Bernard Moitessier, le navigateur, celui qui, au moment de terminer le tour du monde sans escale seul en petit voilier, avait préféré continuer jusqu’à Tahiti, disait que, dans un voyage, la seule chose importante c’est de partir. Si on attend d’être prêt, on ne part jamais. Quand on est parti, tout s’ordonne autour du voyage et on a le monde entier à son service. Donc la boulangerie a ouvert lundi matin à sept heures, le maître boulanger avait fait depuis quatre heures du matin du pain et des croissants à mettre dans les rayons, le premier client est arrivé dans le quart d’heure, et ça continue depuis.

J’ai surpris un des tous premiers clients à travers la glace du laboratoire. Il est reparti avec des croissants.

Sur l’affiche rouge: «shi yingye »
expérimental, commerce ouvert; « ba zhe »
huit réduction (moins 20%, on ne paie que huit au lieu de dix); « yingye shijian »
commerce ouvert, espace de temps, de sept à vingt heures.

Voici une cliente qui franchit le seuil. Comme nous l’espérions, les gens qui descendent de l’autobus entre huit et neuf heures le matin et passent devant la terrasse pour aller au travail entrent et achètent des croissants et des petits gâteaux. Un peu avant midi, d’autres viennent acheter quelque chose. Voici des lycéens (qui ne sont pas en survêtement d’uniforme comme à Tianjin, mais dans quelque chose de plus chic).

Dans les rayons, on reconnaît les pains au raisin en haut, et à l’arrière-plan des croissants au jambon, qui sont des croissants de la veille, ouverts et garnis de sauce et de jambon, passés rapidement au four. A l’étage inférieur, des croissants du jour et des petits rochers au coco; en chinois, « rocher » se dit « pagode ».

Les quelques gâteaux d’anniversaire à la crème faits le premier jour à titre d’entraînement restent en rayon comme s’ils étaient factices. Pas moyen de les vendre: nous n’avons pas encore les cartons pour les emporter.

Les sacs en papier aux armes de la maison manquent aussi. C’est très difficile de faire faire une maquette de décor d’emballage bilingue par un graphiste illettré. Non qu’il ne sache pas lire, mais les caractères latins lui sont profondément étrangers, ainsi que les accents et la ponctuation. Pour montrer sa bonne volonté, il a mis « Tel: » devant le numéro là où on aurait dû voir « dianhua »
. Je viens de re-corriger la dernière version, et nous allons nous résigner à laisser sur le « e » de « Blés » l’accent que j’ai dessiné pour essayer d’expliquer que ça existe.

Pour les cartons à gateaux, nous nous demandions comment faire pour échapper à de nouveaux malheurs, quand un message de proposition est arrivé. J’avais rempli à tout hasard une fiche de visite sur un stand au salon de la boulangerie le mois dernier, et j’avais oublié.
Un autre souci va bientôt être réglé: l’enregistrement de la société de commerce alimentaire de droit chinois, ce qui permettra à la boulangerie d’avoir une existence légale, un papier à lettres, un compte en banque, le droit de déclarer un site web et bien d’autres choses. On ne peut être enregistré que quand tout est en ordre de marche, les locaux et l’équipement inspectés, la qualification des dirigeants vérifiée. Comme cela prend quelques semaines, il est permis d’ouvrir et de vendre au public, sous la responsabilité personnelle des dirigeants, dès lors que le dépôt et l’agrément du nom du commerce sont acquis.

Posé sur la première liste de produits, voici une partie du capital qui va être mis en consignation à la banque, le temps que les formalités aboutissent. Chaque brique de cent gros billets vaut 10 000 yuans, un peu moins de 1000 euros. Des gens se promènent ainsi dans les rues des villes avec de petites fortunes dans un sac shopping en papier glacé. Un jour que j’étais allé changer à la banque les euros de l’argent du ménage, j’ai vu arriver un monsieur qui a sorti d’un sac-cadeau de gâteaux de lune une trentaine de liasses. Les employés de la banque se sont mis à deux pour les faire passer dans la machine à compter les billets. Cet argent immobilisé est un petit souci de trésorerie. Alors que j’en discutais avec Didier en rentrant à l’appartement de fonction, nous avons croisé dans le couloir un petit garçon de quatre ans qui brandissait des deux mains un gros paquet de billets. En nous voyant, il est vite rentré chez son papa, notre voisin, dans l’appartement qui est aussi le siège de son entreprise.

La caisse enregistreuse a été achetée chez le spécialiste du quartier, qui a son appartement – atelier – salle d’exposition dans la résidence, deux étages plus haut. Elle est capable de mémoriser deux fois 80 prix, à l’usage des bars, restaurants, et commerces alimentaires. C’est un modèle nouveau et bon marché, qu’on peut brancher sur un ordinateur. Pour l’instant, le spécialiste a échoué à mettre en oeuvre les perfections de son produit, et la machine se contente d’imprimer des tickets de caisse sans le nom des produits. Ses tentatives ont accaparré l’attention des vendeuses. Heureusement, c’était au début de l’après-midi, quand il ne vient encore personne.
La journée commence à quatre heures pour Didier, le maître boulanger, avec deux aides; ils préparent les produits du jour, d’après ce qui a été vendu ou non la veille.

Dans quelques temps, quand nous saurons ce que les clients achètent, la pâte préparée la veille attendra au froid d’être mise dans le four, l’étuve réveillera la levée (la pousse, en langage de boulanger) à l’heure favorable, et il se lèvera moins tôt.

Fabrication des éclairs aux fruits
Pour l’instant, le salon a accueilli quelques amateurs de grignotage de midi, quelques petits groupes venus discuter autour d’un verre de thé.

Ceux-ci ne sont pas de vrais clients. De gauche à droite, Xiao Liu le barman, Lao Fon le gardien, qui travaille aussi au laboratoire quelques heures le jour, et Didier le maître boulanger. Ils font de la figuration pour que les gens qui passent voient la salle remplie. Bientôt ils n’auront plus la place.

Les jours de gloire du salon commenceront la semaine prochaine, quand le bar ouvrira le soir jusqu’à dix heures et plus. Alcools des pays étrangers, cocktails, et gâteaux salés pour ceux qui auront faim. En attendant, le chiffre d’affaires monte tous les jours. Il y aura bientôt de quoi faire une vraie inauguration, avec gerbes de fleurs et le matin distribution de mini-croissants à tous ceux qui passeront devant la terrasse. Pour la fête du soir, on trouvera une idée.

Ce soir, on fermera encore à huit heures, et il y aura une cliente de dernière minute, comme ces trois derniers jours.






shou, vendre, qui permet de repérer l’endroit où on vend les tickets à l’entrée des lieux touristiques. L’autre caractère
désigne la carte. Celle du métro, qui marche aussi dans les autobus, existe depuis deux ans à peu près. Les contrôleuses en haut de l’escalier du quai veillent à ce que les usagers présentent leur carte au bon endroit de la petite borne à côté d’elles.














mianbao shi. Le troisième caractère signifie « maître » et se retrouve dans laoshi
professeur, et shifu
le titre pour saluer un patron artisan. Le premier caractère mian désigne la farine. Miantiao
les nouilles (farine en cordon), et mianbao
le pain (farine en croûte). Mais c’est aussi la face: menmian
la façade (face de la porte), et la fameuse « face » qu’on ne doit pas perdre.
bali mai xiang. Paris céréales parfum, en français « Les Blés de Paris ». Le dernier caractère se retrouve dans les Xiang Shan, les Collines Parfumées, le lieu de promenade des Pékinois. Nous sommes du même côté du centre de Pékin, et pas loin du palais d’Eté.









Une autre vitrine, celle des gâteaux d’anniversaire (les petits gâteaux en haut sont à vendre; ceux du bas sont factices; on les prépare à la demande) tout à la crême, très chers, et immangeables. C’est un des produits de base de ce genre de boutiques. Le maître boulanger aimerait mieux ne pas en entendre parler, et plutôt convertir les gens au vrai pain français. Mais si la clientèle en veut, il fera.

, on les voit sur l’uniforme des sauveteurs civils à la télévision. Le dernier, la catastrophe, c’est le feu
sous un toit
.
















(ajouté à 17h) La télévision et les journaux ont annoncé que les sirènes sonneraient ce lundi à 14h28, heure du tremblement de terre, avec trois minutes de silence et de recueillement pour les hommes. J’étais dans la boutique de bureautique du quartier, en train de passer un fax. La moitié des personnes présentes ne savaient pas pourquoi on entendait la sirène et les klaksons. Nous sommes sortis sur le trottoir. Tout le monde continuait de marcher, les voitures roulaient. Il ne s’est rien passé. Quelques minutes après, dans le métro, les écrans d’information annonçaient encore les minutes de silence. Puis les publicités se sont remises à défiler.
Quand j’ai commencé à habiter à Tianjin, j’étais domicilié officiellement à l’université, dans une résidence pour étudiants internationaux et nous avions une machine à laver dans chaque appartement de trois chambrées. Quand j’allais voir ma future épouse dans son appartement, j’étais invité à tordre les draps lavés avant de les étendre sur les barres faites pour ça du balcon fermé, ou à presser le survêtement d’uniforme de lycéen de son fils, qui devait être net et défroissé pour le lundi matin. En ce temps-là, elle faisait la lessive dans une petite machine avec un batteur au fond du bac, qu’on remplissait au robinet, qui se vidait par un tuyau, et qui n’essorait pas. (La photo de l’installation est une reconstitution) Je voyais avec un petit peu d’inquiétude arriver le jour où nous ferions lessive commune. Jean-Paul Kaufmann, sociologue à l’université de Rennes, a traité le sujet. Les désaccords sur le linge, son lavage et son rangement sont une cause majeure d’échec d’un couple. Sa consoeur Agnès Audibert avait déja traité le sujet dans sa thèse de doctorat sur le matriarcat breton (


La machine est arrivée à la maison sur le dos du livreur, capable de monter quatre étages avec un colis qui pèse au moins la moitié de son propre poids. Nous avons prévu de la mettre dans la cuisine et le livreur, changé en installateur, a tout déballé et branché. Mais, fâcheux détail, une machine à laver chinoise traditionnelle s’installe dans une salle de bains, qui a toujours un écoulement d’eau au sol. Elle n’a donc pas de pompe de vidange; l’eau s’écoule naturellement; pas moyen de la persuader d’atteindre un évier à un mètre du sol. La salle de bains est trop petite, et il faut monter deux marches pour y entrer. L’installateur nous abandonne en promettant de revenir quand nous aurons trouvé une idée.



Au dessus, les trois caractères jin zhan kou, entrer gare ouverture, pour que personne ne se trompe. On fait la queue sans hâte, rien n’accélèrera les tapis roulants, il vaut mieux arriver un peu en avance. Quelque chose m’échappe dans le processus. Les préposés en uniforme veillent à ce que chacun dépose sa valise et même son petit sac dans la machine, mais personne ne regarde l’écran où le contenu s’affiche. Ca doit être enregistré. Une gare où on marche sous les arbres avant de monter à la salle d’embarquement, c’est presque dommage d’en changer.










qui a annexé les trois caractères qui résonnent le mieux dans le coeur de tout le monde.
jia, la maison, et aussi
guojia, le pays natal,
anjia, paix et maison, s’installer chez soi.
le, la joie, comme dans
shengri kuaile, bon anniversaire (naissance, jour, vite, joie).
fu, le bonheur, le caractère qui est imprimé ou calligraphié à des milliards d’exemplaires pour le Nouvel An.
C’était signé Eric Bouteiller, directeur de Beaufour-Ipsen (Tianjin) Pharmaceutical Co.,Ltd, dont madame Sun est Administration Manager. Le tableau Excel qui accompagnait le message avait assez de lignes pour loger une équipe de rugby. J’ai modestement rempli une ligne; ma chère épouse est citoyen de la République Populaire et n’a pas à se mettre sous la protection d’une ambassade étrangère. Je n’ai pas l’impression d’avoir besoin d’être protégé, mais je respecte l’administration de mon pays.


(je saurai son nom un jour) qui officie au rez de chaussée de la 



Personne ne fait spécialement attention à elle, ni à eux, ni à moi. Qui parlait de sursaut de nationalisme et de xénophobie ? Il faudrait que les journalistes sortent, eux aussi. Ah oui, il y aura eu quand même quelqu’un qui affiche son mécontentement motivé après cette soirée. C’est ma chère épouse. Dans le TGV qui nous ramène finalement chez nous après une fin de semaine studieuse à Pékin, elle m’a fait faire le compte du budget: un trajet Pékin-Tianjin en voiture parce que je n’avais plus le temps d’arriver par taxi + métro + train + encore taxi; un repas à la française; un billet de train, un taxi. C’est le budget d’un week-end dans un lieu plaisant à tarif chinois, train et hôtel, plus les billets d’entrée. Mais pour une fois …