec figurants

Ceux-ci ne sont pas de vrais clients. De gauche à droite, Xiao Liu le barman, Lao Fon le gardien, qui travaille aussi au laboratoire quelques heures le jour, et Didier le maître boulanger. Ils font de la figuration pour que les gens qui passent voient la salle remplie. Bientôt ils n’auront plus la place.

Bar

Les jours de gloire du salon commenceront la semaine prochaine, quand le bar ouvrira le soir jusqu’à dix heures et plus. Alcools des pays étrangers, cocktails, et gâteaux salés pour ceux qui auront faim. En attendant, le chiffre d’affaires monte tous les jours. Il y aura bientôt de quoi faire une vraie inauguration, avec gerbes de fleurs et le matin distribution de mini-croissants à tous ceux qui passeront devant la terrasse. Pour la fête du soir, on trouvera une idée.

Fermeture

Ce soir, on fermera encore à huit heures, et il y aura une cliente de dernière minute, comme ces trois derniers jours.

 

Ouverture

巴黎麦香面包坊开门。 balimaixiang mainbaofang kaimenbali maixiang mianbaofang kai men. La boulangerie « Les Blés de Paris » ouvre demain matin 2 juin à 7 heures, heure de Pékin. Il sera 1 h du matin, heure légale en France (11 h du soir à l’heure solaire). Nous saurons si les clients qui passent sur le trottoir en bas de la terrasse auront l’idée de monter deux marches et de rentrer.

Clients

La terrasse avec la façade de la boutique est au centre de l’image.

Ceux qui entreront verront l’équipe en plein travail dans le laboratoire, en arrière des vitrines chargées de pains et de gâteaux.

Laboratoire

LaboratoireCeux qui veulent s’attarder pourront s’asseoir dans la salle du restaurant.

Salon

Le bar sera ouvert, et le magasin à gauche sera mieux rangé (et les mitrons en pantalon pied-de-poule ne seront pas avec les serveuses mais devant les fours).

Equipe

Adresse: Changchunqiao lu n°5, Haidian, Beijing. C’est entre le troisième et le quatrième périphérique, sur le chemin du palais d’Eté. Repère pour les automobilistes: sortir du troisième périphérique à l’échangeur de Suzhou (Suzhou qiao, Suzhou bridge).

Ainsi vous pourrez dire que vous avez fréquenté cette célèbre adresse, dès le premier jour.

façade

Un détail: le piano n’a pas encore été livré. Mais ce sera quand même ouvert le soir.

Adieu au ticket de métro

Ticket de métro de Pékin

beijing ditie dancheng chepiao

Pékin, métro, un seul voyage, ticket

Je suis un Pékinois d’occasion. Pourtant ma vie va changer au mois de juin. Le monument que je visite le plus dans la capitale, le métro, va se mettre au ticket électronique. Shanghai y est déja. Le nouveau métro de Tianjin est né avec en 2006. J’avais découvert à ma première visite la queue pour acheter les tickets au guichet à des dames en uniformes, et les dames en blouse en haut de l’escalier des quais, qui déchiraient un bout du ticket et le jetaient dans un sac plastique à leurs pieds. Le ticket en ce temps là était tout petit et en papier de qualité socialiste, mais il coûtait 3 yuans, alors que le ticket d’autobus, dans le même papier, vaut 1 yuan. Celui que j’ai copié ici date de l’ouverture de la ligne 5 (il y a quatre lignes de métro à Pékin: la 1, la 2, la 5, et la 13), d’octobre 2007. Il est beaucoup plus chic, ressemble à un ticket d’entrée dans un jardin public cher, et le prix a baissé, deux yuans, vingt centimes d’euro. J’aime bien les transports en commun de Pékin. Non seulement on n’est jamais seul, mais on est entouré de gens qui veillent sur vous. La receveuse de l’autobus demande à l’Occidental esseulé où il va et le prévient quand la bonne station approche. Les dames des tickets du métro répondent à toutes les questions quand elles ont le temps.

Guichet des tickets

Voici le guichet des tickets, à une heure calme. On reconnaît sur le bandeau bleu le caractèreshoushou, vendre, qui permet de repérer l’endroit où on vend les tickets à l’entrée des lieux touristiques. L’autre caractèrekadésigne la carte. Celle du métro, qui marche aussi dans les autobus, existe depuis deux ans à peu près. Les contrôleuses en haut de l’escalier du quai veillent à ce que les usagers présentent leur carte au bon endroit de la petite borne à côté d’elles.

Contrôleurs

Juste pour me démentir, sur la photo ce sont des contrôleurs. J’ai attendu le moment exceptionnel où il n’y a personne qui passe. On voit le quai en bas.

Donc tout cela va finir. Demain nous passerons entre les mâchoires de plastique des portes automatiques. Voici la future salle de contrôle de la station Xizhimen, sortie B, en cours d’essais.

Portillons

Ce ne sont pas les tourniquets acrobatiques du métro parisien, juste une petite barrière qu’on pourrait enjamber. Mais on ne le fera pas. Les Chinois sont des gens sérieux, et les contrôleuses seront là. Les dames qui vendaient les tickets continueront d’être occupées. Elles guideront le peuple égaré dans l’utilisation des machines à vendre les cartes. Si j’en crois l’exemple de Tianjin, elles auront beaucoup d’occupation, entre la vente d’une carte pour un seul voyage (deux yuans en pièces ou en billets) et le rechargement des cartes à réserve d’argent qu’on aura achetées la première fois à un guichet spécial (20 ou 50 ou 100 yuans en billets). Jusqu’ici tout se passait au guichet, avec quelqu’un pour faire ce qui dépasse la compétence de l’usager. J’essaie d’imaginer la station de la gare de Beijing, où je passe si souvent, envahie de gens qui achètent un ticket de métro (je me trompe, une carte d’accès) pour la première fois de leur vie. Mais je dois avoir tort d’être inquiet. A Shanghai, tout se passe bien, d’ailleurs je n’avais mis qu’un quart d’heure la première fois à comprendre et atteindre le quai. Donc, le métro de Pékin sera devenu moderne quand les visiteurs du monde entier le prendront pour aller aux Jeux Olympiques.

Digression, pour parler d’une autre de mes préoccupations. Les gens qui connaissent identifieront la cuisinière à gaz adaptée aux grandes poëles à fond rond (« wok » en français) où on fricasse la cuisine chinoise.

Baguettes

Au premier plan, des baguettes de pain, achetées à la boulangerie française. Pour l’instant, ce sont les fournées expérimentales. Plus que quelques jours, et nos saurons si les clients les aiment comme elles sont, et si on verra bientôt cette image dans toutes les cuisines du quartier.

Français de l’étranger

Jeudi de la semaine dernière, j’étais invité, comme tous les Français de Tianjin qui figurent dans la base de données de madame Sun, à rencontrer Francis Nizet pour discuter des problèmes des expatriés français; 19 heures, apéritif au quatrième étage du restaurant Kiessling, métro Xiao bai lou. Je connaissais le restaurant Kiessling, fondé en 1903 par deux Allemands entreprenants pour réjouir leurs compatriotes des Concessions occidentales de Tianjin. Nous avions dîné une fois au restaurant allemand du troisième étage, et nous irons un jour au restaurant chinois du second; mais je ne connaissais pas le quatrième étage. Je connais aussi Francis Nizet, et nous avons même conversé dans la cour de l’ambassade le jour de l’élection présidentielle. C’est mon représentant à l’assemblée des Français de l’étranger. Je suis aussi représenté par un des sénateurs élus (je devrais savoir comment) qui représentent les bientôt trois millions de Français qui vivent et travaillent à l’étranger. Monsieur Nizet est un homme actif. Un de ses plus récents succès est d’avoir persuadé Bernard Kouchner de désavouer une des utilités sédentaires du ministère des Affaires Etrangères. Cherchant où faire des économies, ce brave fonctionnaire avait eu l’idée d’une circulaire prescrivant aux ambassadeurs de diminuer le 14 juillet. Au lieu de tenir table ouverte ce jour là pour tous les Français, l’ambassadeur aurait dû se pencher sur la liste et éliminer le plus grand nombre de non-notables de la communauté. A l’idée de voir ses hauts fonctionnaires se faire autant d’ennemis, le ministre a changé d’avis, ou plutôt il a lu ce qu’il avait signé et a fait préparer le contrordre. Ce qui n’empêche pas que nous mangerons moins bien cette année. L’ambassade a déjà fait don d’une partie du budget aux sinistrés du Sichuan.

facade kiessling

En approchant du restaurant, j’ai cru qu’il était étayé suite au tremblement de terre. Il est seulement en restauration complète, et le quatrième étage est le premier qui soit terminé. Je rejoins à travers le chantier deux autres invités, et nous arrivons bons derniers à la réunion. On élargit le cercle de fauteuils pour nous et on nous donne des verres (Bordeaux rouge d’une bonne année). Il y a là des gens de Veolia (la distribution d’eau), de Lohr (les pompes), de Carrefour (Jialefu), d’autres que j’aurais dû noter, et surtout d’Airbus. Alors que l’usine au bord des pistes de l’aéroport de Tianjin est presque terminée (c’est un deuxième exemplaire de l’usine de Hambourg qui construit les avions moyen-courrier A320), monsieur Bertiaux et ses collègues du HR project de la FAL.C préparent l’arrivée des 180 Allemands et Français qui travailleront pendant trois ans ou plus à assembler les avions avec les Chinois (traduction des sigles précédents: Human Ressources project of Final Assembly Line in China; affaires du personnel de la ligne d’assemblage final en Chine). Il n’y a pas que des ingénieurs habitués à s’expatrier. Toutes les compétences sont représentées, souvent par des gens qui n’ont jamais vécu ailleurs que dans leur pays et qui arrivent avec épouses et enfants (ou époux et enfants). Pas de problème pour assurer le même confort qu’en France (sauf la maison avec jardin) mais il faut que les enfants suivent l’école de façon à pouvoir revenir en France et continuer, sans ête perdus et sans susciter la haine des professeurs de l’Education Nationale face à ceux qui savent des choses apprises sans eux. Pour ceux qui atteindront l’age de l’enseignement supérieur, il y aura l’école d’ingénieurs, orientation aéronautique, qu’Airbus est en train de fonder avec une des universités; mais ce n’est pas encore le problème de la majorité.

Dans le cercle, certains sont des expatriés au long cours, qui sont en Chine après la Corée ou l’Inde, et ont fait le choix de la meilleure continuité pour leurs enfants: de bonnes écoles internationales, ou même le cursus britannique, qui a beaucoup plus d’établissements, et mieux situés, que le cursus français. Ils parlent du drôle de résultat: des enfants dont la première langue est l’anglais ou l’anglo-américain, qui continuent de pratiquer leur langue maternelle par égard pour leurs parents mais jamais avec leur propre génération, et qui n’ont aucune envie d’aller vivre en France. La municipalité de Tianjin, au courant des besoins, a prévu qu’un de ses lycées (Yao Hua Binhai Zhongxue, je vais regarder où il est) aura des sections française et allemande, et quelques professeurs européens. Les parents venus en voyage de reconnaissance ont été accueillis par des haies d’honneur et des banderolles, pendant que le texte « Bienvenue à nos hôtes européens d’Airbus Industrie » défilait en plusieurs langues sur le tableau lumineux en haut du portail. Cela n’épouvante pas les collégiens français qui arrivent en groupe pour un trimestre au lycée Xin Hua (dans Machang dao, pas loin de l’institut des Langues Etrangères) et ont droit au même traitement, mais les parents n’ont pas pu croire qu’ils entraient dans un lycée ordinaire comme en France. Certains se sont intéressés à l’école internationale de Tianjin (il y en a aussi une à Teda), en se disant que, puisqu’ils allaient dans un pays à ce point exotique, autant faire le grand saut et faire entrer leurs enfants dans le monde des mondialisés. L’ennui, c’est que l’école est privée et le budget très au-dessus de ce qui était prévu. Les gens du HR project cherchent une solution. J’espère que je ne résume pas arbitrairement la discussion et que ceux qui y étaient, s’ils lisent ça, y reconnaîtront quelque chose.

Pendant la discussion, le maître de maison glisse plusieurs fois à l’oreille de l’animateur « il faudrait penser à passer à table ». J’ai un instant d’émotion; je ne savais pas qu’il y aurait à manger; d’ailleurs j’ai déjà dîné, très tôt à la chinoise; et en regardant autour de moi j’imagine une note que mon épouse ne me pardonnera pas.

MM Nizet et Berthiot

A droite, Francis Nizet. A gauche Marc Bertiaux, d’Airbus

Mais il n’est pas question de partir. La discussion continue. Monsieur Nizet parle de son projet en cours, qui répond au souci des expatriés: les associations FLAM, Français Langue Maternelle (comme il y a FLE, français langue étrangère). Un groupe de Français dont les enfants sont en danger de perdre l’usage du français hors de la maison se reunit. Il y a des méthodes et des subventions du ministère des Affaires Etrangères, mais pas de cadre pédagogique rigide. Il y a déjà plusieurs associations en Australie, en Algérie, et à Pékin. Il faut lire le blog de Francis Nizet (par une malchance pas si rare, tous les blogs de typepad.fr sont censurés en Chine; depuis la Chine on contourne ).

Nous avons très bien mangé, à la française, dans un cadre d’un luxe occidental si tonitruant qu’il doit y avoir une explication. Je contemple les plafonds d’un mauvais goût irréprochable.

Plafond

Les tables voisines (personne d’autre à cette heure tardive) impressionnent aussi.

Tables de la salle

Ceux qui nous servent parlent anglais et sont d’une politesse de grande maison.

Service

A la fin du repas, la cuisinière se joint au maître de maison et nous avons l’explication.

Jean-Charles

Jean-Charles

Ce restaurant français du quatrième étage a ouvert en décembre 2007. C’est l’œuvre d’un groupe de Chinois qui avaient décidé d’ouvrir le plus beau restaurant occidental de la ville. Ils sont partis en voyage d’étude et d’espionnage industriel à gros budget à travers la France. Ils se sont arrêtés dans tous les lieux à étoiles du Petit Livre Rouge, ont photographié, pris des notes, discuté avec les chefs et les architectes. Le résultat est autour de nous: luxe et carte à 1000 yuans.

Jean-Charles et Martine

Jean-Charles et Martine, avec leur maitre d’hotel

L’ennui, c’est que les clients assez riches pour se payer ces repas, ou assez puissants pour se les faire payer, ne sont pas innombrables. Les promoteurs ont donc fait appel à Jean-Charles et Martine, qui dirigeaient le restaurant Paris-Village (je fais appel à ceux qui connaissent). Sans renoncer à la grande carte et aux vins qui valent leur poids d’or, ils ont défini des menus moins intimidants à 199, 299, 399 yuans et attiré des groupes comme la réunion de ce soir. C’est un de ces menus que nous sommes en train de finir. Je suis rassuré: c’est moi qui paie, mais à titre de contribuable; ce sont les fonds des affaires étrangères du Sénat.

Tasse de cafe
Mais nous n’avons pas tout vu. Nous sommes priés de venir voir le grand salon des réunions.

Salon des reunions

C’est là que les hauts cadres du Parti et de la municipalité rencontrent les entrepreneurs et investisseurs. Quand on a retiré la table, on peut s’asseoir dans les fauteuils pour cadres, deux par Fauteuils deux avec une petite table, que nous voyons si souvent à la télévision. J’ai une mauvaise pensée, suscitée par le maître de maison qui montre la vitrine des alcools précieux, un passage du Jin Ping Mei, roman immoral de l’époque Song, les empereurs contemporains de Philippe- Auguste. Ximen Qing, devenu haut fonctionnaire, se plaint d’un de ses collègues: « Il n’a aucune morale; à peine on lui a remis le cadeau qu’il prend la décision demandée; pas de délai, pas de procédure; il nous fait du tort et un de ces jours il aura des ennuis. »

Donc, si vous avez une réunion à organiser, pour trente personnes de grand poids, voici une adresse: Kiessling, 4e étage, Zhejiang lu, Heping qu, Tianjin. Appeler le 022 23395127. Le site web est tres soigne. On peut aussi venir dîner, dans un cadre au-dessus de l’addition, très bien manger et boire français.

Hotesse

Mangez du pain français

L’embauche est ouverte pour le personnel de la boulangerie française qui va ouvrir dans deux semaines, 5 rue du pont du Printemps Eternel, district de Haidian à Pékin.

Affiche  embauche

Embauche

Personnel de service 4, (féminin) entre 18 et 28 ans

Travail de propreté 2, (féminin) entre 35 et 45 ans

Travail de décoration des gâteaux 2, (masculin, féminin, pas de restriction)

Assistant du maître boulanger 1, (masculin) pas de limite d’age

Personne à contacter: nnnnnnnnn

La Chine ne connaît pas les hypocrisies concernant l’age et le sexe. On a le droit de décrire la personne désirée. Ce qui n’est pas écrit, c’est que les serveuses doivent être intelligentes, ce n’est pas un métier facile, et jolies si possible; certains voulaient aussi qu’elles soient grandes, mais la patronne les a fait taire; une petite à l’esprit vif vaut mieux qu’une grande placide. La patronne, c’est Aube, l’épouse de l’associé franco-chinois. Avant de se marier, elle avait déja créé deux restaurants, qu’elle a revendus pour s’occuper des affaires de son mari. La plus récente affaire de son mari, c’est une boulangerie française, et elle doit réussir aussi. Elle a commencé par embaucher le gardien, qui vit sur place, veille la nuit dans sa petite chambre à l’arrière de la salle, prend sa douche dans l’appartement de fonction du maître boulanger au-dessus de la boutique, et reverra sa famille à la campagne de temps en temps. Avant, il travaillait dans une usine et vivait en dortoir.

Le maître boulanger a déja trouvé ses aides grâce à une école professionnelle.mianbaoshimianbao shi. Le troisième caractère signifie « maître » et se retrouve dans laoshilaoshiprofesseur, et shifushifule titre pour saluer un patron artisan. Le premier caractère mian désigne la farine. Miantiaomiantiaoles nouilles (farine en cordon), et mianbaomianbaole pain (farine en croûte). Mais c’est aussi la face: menmianmenmianla façade (face de la porte), et la fameuse « face » qu’on ne doit pas perdre.

Façade

Voici la façade de la boutique, côté boulangerie. Les inscriptions sont en chinois (on compte sur eux pour être clients), en français (c’est la personnalité de l’affaire), en anglais (comme tout ce qui est Occidental, et parce que les étrangers parlent tous anglais). On voit enfin, sur le panneau à gauche de la porte, le nom de l’affaire:balimaixiangbali mai xiang. Paris céréales parfum, en français « Les Blés de Paris ». Le dernier caractère se retrouve dans les Xiang Shan, les Collines Parfumées, le lieu de promenade des Pékinois. Nous sommes du même côté du centre de Pékin, et pas loin du palais d’Eté.

Coin salon

Une autre vue de la façade, du côté de la salle, où les clients qui veulent manger sur place s’installeront dans un cadre reposant. Ils pourront aussi se faire servir du thé, du café, du chocolat, et d’autres boissons. Pas encore de photos de l’intérieur. Les tables et les chaises de la salle ont été livrées, mais sans décor et sans nappes on a l’impression d’être chez le marchand de meubles. Côté boulangerie, les vitrines pour inviter les clients à choisir et se servir sont en fabrication. Encore une semaine et ça viendra.

Terrasse

La terrasse exposée au sud n’a pas encore ses tables ni ses parasols. La rangée de piliers avec petites lanternes et les grilles qui la séparent de l’avenue sont censées être typiquement françaises. C’est typiquement chinois de style occidental; les stations de métro de Tianjin ont des enclos du même style, mais justement c’est ce que les clients attendent.

Avenue et façade

Vu depuis l’avenue, voila ce que ça donne. La photo a été prise au mois d’avril, avant que le décor soit fini. A gauche, une galerie de tableaux, à droite en rose un institut de beauté.

Clientèle

Huit heures du matin: les clients descendent en masse à l’arrêt d’autobus. Beaucoup ont quelque chose à manger dans leur sac et on espère bien qu’ils prendront l’habitude de passer à la boulangerie acheter quelque chose de tout frais (la photo date de mars, les gens sont bien couverts et la façade n’était pas encore peinte).

Résidence

Une partie des clients, après avoir tourné le coin de l’avenue, rentrent dans la cour de la résidence et montent vers leurs bureaux. Ils redescendront à midi et trouveront, à droite de la grande porte, le petit passage qui mène à la boulangerie.

Entrée sur la résidence

Voici le petit passage, vu de plus près, avec son décor fraîchement posé, et un des tableaux français qui décoreront la boulangerie (des reproductions, les vrais sont dans la galerie près de la gare de l’Ouest).

On ne peut pas encore montrer l’intérieur, l’installation est en cours. Pour avoir une petite idée, allons visiter le confrère ou concurrent qui a ouvert il y a une semaine, à trois cent mètres, de l’autre côté de la résidence. C’est très bien qu’il soit là. Il n’y avait rien à manger dans le quartier. Les gens vont s’habituer à trouver quelque chose.

Vis-a-vis, façade

« Vis à vis » est une entreprise chinoise, tout comme « Paris-Baguette » est coréen. Mais tout le monde opère dans le secteur de la boulangerie occidentale. Il y a à Tianjin une boutique « Les Cinq Bonheurs, gâteaux de l’Ouest » qui fait des produits qu’on ne risque pas de trouver en Occident. Mais c’est cuit au four, pas à la vapeur, donc c’est occidental.

Laboratoire

Au fond de la boutique, le laboratoire. En Chine, la nourriture fraîche doit être préparée sous les yeux du client. Même les hypermarchés mettent des ateliers en vitrine. On reconnaît à droite le laminoir à pâte feuilletée pour les croissants, et les fours derrière. D’après notre maître boulanger, leur technique est irréprochable, mais la pâte trop sucrée, au goût d’ici.

Vitrine

On est le soir, la vitrine des petits gâteaux est tres dégarnie. Les affaires ont bien marché. Une semaine après l’ouverture sans annonce, les clients avaient trouvé le chemin.

Vitrine crême

Gâteau d'anniversaireUne autre vitrine, celle des gâteaux d’anniversaire (les petits gâteaux en haut sont à vendre; ceux du bas sont factices; on les prépare à la demande) tout à la crême, très chers, et immangeables. C’est un des produits de base de ce genre de boutiques. Le maître boulanger aimerait mieux ne pas en entendre parler, et plutôt convertir les gens au vrai pain français. Mais si la clientèle en veut, il fera.

« Vis-à-vis » a quelques tables pour manger sur place. Les clients ne sont pas encore habitués. « Les Blés de Paris » a une vraie salle avec un bar. « Paris-Baguette » a aussi une salle, et nous avons vu celui du centre commercial de Xizhimen afficher complet, avec des clients debout qui attendent leur tour. Comme disait mon épouse, quand nous avons discuté pour savoir si nous allions nous associer à l’affaire: « En Chine, servir à manger, c’est la fortune assurée ».

Tables de Vis-à-vis

Dix mille et un seul coeur

wanzhongyixin

Wan zhong yi xi, dix-mille, peuple, un, coeur. C’est une expression toute faite: 万众一心 l’unanimité. La deuxième ligne dit kàngzhèn jiùzāi; résister, tremblement de terre, aider, catastrophe. Les deux derniers caractèresjiuzai, on les voit sur l’uniforme des sauveteurs civils à la télévision. Le dernier, la catastrophe, c’est le feuhuosous un toitbao.

Le grand gel du Sud au mois de février avait inauguré la nouvelle façon de montrer une catastrophe: le malheur du peuple, les forces du pays au secours du peuple, les gouvernants à la tête du peuple uni qui lutte pour sortir du malheur (pas dans cet ordre; on montre d’abord les gouvernants, puis les sauveteurs, et ceux qui sont sauvés après). Cette fois, on ne peut pas montrer seulement ceux qui sont sauvés. Il y a les victimes. Mais cela n’a pas empêché le plan de fonctionner. Ce n’est pas correct de parler comme cela du tremblement de terre du Sichuan, alors que le journal du matin a montré le drapeau rouge aux étoiles d’or partout dans le pays, hissé au lever du soleil et redescendu en berne à mi-hauteur du mat. Tant pis, voila ce que j’ai cru voir sur l’écran large de l’appartement de Pékin, au-dessus de la boutique de boulangerie française où j’ai travaillé ces derniers jours.

Présentatrice

Nous sommes le cinquième jour après la catastrophe. En bas à droite de l’écran, là où il est écrit « pérégrination de la Sainte Flamme » pour la retransmission de l’étape du jour de la torche olympique, on lit sur la deuxième ligne 众志成城 zhongzhichengcheng, littéralement « peuple, volonté, devenir, muraille », expression toute faite aussi « l’union fait la force ». Tout le journal traite du tremblement de terre. Le parcours olympique en fait partie. Au milieu de la grande estrade, toute l’assistance défile derrière une urne géante où chacun dépose devant la caméra une liasse de billets rouges ou une grosse enveloppe, avec exactement le même geste que les délégués au congrès du Parti votant pour le renouvellement du Comité Central.

Wen jiabao

Le Premier Ministre Wen Jiabao, sur les lieux, dit « je veux seulement qu’il y ait un fil d’espérance ». On voit aussi Hu Jintao, le président, le rejoindre pour quelques heures.

Embarquement

Les soldats embarquent dans l’avion gros porteur. Dans d’autres séquences, on les voit faire la chaîne pour charger des sacs. Le journaliste parle sur fond de tapis roulant où défilent les cartons de secours.

Ruines

Une image de Beichuan, tout près de l’épicentre.

Sauveteur en rouge

Un sauveteur ressort de dessous les ruines qu’il a explorées.

Casque bleu

Ce rescapé retient le casque bleu que les sauveteurs lui ont donné avant de le sortir des ruines. « N’aie pas peur, je suis avec ce que tu ressens » (traduction à revoir).

Fille en bleu et rouge

Casque

Cette image est trop parfaite. Mais c’est qu’elle fait partie d’un diaporama sur fond de musique apaisante, qui passe en intermède entre les séquences d’action de sauvetage, avec une légende édifiante en verticale à droite.

Transfusion

Deux mains

Bougies

Horizon

« La petite parcelle d’aujourd’hui sera le flot principal de demain ». Le chiffre à droite date la séquence, en nombre d’heures depuis le tremblement de terre.

Transfusion karaoke

La même image revient. Cette fois c’est une bande-annonce qui illustre une chanson d’appel aux dons. Le texte défile comme au karaoké.

Dons

Fin de la bande. Le générique défile sur le dernier plan des jeunes donateurs qui remplissent la grande urne des secours. « Je me tiens près de toi ».

Bien sûr, c’est très mal de se moquer de cette mise en positif du tremblement de terre, moment d’unanimité nationale. Il y a aussi des informations sérieuses, en quantité. Quelquefois une phrase, sur des pelleteuses en train de creuser un chemin dans les débris, ou une grue qui lève une charpente écroulée, qui parle d’une salle de classe déja en ruine qu’on a tardé à remplacer, ou d’un bâtiment qui n’a pas été construit selon les normes. On en parle aussi dans les journaux, mais apparemment ce n’est pas encore le moment de chercher.

Carte

Voici la carte de l’épicentre, en ouverture d’une séquence sur la reconquête des routes de montagnes qui permettront d’atteindre les villages qu’on voit du haut de l’avion, entièrement écroulés. On nous montre aussi les soldats qui sautent en parachute sur une vallée inaccessible et les caisses de vivres larguées dans les champs. Tout est quand même dit, y compris le fait que des gens sont toujours isolés cinq ou six jours après.

Maintenant qu’on a vu ce qu’il y a à la télévision, sur toutes les chaînes qui passent de l’information, que pensent ceux qui regardent ? Je n’en sais rien. J’étais au milieu de gens qui avaient d’autres préoccupations. Je n’ai entendu personne en parler dans le train. Mon épouse a regardé tout au long hier soir l’émission spéciale de CCTV1 qui ouvre les trois jours de deuil national, choeurs de vedettes, poèmes et chants sur fond d’images du drame. Mais samedi soir nous étions à Pékin au centre commercial de Xizimen (les trois immeubles en forme de menhir terminés l’année dernière).

Dome bleu

Dans le grand hall, il y avait un spectacle publicitaire, cette fois pour le tourisme dans les îles grecques. Chanteuses, défilé de mode typique, colombes en plastique qui tournent autour du dôme.

Spectacle Xizimen

Surplombant le spectacle, l’écran géant ne diffusait pas des publicités, mais des séquences sur le tremblement de terre (ici, Wen Jiabao réconforte une petite fille). Personne ne regardait.

Métro(ajouté à 17h) La télévision et les journaux ont annoncé que les sirènes sonneraient ce lundi à 14h28, heure du tremblement de terre, avec trois minutes de silence et de recueillement pour les hommes. J’étais dans la boutique de bureautique du quartier, en train de passer un fax. La moitié des personnes présentes ne savaient pas pourquoi on entendait la sirène et les klaksons. Nous sommes sortis sur le trottoir. Tout le monde continuait de marcher, les voitures roulaient. Il ne s’est rien passé. Quelques minutes après, dans le métro, les écrans d’information annonçaient encore les minutes de silence. Puis les publicités se sont remises à défiler.

Les informations sont sur le site en français de l’agence Chine Nouvelle .

La trame conjugale

Jean-Claude Kaufmann

Image prêtée par la librairie Chapitre.com

Demain c’est mon anniversaire. Je suis maintenant dans mon deuxième cycle des troncs célestes et des branches terrestres. Jeanne Calment en a parcouru deux en entier, et bien commencé le troisième. il reste du chemin à faire. Mais ce n’est pas cet anniversaire là que je vais célébrer, mais celui de la machine à laver entrée depuis deux ans dans notre foyer.

Ancienne machine à laver Quand j’ai commencé à habiter à Tianjin, j’étais domicilié officiellement à l’université, dans une résidence pour étudiants internationaux et nous avions une machine à laver dans chaque appartement de trois chambrées. Quand j’allais voir ma future épouse dans son appartement, j’étais invité à tordre les draps lavés avant de les étendre sur les barres faites pour ça du balcon fermé, ou à presser le survêtement d’uniforme de lycéen de son fils, qui devait être net et défroissé pour le lundi matin. En ce temps-là, elle faisait la lessive dans une petite machine avec un batteur au fond du bac, qu’on remplissait au robinet, qui se vidait par un tuyau, et qui n’essorait pas. (La photo de l’installation est une reconstitution) Je voyais avec un petit peu d’inquiétude arriver le jour où nous ferions lessive commune. Jean-Paul Kaufmann, sociologue à l’université de Rennes, a traité le sujet. Les désaccords sur le linge, son lavage et son rangement sont une cause majeure d’échec d’un couple. Sa consoeur Agnès Audibert avait déja traité le sujet dans sa thèse de doctorat sur le matriarcat breton (Presses Universitaires de France, 1984 ); l’empire de la maîtresse de maison sur le vêtement de son conjoint est un critère majeur. Ajouter mon linge au reste aurait été trop, et le faire laver ailleurs une grave injure.

Mais comment persuader de changer quelqu’un qui trouve que tout va très bien? J’ai commencé par aller dans mon hypermarché habituel (pas à Carrefour que je soupçonnais alors de prêcher la consommation à l’occidentale) où j’ai vu la même machine et d’autres un peu plus grandes, à 300 yuans. Pour 1000 yuans, on a une machine vraiment plus grande, qu’on n’a plus besoin de poser sur un tabouret, avec un panier d’essorage centrifuge à côté du panier de lavage. Ainsi la ménagère reste maîtresse de ce qu’elle fait tout en étant aidée. Puis on passe à la machine automatique, qui fait couler elle-même l’eau, lave, puis rince, puis essore, sans qu’on ait à faire autre chose que la regarder. Cette machine garde l’aspect d’une lessiveuse qu’on remplit par le haut. On peut regarder l’eau bouillonnante pendant qu’elle fonctionne. D’ailleurs le magasin en a rempli quelques unes et la démonstratrice peut faire admirer au client les tourbillons. J’ai rapporté des catalogues et j’ai attendu le moment favorable.

Le premier moment est venu quand le téléviseur, qui avait le même age que le grand lycéen (17 ans), est tombé en panne. Nous sommes allés en choisir un autre dans un grand magasin spécialisé. Après avoir réussi à choisir, puis marchander, puis payer (en allant chercher l’argent au distributeur avec ma carte Visa internationale; le magasin ne connaissait pas l’international), j’ai attiré ma chère épouse (qui ne l’était pas encore selon la loi, mais les formalités pour que le consulat m’autorise étaient en cours) à l’étage en dessous, consacré aux machines à laver. Elle a pu voir ce qu’elle connaissait, a eu droit à une démonstration de l’automatisme. J’ai essayé de l’attirer vers les machines de forme occidentale avec un hublot, et même vers les machines « technique européenne » (c’est écrit dessus) avec une trappe en haut, où on ne voit rien, mais c’était trop loin de son image mentale de la lessive. Pourtant, en France, elle s’était servi d’une machine semblable. L’idée était plantée, il ne restait plus qu’à patienter.

Grand magasin

Et donc, le 1e mai, jour de loisir et de promotion commerciale, nous retournons au grand magasin tout pavoisé pour l’occasion. Je fais une nouvelle offensive en faveur des machines à hublot, qui sont aussi capables de chauffer l’eau elles-mêmes. Trop cher (au moins 3 000 yuans). La plus belle machine, dont le capot, qui descend jusqu’au niveau d’un fauteuil roulant, s’ouvre en appuyant sur un bouton, qui fabrique sa lessive elle-même par électrolyse de l’eau du robinet, est affichée 15 000 yuans.

Grand magasin d'électroménager

L’écart ne suffit pas. Il faut en rester aux machines qui ressemblent vraiment à une machine à laver.

Démonstratrice

Voici la machine que nous allons acheter, et la vendeuse qui aura réussi à emporter l’affaire, sans baisser le prix mais en faisant cadeau d’une très belle plaque chauffante à induction pour mettre sur la table les jours de fondue chinoise.

Machine installéeLa machine est arrivée à la maison sur le dos du livreur, capable de monter quatre étages avec un colis qui pèse au moins la moitié de son propre poids. Nous avons prévu de la mettre dans la cuisine et le livreur, changé en installateur, a tout déballé et branché. Mais, fâcheux détail, une machine à laver chinoise traditionnelle s’installe dans une salle de bains, qui a toujours un écoulement d’eau au sol. Elle n’a donc pas de pompe de vidange; l’eau s’écoule naturellement; pas moyen de la persuader d’atteindre un évier à un mètre du sol. La salle de bains est trop petite, et il faut monter deux marches pour y entrer. L’installateur nous abandonne en promettant de revenir quand nous aurons trouvé une idée.

Je retourne dans mon hypermarché habituel et je reviens avec quatre petits tabourets pour enfant, qui feront un piédestal à la machine installée près de la porte de la salle de bains. La vendeuse du rayon m’avait regardé avec inquiétude sortir un mêtre pliant et mesurer les articles de son stock. La première lessive se fait en versant l’eau avec un seau; le tuyau d’alimentation est trop court. Il y a des tuyaux assez longs chez le marchand spécialisé. Depuis, la machine trône dans l’entrée. Mais le cas était prévu par le constructeur, qui a mis dans l’emballage une housse de tissu synthétique, ornée de galons brodés et d’une devise écologique: « je ne gaspille pas l’eau, j’évite les excès de lessive ». Quand même, c’est généralement moi qui branche les tuyaux et mets les lessives en route. L’un ou l’autre met le linge à sécher. Mon épouse se réserve le rangement du linge sec. Nous avons sauvegardé la trame conjugale.

Depuis, j’ai aussi triomphé dans le domaine de la cuisson du riz. J’avais très peur chaque fois que je voyais sur le feu une vieille cocotte-minute datant du règne de Mao, dont la soupape ne fonctionnait plus. Un jour mon épouse m’a appelé au secours; impossible de l’ouvrir. J’ai vite versé de l’eau froide sur le couvercle pour faire baisser la pression, puis j’ai réussi à forcer la fermeture à baïonnette faussée. J’ai expliqué à quoi nous avions échappé. Nous avons maintenant une belle machine à riz électrique, comme dans n’importe quelle famille chinoise. Si je l’avais achetée avant, elle n’aurait probablement jamais servi. Ces jours-ci, je vais entreprendre les manoeuvres pour l’achat d’un téléphone sans fil, pour remplacer celui qui se promène dans l’appartement au bout d’un long fil et est victime de mauvais contacts; mes correspondants de Pékin m’appellent sur mon portable pour me dire que le téléphone de l’appartement ne marche pas.

Marché de nuit

Ce que je raconte n’est pas là pour me faire plaindre, mais pour expliquer que la famille n’est pas vraiment entrée dans la société de consommation. Voici une image exceptionnelle: j’ai pu photographier mon épouse au marché. C’était un hasard; nous sortions ce soir là du restaurant et elle n’a pas pu s’empêcher d’entrer sous la halle pour voir, alors que nous n’avions besoin de rien. D’habitude je n’ai pas le droit de la suivre; ma présence ferait monter les prix.

Préparation d l'ail mariné

Une autre image: la préparation de l’ail mariné, un amuse-gueule que j’aime beaucoup. On le trouve tout frais dans les boutiques, mais celui-ci provient de l’unité de travail des services municipaux où mon épouse travaille. Les fonctionnaires qui achètent pour la cantine font aussi venir des légumes en quantité, pour les distribuer à prix coûtant aux collègues. Il faut l’éplucher et le mettre dans la saumure, stocker le pot, et ainsi économiser plusieurs yuans par kilo. Les connaisseurs repèreront sur la gauche un petit plat carré. Il provient d’un plateau-repas d’Air China. Je l’ai recueilli, avec plusieurs autres, la dernière fois que je suis revenu de France. C’est un des cadeaux de retour les plus appréciés. Le billet d’avion, dont le prix est justifié, ne suscite aucune objection.

Tout à fait autre chose: hier, le tremblement de terre au Sichuan, au milieu des terres à deux mille kilomètres au sud-ouest d’ici, a tout juste fait osciller les lampes au plafond. A Pékin, il y a eu quelques évacuations d’immeubles. On se rappelle encore le tremblement de terre de Tangshan tout près de Tianjin le 28 juillet 1976, celui qui annonça la mort de Mao. Les gros dégâts sont dans une petite ville au nord de Chengdu au Sichuan. La télévision nous a montré le Premier Ministre Wen Jiabao dans son avion puis sur place, mais pas encore grand-chose sur ce qui s’est passé.

Rectificatif: la télévision a commencé à informer très complètement sur le Sichuan. CCTV4, la chaîne internationale en chinois, diffuse presque en continu des reportages sur place. Le premier ministre est toujours très présent, mais aussi les sauveteurs et les victimes. Les images montrent qu’il y a de gros moyens, l’armée a déployé ses tentes et ses hôpitaux de campagne. Les humanitaires du reste du monde ne seraient pas à la taille de ce qu’il y a sur place. Pas de victimes françaises annoncées (il y a beaucoup de Français à Chengdu) mais des Japonais et des Coréens.

La gare de l’Est

Depuis bientôt un an, la gare de Tianjin est en rénovation en l’honneur des Jeux Olympiques. Rénovation, ça veut dire qu’on a tout démoli sauf la façade et la tour de l’horloge, et qu’on reconstruit une gare neuve à la place. En attendant, les trains traversent le chantier pour arriver à la gare provisoire, à l’est de la ville. Chaque fois que je suis allé à Pékin, j’ai vu le travail progresser. C’était d’abord un chaos de tas de terre et de grues avec des gens innombrables qui s’affairent; maintenant on passe sous le grand hall bientôt fini, les nouvelles voies sont posées, la gare rénovée ouvrira à l’heure. Je regretterai un peu la gare de l’Est; elle est plus près de chez nous, et tout est en plein air comme dans une ville nouvelle pas encore équipée. Petite visite pour le plaisir.

Allée des pas perdus

Ici ce serait la salle des Pas Perdus. A gauche la salle des billets et plus près de nous la salle de repos ‘xiuxi ting’ en bleu sur l’enseigne blanche. A droite les buffets et les magasins de souvenirs. Sur fond rouge ‘Meiguo Jiazhou niurou mian’; Californie, viande de boeuf, nouilles; la chaîne « California beef noodles » qui a gardé sa boutique de gare. Les autobus déposent leurs voyageurs à l’autre bout de l’allée, devant le commissariat de police, et tout se passe bien.

Entrée

Ce petit pavillon abrite les machines à radiographier les bagages. EtrangerAu dessus, les trois caractères jin zhan kou, entrer gare ouverture, pour que personne ne se trompe. On fait la queue sans hâte, rien n’accélèrera les tapis roulants, il vaut mieux arriver un peu en avance. Quelque chose m’échappe dans le processus. Les préposés en uniforme veillent à ce que chacun dépose sa valise et même son petit sac dans la machine, mais personne ne regarde l’écran où le contenu s’affiche. Ca doit être enregistré. Une gare où on marche sous les arbres avant de monter à la salle d’embarquement, c’est presque dommage d’en changer.

Cet étranger contemple la foule en se demandant s’il va se lancer dans le flot; ou bien il attend quelqu’un. Ce n’est pas sa belle valise à roulettes qui le trahit; tout le monde en a; c’est sa façon de se tenir. Moi aussi, on me repère de loin comme waiguoren; très difficile de faire illusion, mais je progresse; quelqu’un m’a déja demandé si j’étais des provinces de l’Ouest (le Xinjiang, à ne pas confondre avec l’Occident).

Sortie

On prendra le train un autre jour. En fait j’étais venu acheter les billets. Voici le côté sortie. La foule marche en direction de la gare routière (sur le panneau bleu: gongjiaoche zhan; transports en commun gare) en passant devant les taxis. Le panneau rouge et blanc que brandit un monsieur dit ‘Tanggu’, le port à 35 kilomètres; c’est le rabatteur d’un minibus privé qui concurrence la ligne officielle. Pour les gens pressés: ne prenez pas le bus, faites vous conduire en taxi à Zhongshan Men, le terminus provisoire du RER vers Tanggu et Teda. Dans trois mois, le RER arrivera à la gare centrale rénovée, et il n’y aura plus de petite aventure.

Gare routière

Voici la gare routière. C’est dimanche après-midi, dernier jour du pont du 1e mai (jusqu’ici il y avait la Semaine d’Or de la fête du Travail, avec celles du Nouvel An et celle de la Libération le 1e octobre; on essaie cette année les jours fériés et les week-end prolongés). Les étudiants retournent à l’université.

Autobus à l'arrêt

Ce n’est pas dans cet autobus que je monterai. Il est déja plein.

Un autre bus

Je me dirige comme les autres vers un autre bus de la même ligne qui n’a pas la place de se garer.

Bus 650

Là aussi je n’ai pas été assez rapide. Ce sera le prochain.

Bus 650 bleu

Pour celui-ci, j’ai une chance et je vais m’obstiner.

Autobus moderne

Un autobus d’une autre ligne passe le long de notre petite foule. Il est exactement rempli. C’est un des modèles tous neufs qui arrivent depuis quelques mois. Pas de grande publicités sur la carrosserie, mais un message d’autosatisfaction de l’entreprise. Les 4 derniers caractères ‘hexie zai gongjiao’, « harmonie dans le service public ». Une déclinaison de 和谐社会 hexie shehui « société harmonieuse », le grand mot actuel de la Compagnie Chine (là-dessus, consultez Rachel Sussman conseillère en marketing). D’ailleurs l’harmonie règne. J’ai attendu moins de dix minutes. Dans mon autobus lui aussi exactement rempli, une jeune fille arrivée en tête s’est levée et m’a invité à m’asseoir. Elle veut devenir professeur de langues, elle parle bien anglais, elle apprend le russe, et pense apprendre aussi le français. Elle s’inquiète du nom de la station où je dois descendre.

Lundi matin, j’étais à la Gare de l’Ouest, l’autre gare de Tianjin où passent les trains qui vont de Pékin vers Nanjing et Shanghai.

Gare de l'Ouest

Le train rapide D42 en provenance de Jinan et à destination de Beijing entre en gare voie 2. Le rite de l’embarquement a été adapté au TGV. Les voyageurs se sont mis en file derrière leur agent de quai, un par voiture. Dans le train, la convoyeuse a rangé dans l’allée les voyageurs qui doivent descendre à Tianjin et les a orientés vers la porte avant. Nous montons par la porte arrière. Une minute après, le train repart. La gare Ouest date du temps de la République et le décor de la salle d’embarquement du temps du socialisme. J’espère qu’on la conservera.

Carrefour le premier mai

Hier premier mai, on annonçait des manifestations anti-françaises devant tous les magasins 家乐福 Jialefu (Carrefour) du pays. Je ne voulais pas rater ça. A Tianjin, il y a cinq magasins en ville (peut-être plus depuis la dernière fois). Celui de Longcheng entre la ville ancienne reconstituée et la rivière est au coeur d’un grand centre commercial, il ne donne pas sur la rue, les manifestants ne sauraient pas où se mettre. Celui qui est près de la gare provisoire ne convient pas non plus; il est dans une zone commerciale où on va en autobus ou en voiture. Il y en a deux autres où je ne suis jamais allé. Le bon, c’est celui de Haiguansi, qui a sa station de métro, un grand croisement d’avenues devant sa façade, tout ce qu’il faut pour une belle manifestation.

Entrée du magasin

Pas de décor sur la façade; les clients arrivent par vagues au rythme des feux de l’avenue. Le drapeau rouge est un de ceux que la municipalité a plantés partout en l’honneur de la fête. Pas de manifestants. Par contre, en sortant du métro j’ai vu tout une troupe de gens en bleu marine qui remontaient dans leur minibus.

sortie du parking

Le grand parc à vélos est aussi plein que d’habitude. En regardant bien, on peut apercevoir d’autres messieurs en bleu marine espacés régulièrement le long de la haie à droite. D’habitude il n’y a que deux policiers qui passent le temps en discutant, comme partout où le peuple est en foule. J’essaie de trouver un bon angle pour que mes gardiens de la paix soient visibles.

Parking

Mais je n’ai pas vu le monsieur à lunettes de soleil qui se tient derrière le barrière à gauche. Un peu plus loin il y en a un autre qui me filme en vidéo. Même si je suis le seul Occidental en vue, ça ne suffit pas pour que je crée un évènement.

Vidéaste

Il doit y avoir un intérêt professionnel. Effectivement, alors que je viens de photographier le minibus vu en arrivant (ou un autre qui lui ressemble), une demoiselle habillée en jeune gentiment branché m’aborde. Elle me demande « Que faites vous ici ? ». Je lui réponds dans mon plus mauvais chinois « Vous voyez, je prends des photos du magasin. » Elle prend un air sérieux. « Nous avons des questions à vous poser. » Je lui demande en français « Est-ce que vous parlez français ?  » Elle me répond « I speak english. » C’est donc quelqu’un de sérieux. D’ailleurs le vidéaste et trois ou quatre autres messieurs qui ont l’age d’être son père se sont rapprochés. Je fais un discours confus, en agitant les bras, pour expliquer que je suis Français et que mon but en prenant des photos de cet endroit paisible est de montrer à mes amis français, que croient que la Chine est pleine d’émeutes contre la France, combien tout se passe bien en Chine. La demoiselle essaie d’en traduire des bribes pour les autres. Elle finit par me dire « Il faut que vous répondiez à nos questions. Vous devez nous accompagner. » Je réponds « Oh, je préfèrerais être accompagné de quelqu’un en uniforme » , en montrant les gens en bleu marine qui n’ont pas bougé de leur alignement. Un des vieux policiers en civil a dû sentir qu’elle a un petit instant de désarroi. Il sort sa plaque de police de son étui et me la montre, en désignant sa photo et son matricule.

Quand un policier présente ses papiers à un citoyen, les choses vont mieux. Il me fait demander de présenter mon passeport. Je lui fais dire que mon passeport est à la maison. Je sors ma carte d’identité française, que je promène toujours avec moi. C’est un nouveau centre d’intérêt. J’indique où il faut lire mon nom, mon prénom, ma date de naissance et mon lieu de naissance. Un des policiers entreprend de recopier les lettres de mon prénom sur un papier. On discute dans un mélange d’anglais et de chinois. Ils voudraient savoir quel est mon travail. Je suis retraité, je reçois chaque mois un peu d’argent de France, j’habite en Chine depuis trois ans, je suis marié avec une citoyenne chinoise. On me demande mon adresse, je n’ai pas envie de l’écrire, mais il suffit que je prononce le nom du quartier, comme si j’étais un vieil habitant de la ville. L’idée d’arrêter un dangereux journaliste les a quittés. Un autre policier dit encore « Mais il faudrait qu’il montre son passeport », et s’entend répondre avec un peu d’agacement « Mais il a dit que son passeport est à la maison. » Finalement la demoiselle me dit « Il faut rentrez chez vous. Prenez bien soin de vous-même. » Je descends dans la station de métro sous les yeux du groupe. J’ai envie de leur demander la permission de continuer à prendre des photos, mais il ne faut pas exagérer.

Tout s’est donc bien passé. J’ai même réussi à faire un bon portrait de la demoiselle et une image du groupe, que je ne montre pas, là aussi il ne faut pas exagérer. Les policiers chinois sont beaucoup moins nerveux que ceux que je connais en France. Ils sont sûrs d’avoir raison; ceux qu’ils ont en face d’eux sont sûrs qu’ils auront raison. Il n’y a pas en Chine de juges qui ont fait plus d’études qu’eux, et qui jouent au jeu d’échecs de la procédure pour retoquer un procès-verbal où il manque une virgule. Il n’y a pas non plus de collègues fonctionnaires professeurs des écoles qui se font un devoir de montrer combien ils les méprisent. Ca ouvre la porte aux abus, et même les journaux en parlent quelquefois, mais au quotidien ça donne de la sérénité.

J’ai quand même raté mon but. Je n’ai pas tout vu. Je ne suis pas entré dans le magasin. Peut-être que dans le hall des escalators il y a un piquet de boycott avec des pancartes, une pétition à signer, un mur d’expression de l’indignation comme on a vu dans les journaux ces derniers jours. Mais ça m’étonnerait. D’ailleurs il est trop tard; nous sommes attendus chez mon beau-père pour manger un huo guo (fondue chinoise) et boire du vin rouge (mes beaux-frères boivent du baijiu, l’alcool blanc à goût de terre; ils savent que je n’aime pas, et il y a toujours du vin pour moi et pour les dames qui ne buvaient pas avant, et apprécient). A table on parle un peu de la Chine et de la France, pour dire que ça ne change rien. En Chine on préfère les Français aux Anglais et aux Américains. Dommage que le français soit si difficile à apprendre. Le fils de mon épouse n’arrive encore à rien après six mois. Sa cousine qui étudie l’anglais commence à bien s’en tirer. Elle veut devenir professeur de langues. Je lui conseille d’apprendre bien l’anglais avant de s’attaquer au français.

En fin d’après-midi, je repars vers le Carrefour de Longcheng, celui qui est cerné par son centre commercial. Il y a autant de monde que n’importe quel jour.

Carrefour Longcheng

Deux dames réorganisent leur chargement d’achats avant de prendre l’autobus.

A la caisse

Les décorations du premier mai sont résolument patriotiques et françaises. Les journaux annoncent que Carrefour distribue à son personnel de nouvelles tenues de couleur rouge comme le drapeau national, avec le symbole olympique.

Devant la sortie

Encore une petite explication du prestige de Carrefour en Chine. Ce n’est pas seulement parce qu’il a appris à tous les citadins l’existence du caddy et de la queue à la caisse (toutes les autres chaînes d’hypermarché chinoises ou étrangères sont venues après). C’est son nom JialefuJialefuqui a annexé les trois caractères qui résonnent le mieux dans le coeur de tout le monde.jiajia, la maison, et aussiguojiaguojia, le pays natal,anjiaanjia, paix et maison, s’installer chez soi.lele, la joie, comme dansshengrikuaileshengri kuaile, bon anniversaire (naissance, jour, vite, joie).fufu, le bonheur, le caractère qui est imprimé ou calligraphié à des milliards d’exemplaires pour le Nouvel An.

A part cela, je viens de me mettre à jour du discours officiel, en consultant les bonnes sources. L’agence Xinhua (Chine Nouvelle) décrit les manifestations dans plusieurs villes, mais sans chaleur et sans photos. Le Quotidien du Peuple ne passe pas non plus de photos. Aussi bien, la priorité de l’information, c’est qu’il ne reste plus que 98 jours avant l’ouverture des Jeux Olympiques. Xinhuanet diffuse aussi son interview du patron de Carrefour, qui affirme que son entreprise n’arrose pas le Dalaï Lama, ni personne d’autre dans son secteur d’activité. Le texte intégral sur le site de Carrefour Chine . Je consulte aussi Le Monde, qui reproduit le texte de Xinhua sans se fatiguer. Les correspondants ont pris un jour de repos, après des semaines épuisantes passées à naviguer entre les faits qu’ils connaissent et les commandes de leur rédaction qui a des lecteurs à nourrir en sujets d’indignation. Un échantillon à lire pour comprendre leur problème.

Mise à jour du plan de sécurité

Le 7 avril, j’ai reçu un message de madame Sun. Le message disait:

 » Madame, Monsieur,

Dans le cadre de la mise à jour du plan de sécurité de la communauté
française en Chine élaboré par l’Ambassade de France, je me suis proposé
pour assumer bénévolement la charge de responsable de l’îlot (unité
administrative de découpage de la circonscription consulaire) dans lequel
vous résidez (HEBEI, qui inclut la province du Hebei et la municipalité de
Tianjin).

Cela signifie principalement qu’en cas de crise, c’est par mon intermédiaire
que vous pourriez recevoir les instructions de l’Ambassade quant à la
conduite à tenir et aux mesures à prendre en fonction de l’évolution de la
situation.

Vous trouverez ci-joint le tableau des données à nous communiquer, si
possible avant le 14 avril. Notre communauté est petite mais dispersée,
merci aussi de bien vouloir passer l’information aux nouveaux arrivants ! Si
tout le monde répond dans les temps, je pourrais vous donner le resultat de
ce « recensement » lors de notre prochain diner.  »

Eric BouteillerC’était signé Eric Bouteiller, directeur de Beaufour-Ipsen (Tianjin) Pharmaceutical Co.,Ltd, dont madame Sun est Administration Manager. Le tableau Excel qui accompagnait le message avait assez de lignes pour loger une équipe de rugby. J’ai modestement rempli une ligne; ma chère épouse est citoyen de la République Populaire et n’a pas à se mettre sous la protection d’une ambassade étrangère. Je n’ai pas l’impression d’avoir besoin d’être protégé, mais je respecte l’administration de mon pays.

D’habitude, madame Sun m’écrit une fois tous les deux mois, pour m’inviter à la rencontre des Français de Tianjin, au restaurant ou dans un lieu de plein air. J’essaie d’y aller chaque fois, et de persuader mon épouse de m’accompagner. C’est au nom de la Chambre de commerce et d’industrie française en Chine , dont Eric Bouteiller est le représentant à Tianjin. Son image figure dans le rapport annuel 2007, qui nous dit qu’il y a 730 entreprises françaises en Chine, et qu’elle ne reçoit qu’1% de son budget en subventions.

Pour rassurer tout le monde, madame Sun a lancé l’invitation au dîner du 24 avril une semaine après. C’est au restaurant C’est la vie , où nous sommes déja allés . Hôte de la réunion, Marc Raynal, qui parlera du projet Airbus à Tianjin et annoncera l’arrivée de nouveaux Français.

J’y étais donc; nous n’avions jamais été aussi nombreux. J’amenais avec moi Pierre et Alain, étudiants de troisième année de français à l’Institut des langues étrangères , qui apprennent la langue et la civilisation françaises mais n’ont pas beaucoup d’occasions de dîner en France. Christophe, leur professeur, n’avait pas pu venir, on m’a donc pris pour lui. C’est très bien; en attendant que je retourne vraiment dans la vie active, je suis le seul convive qui vive dans le loisir.

Eric Bouteiller orateur

Nous écoutons Eric Bouteiller sans toucher aux belles serviettes blanches. Il nous dit que le plan de sécurité couvre maintenant les 102 personnes qui ont répondu, 64% de plus qu’en 2006. Il y a davantage d’étudiants, mais pas seulement. Les nouveaux se présentent (je vais citer de travers les noms, les intéressés rectifieront, et je n’ai pas tout noté). Michel Martin vient mettre en place l’école d’ingénieurs en aéronautique, cinq ans d’études, cours en français. Philippe Ris va passer un an pour Star Silicones. Dix étudiants de Supinfo , l’école d’informatique, passent une année de leur cursus ici; ils suivent les cours en anglais de leurs professeurs français, en compagnie d’étudiants chinois du campus de l’université du Hebei, loin dans le nord de la ville. François Masson continue à Tianjin son séjour de 18 ans en Chine (je n’ai pas réussi à noter pour qui il travaille). Elie Valentin de Sodhexo va nourrir les Chinois selon les normes françaises. Yves Houvet et madame vont travailler pour Alsthom. Je découvre que la France est bien plus présente à Tianjin que je le croyais.

Madame Sun

Pendant ce temps, madame Sun, organisatrice de la fête, compte l’argent du dîner.

Monsieur Prade, l’homme de Jialefu (Carrefour) est très écouté. De combien le chiffre d’affaires a-t-il chuté? les manifestations devant ses cinq magasins ont-elles fait des dégâts? Tout le monde lit la presse française et on n’a pas le temps d’être partout. Non, les chiffres n’ont pas bougé, ou alors pas plus que le mauvais temps ne l’expliquerait; d’ailleurs le jour des manifestations il pleuvait et il n’y en a donc pas eu, à supposer que quelqu’un ait eu l’intention. Il faut attendre le 1e mai et le grand jour du boycott annoncé pour savoir s’il se passera quelque chose. Dans son quartier, où il est l’Européen en résidence, ses voisins n’ont pas cessé de lui dire bonjour. Le tour de table ne rapporte pas davantage. Je raconte mes trajets Tianjin-Pékin en TGV 2e classe, passés à discuter et plaisanter avec le Français du wagon. Quelqu’un parle d’une visite chez lui des policiers du bureau local, venus l’assurer qu’ils savent qu’il habite là et qu’il ne risque rien. Juste un écho d’un passage à Pékin dans un bar de Sanlitun, la rue des plaisirs le long des ambassades: en apprenant qu’ils discutaient avec un Français, un petit groupe de jeunes Chinois a dit qu’ils ne lui parlaient plus. Eric Bouteiller remet sa casquette de responsable pour rappeler qu’il faut quand même se tenir au courant et lire ce qui paraît sur le site internet de l’ambassade. On peut aussi lire les interviews de l’ambassadeur de France. D’ailleurs l’ambassadeur est très content de sa visite à Tianjin le 26 mars. Il a rencontré le maire. Un rappel: 350 000 Chinois travaillent dans des entreprises françaises en Chine. La mauvaise humeur ne peut pas durer.

C’est aussi l’avis de Marc Raynal, qui devait parler d’Airbus. Malheureusement, sa conférence n’a pas reçu l’imprimatur de sa direction; il est trop tôt pour parler de certaines choses. On peut quand même savoir que 150 Français vont travailler à Tianjin pour Airbus, ce qui amènera des élèves à l’école internationale et des étudiants à l’école d’ingénieurs en aéronautique. Il rappelle que la nouvelle usine est au bord des pistes de l’aéroport, au nord-est de la ville; on la voit depuis l’autoroute; bientôt on pourra visiter. Passons à table, ou plutôt, puisque nous sommes déja assis, attendons le service.

Plateau de pain

Sur la table de C’est la vie, un mets de luxe: du vrai pain français, cuit par un Japonais Clément Pais, cuisinier(je saurai son nom un jour) qui officie au rez de chaussée de la Tour Olympique , appartements pour expatriés, 126 Chengdu dao. J’ai pris la photo au flash. La lumière du restaurant donne mauvaise mine au contenu des assiettes, au moins sur mes photos. Boris le patron (qui est basque comme son prénom ne l’indique pas) devrait modifier cela, rien que pour moi.

Clément, le chef cuisinier, a préparé des pièces de thon rouge rôti au sésame. Je l’ai déja dit, j’aimerais davantage la cuisine chinoise si tout n’était pas coupé en petits morceaux pour les baguettes. Pour une fois que je peux faire moi-même mes bouchées, j’aime bien; et aussi, c’est très bon. Alain, étudiant en langue et civilisation française, me demande d’expliquer ce qu’il faut avoir remarqué. D’abord: les plats arrivent un par un, ils ne couvrent pas la table comme à la chinoise; ensuite on mange du pain avec les plats. Est-ce comme le riz ? Peut-être; autrefois les Français se nourrissaient de pain, et ils continuent de croire qu’il en faut. Comment manger le fromage avec du pain ? Alain devrait faire son mémoire de fin d’études sur les manières de table françaises, avec une bourse pour financer la collecte des faits dans les bons restaurants.

Pierre, du Scarlet

Pierre, promoteur de la boîte de nuit Le Scarlet, en face de l’entrée est de l’université de Nankai, est en train de persuader des étudiants de Supinfo. Aux tables des gens plus agés, ça m’étonnerait qu’on parle des inquiétudes sur la sécurité des Français.

Boris au bar

De ma place, je vois Boris, le patron, s’affairer au bar. Ses serveuses en chemise blanche à boutons de manchette, gilet noir et tablier noir sur une jupe noire, portent une recréation supposée du chic français. Tout ça fonctionne très bien.

Serveuse de C'est la vie

 

Le prochain grand évènement ici: le 31 mai, la soirée-buffet de Tianjinexpats , le site internet des internationaux de Tianjin (tout en anglais, la majorité s’impose). On attend 150 personnes. En attendant, je me retire un peu tôt, sans avoir pu parler avec ceux que je voulais voir. Demain je retourne à Pékin et j’aurai besoin d’avoir la tête en état de marche.

Russe dans le TGV

Dans la navette TGV, cette demoiselle est Russe. Le wagon est complet; elle a laissé les places assises à son père et sa petite soeur. EpousePersonne ne fait spécialement attention à elle, ni à eux, ni à moi. Qui parlait de sursaut de nationalisme et de xénophobie ? Il faudrait que les journalistes sortent, eux aussi. Ah oui, il y aura eu quand même quelqu’un qui affiche son mécontentement motivé après cette soirée. C’est ma chère épouse. Dans le TGV qui nous ramène finalement chez nous après une fin de semaine studieuse à Pékin, elle m’a fait faire le compte du budget: un trajet Pékin-Tianjin en voiture parce que je n’avais plus le temps d’arriver par taxi + métro + train + encore taxi; un repas à la française; un billet de train, un taxi. C’est le budget d’un week-end dans un lieu plaisant à tarif chinois, train et hôtel, plus les billets d’entrée. Mais pour une fois …