Les parfums de la Rive Gauche

Ceux qui ont lu ce journal depuis quelques temps savent que mon épouse et moi avions cherché, pour la future boulangerie française, un nom de boutique qui soit agréable à entendre en chinois et en français, et qui évoque Paris et la bonne nourriture. Parmi les vingt cinq inventions, cinq ont été présentées au bureau des dépôts de marques, quatre ont été recalées parce que des noms très proches étaient déja déposés, ou parce qu’elles étaient contraires aux lois mystérieuses qui président à l’agrément des marques commerciales en Chine. La marque acceptée en premier examenzuoanxiangsongzuo’an xiang song, gauche rive parfumé chanson, en français « Les parfums de la Rive Gauche » avait séduit le fonctionnaire qui l’avait reçue. Il pensait qu’elle sonne harmonieusement.

Entre_deux Patrick Bruel

C’est le titre de l’édition chinoise d’Entre-deux, album de Patrick Bruel, chansons nostalgiques des années où il n’était pas né et moi non plus. On peut entendre des fragments sur Amazon (publicité gratuite). Hélas, le premier ami Chinois à qui j’en ai parlé a dit « Mais c’est toute la chanson française ». En effet, les compilations calamiteuses qui assemblent « Hélène, je m’appelle Hélène » avec « Je vois la vie en rose » chanté par Edith Piaf s’appellent aussi « Les parfums de la Rive Gauche ». Des choses brillantes aussi, comme « Dans mon île », l’album de chansons françaises en bossa-nova de Lisa Ono, à écouter ici . Et la marque 左岸香颂 a été recalée en deuxième examen; trop générique. Si bien que la date d’ouverture approche et que la boutique n’a toujours pas de nom.

Pour nous consoler, nous sommes allés dimanche, il y a deux semaines (pas dimanche dernier, il a plu toute la journée, et le journaliste du Monde qui a parlé d’une manifestation anti-française devant l’hypermarché Jialefu a pris le désir de sa rédaction pour de l’information), nous promener sur la rive gauche de la Hai He, la rivière de Tianjin. En fait, en Chine, pays des Cinq Directions (est, ouest, sud, nord, et centre), il n’y a pas de rive gauche. La Hai He descend à peu près du nord au sud. Nous habitons l’arrondissementHexiHexi, « fleuve, ouest », qui serait la rive droite à Paris, laquelle s’appelleraitHebeiHebei, « fleuve, nord », comme la province qui entoure la municipalité de Pékin, au nord du Fleuve Jaune.

La municipalité de Tianjin, ville plate où il n’y a rien à voir, veut absolument créer des paysages. Elle s’est attaquée depuis quelques années à sa rivière, qui est maintenant cernée par de somptueuses rives aménagées, un peu comme les quais rive-gauche de Paris, entre l’ïle Saint-Louis et le Jardin des Plantes. Quand il n’y a personne, c’est du granite trop poli et des rambardes de métal trop brillant, mais rien ne reste désert longtemps en Chine. Le chantier était encore en cours, les promeneurs étaient déja là. Petite balade dans la lumière un peu grise d’un jour nuageux, en partant à la hauteur de l’école des Beaux-Arts:

Grande roue

Que font ces jeunes gens devant la Grande Roue ? Non, ce n’est pas la Grande Roue des Tuileries, c’est le plus récent pont (le huitième depuis que je suis ici), pas encore ouvert.

Photo de mariage

Personne ne sait pourquoi l’architecte a mis une roue au-dessus du pont, comme une copie géante d’un ready-made de Marcel Duchamp. En attendant, ça fournit un fond parfait aux photos d’un album de mariage. Les deux jeunes gens posent pour leur photographe. Nous leur souhaitons d’avoir ensemble une vie longue et ennuyeuse (quand on ne s’ennuie pas, c’est que les évènements vous tombent dessus, et c’est toujours à éviter).

Amoureux

Ces deux là rêvent à l’avenir devant l’embarcadère tout neuf du bateau-mouche qui a déja commencé à circuler et remontera bientôt plus haut le fleuve.

Pêcheurs à la ligne

Le dimanche, les pêcheurs à la ligne sont nombreux. En semaine, il n’y a que les retraités. Au fond, un pont plus ancien, récemment amélioré: comme on ne pouvait pas l’élargir, on a construit un deuxième pont au-dessus du premier, à la hauteur de l’échangeur voisin.

Bateau nettoyeur

Ce jeune homme ne fait pas des ronds dans l’eau pour son plaisir (ou pas seulement). Son bateau porte les insignes de l’administration de la propreté de l’eau; il pêche à l’épuisette les sacs plastique et les bouteilles qui flottent sur le fleuve.

Confluent

Vu sous un autre angle, le nouveau palais des expositions qui marque la pointe du Carrefour des Trois, l’embouchure d’un des grands canaux dans le fleuve. La dame avec un enfant, au sommet de son obélisque, n’est pas la Vierge Marie, ni sainte Geneviève.

Statue

Mon épouse me dit que c’est à la gloire de la Femme du Peuple, et qu’on en faisait beaucoup comme ça quand elle était petite, mais dans un style plus réaliste. Elle porte une queue de cheval. Au temps de Mao Zedong, elle aurait porté une grande natte. Ainsi évolue l’art officiel.

Jeune fille au cerf-volant

Cette jeune fille est contemporaine, cheveux longs dans le dos. Elle n’est pas en extase devant une apparition, elle surveille son cerf-volant loin là-haut dans le ciel. Partout où un espace libre permet de les faire voler, il y a des cerf-volants.

Mingong

Ce monsieur qui a choisi un banc de bois pour regarder les pêcheurs est un Mingong. Son chantier, où il habite, est tout près. Mais ce n’est pas parce que c’est son jour de pause qu’il se séparera de son casque jaune, signe prestigieux de sa classe. Il le remettra sur sa tête tout à l’heure pour se promener.

Bateau et filet

Oui, les pêcheurs posent leur filet dans le fleuve. On s’y baigne aussi (quelques précurseurs, il ne fait pas encore chaud). La Hai He a quelques années d’avance sur la Seine à Paris.

Banques au fond

Nous sommes tout près de Jiefang Beilu, sur la rive droite en face, où on est en train de redonner du lustre aux façades 1900 des banques à colonnes. Avec les berges de grand style, et les arbres préservés sur le quai, la municipalité recrée un quartier des Concessions comme il n’avait jamais été, statuaire occidentale et arbustes fleuris.

Près de l'hôtel Hyatt

Nous sommes repassés rive droite, au pied de l’hotel Hyatt, pas loin de chez nous. Avis aux chauffeurs qui transportent les hôtes étrangers. Le texte anglais est au-dessus du texte chinois, et c’est vraiment de l’anglais, comme en 1925. Fin de la promenade.

Heureusement que je lis le journal

Maintenant que je suis rentré chez nous et que je suis venu à bout du travail rapporté de Pékin, j’ai le temps de me remettre au courant des nouvelles du monde et de lire les journaux sur Internet. C’est ainsi que j’ai appris que la Chine est parcourue par une vague d’hostilité contre la France, qu’une pétition en ligne http://nofrench.ning.com/ invite tous les Chinois à ne plus manger français, à cesser d’acheter à Carrefour, l’hypermarché bleu-blanc-rouge. Je n’en savais rien. Il faut dire que j’ai des excuses.

D’abord je venais de passer une grande heure dans la navette TGV Pékin-Tianjin, après avoir acheté le dernier billet du train de 17h17, le plus chargé. C’est vrai que quelque chose a changé. Pour la première fois j’ai pu acheter une place debout. Jusqu’ici, en me voyant arriver, les préposées me fabriquaient un billet de 1e classe ou bien me disaient « il n’y en a plus, attendez que j’ouvre la vente du prochain train. » et je voyais des Chinois continuer de recevoir des billets derrière moi. Des billets avec un numéro de voiture mais pas de siège; on voyage debout dans l’allée centrale. Le TGV est rentré dans la façon normale de prendre le train. Donc je me suis retrouvé debout. Pas longtemps car des jeunes gens m’ont proposé de m’asseoir. On a discuté. lls étaient très content d’avoir un Français sous la main. On a parlé de de Gaulle et de Sarkozy; ils m’ont demandé quel travail je faisais et j’ai répondu « je vends du pain français » et ça les a amusés de voir un Français qui veut nourrir les Chinois. Je ne pense pas que beaucoup d’entre eux en aient déja mangé. A l’arrivée, un étudiant très sérieux m’a demandé si je savais où on prend l’autobus et m’a proposé de me guider.

Ensuite, je venais de passer 4 jours avec des Français qui sont en train de monter une affaire en Chine. Ils ont des soucis, mais sûrement pas celui d’une population hostile. Le patron de l’entreprise qui rénove la boutique est très content de travailler pour eux, ça rehausse son prestige. On a discuté de la prise d’assaut par la police d’un bar de nuit de Sanlitun (la rue des plaisirs des expatriés, au bord du quartier des ambassades), et de l’arrestation de lycéens français qui fumaient du cannabis, et d’un dealer. Je me suis rappelé que j’avais probablement vu des images en passant. C’est une émission de la télévision nationale « la force de la loi » assez infecte et qui fait les délices de mon épouse. Ca commence toujours par un exposé d’un monsieur en uniforme. Puis on voit les méchants filmés de dos alors qu’ils préparent et commettent leur forfait, la police qui les suit, l’arrestation, le butin étalé devant la caméra, un nouvel exposé du monsieur en uniforme; ensuite on a droit à une séquence d’interrogatoire où trois policiers sont face à un coupable enfermé dans une cage ou immobilisé sur un fauteuil métallique. Enfin le coupable, avec son gilet jaune de prévenu, se tient dans un lieu dégagé et explique au micro qu’il a fait le mal, qu’il mérite d’être puni, et qu’on ne peut échapper à la loi. Je crois que c’était le dealer qui jouait le rôle du méchant dans l’émission. C’est tellement bon que j’ai toujours l’impression que c’est mis en scène. Peut-être que cette fois, dans le cadre de la campagne « Il faut être sérieux, ce sont les Jeux Olympiques, le monde entier nous regarde, faites la queue bien en ordre pour monter dans l’autobus », il y a une démonstration à l’intention des étrangers de Pékin qui pensent que la loi ne les concerne pas. Ou bien c’était une manifestation de mauvaise humeur commandée par le gouvernement. Je n’en sais rien. Celui chez qui j’ai logé ces 4 jours, qui passe sa vie entre la France et la Chine pour ses affaires, était à peine au courant, pas du tout inquiet.

Mon ami Christophe, qui s’est installé à Montréal, m’a envoyé un message un peu tracassé: « Mais j’ai trouvé aussi sur l’internet qu’il y avait une situation contre la France entre les Chinois dernièrement. C’était grave ou pas sur place? Ne vous inquiétez-pas en tout cas, ça va passer. » J’espère qu’avec ce qu’il vient de lire, il est rassuré.

Quand même, après le spectacle ahurissant des agitations à Paris, que j’ai vues presque en direct avec le commentaire indigné du correspondant de CCTV à Paris (et qu’on nous a rediffusé jusqu’à l’écoeurement, avec l’image de la sportive chinoise en fauteuil roulant qui protège la Sainte Flamme contre les méchants agresseurs tibétains), et les images tristes de San Francisco et de Buenos Ayres (pas vu, mais on m’a raconté), la télévision est contente de nous envoyer d’Afrique des images comme on espérait.

Course de la Flamme

Pour commencer, la joyeuse course de la Flamme en Tanzanie. Je ne me rappelle plus sur quelle chaîne c’était. Tès joli sur l’écran, mais le temps d’attrapper mon appareil photo ils étaient presque partis.

Présentateurs CCTV5

J’ai donc guetté le prochain journal de CCTV5, la chaîne nationale des sports, devenue la chaîne olympique depuis le début de l’année. Vous voyez ici les présentateurs dans leur décor virtuel tout neuf. Devant eux, il n’y a plus d’ordinateur portable avec une publicité visible au revers de l’écran. Elégance et sérieux.

La flamme de face

Les hommes en bleu et blanc sont toujours là, comme à Paris, mais détendus.

La flamme et le peuple

 

Donc tout va bien, un atmosphère jeune et sportive, l’internationalisme en images. Ensuite nous avons droit à des plans d’une banalité totale, aéroport, officiels, estrade de conférence de presse. C’est à Oman. Heureusement que les robes blanches et les voiles des hommes montrent qu’on est à l’autre bout du monde. Cela ne suffit pas pour se faire une opinion. A sept heures, je reviens devant le journal national de la première chaîne nationale CCTV1. A 19h:00, la musique du générique retentit dans tout le pays, retransmise par les premières chaînes des provinces et municipalités. A Lhasa ou Ulumuqi le soleil ne marque que 17 heures.

 

Générique

Mais la pendule qui apparaît en haut à droite de l’écran une minute chaque heure, pour rappeler au téléspectateur le temps qui passe, marque le même temps dans tout le pays. Le pinyin des caractères xinwen lianbo « nouvelles, radiodiffusion » n’a pas encore fini de s’afficher quand je capte l’écran.

 

Présentateur CCTV1

C’est le journal où les nouvelles sont hiérarchisées. D’habitude on commence par l’invité officiel du jour, salué par le Président ou le Premier Ministre. Mais cette fois c’est la Flamme en Tanzanie qui fait l’ouverture.

 

Tanzanie tambours

On peut remarquer le titre de la séquence, en rouge sur fond jaune à gauche de l’écran. Aoyun shenghuo 奥运圣火传递 Àoyùn shènghuǒ chuándì « Olympique, sainte flamme, transmission ». Le troisième caractère ‘sheng’ a un sens fort. On le trouve dansshengjingshengjing « les Saintes Ecritures », et la forme traditionnelleScheng traditionnelréunit l’oreilleerla bouchekouet la royautéwang. La parole divine, ou au moins celle du Fils du Ciel. On est bien au delà du sport. Le Comité Olympique aurait dû réagir.

 

La flamme chez les traditionnels

Voila la Sainte Flamme entre les mains d’un sorcier africain. Mais non, c’est juste une halte dans un centre sportif où on entretient la danse traditionnelle.

 

Passage de la flamme

Retour à l’atmosphère sportive. Il n’y a pas que des Africains sur l’image.

 

Communauté chinoise

Et ici il n’y en a plus du tout. C’est normal. La communauté chinoise de Daar el Salam est venue faire fête à la Flamme.

 

Reporter en direct

En direct au milieu de la foule, le journaliste fait partager sa joie d’avoir pu raconter une si belle manifestation de fraternité et d’harmonie. Fin de la séquence. Oman et Islamabad passent. Des gens bien habillés devant un grand fond de couleur où est écrit l’endroit où on est, on en voit tous les jours.

 

Avion de la Flamme

Un salut à l’avion olympique. On nous avait montré son équipage à l’exercice, qui promettait de tout faire pour que règne l’harmonie dans ce voyage. Sur fond rouge, on peut déchiffrer « journey of harmony ».

Après un tunnel de tableaux de chiffres officiels et la réception d’une dame nordique, le journal passe au deuxième grand sujet annoncé en ouverture: la manifestation au Canada contre les mensonges des média occidentaux au sujet de ce qui se passe en Chine.

 

Panneau d'ouverture de la manif

Les caractères du panneau vu à l’ouverture sont traditionnels. Donc cela ne vient pas de Pékin, où on écrit en simplifié.

 

Foule et drapeaux

Et les drapeaux ne sont pas impeccablement alignés. C’est une foule qu’on nous montre. D’habitude, des Chinois qui manifestent à la télévision, c’est à Taiwan où le peuple proteste contre le président séparatiste et corrompu. Il y a donc du nouveau.

 

Banderole olympique

Il s’agit bien des Jeux Olympiques, les petits porte-bonheur sur la banderole en témoignent.

 

Porte-parole

Cette image est tout à fait ordinaire: les porte-parole de la manifestation font une déclaration. Mais non, c’est absolument nouveau. Ici, celui qui dit le vrai prend une des trois formes canoniques:

. l’officiel à la tribune en costume et cravate, qui s’adresse à un ou plusieurs micros émergeant d’une gerbe de fleurs (premier ministre, maire de grande ville)

. le responsable en uniforme, debout dans le territoire de sa fonction: militaire, policier, ingénieur au casque rouge entouré des travailleurs au casque jaune, chef des sauveteurs au milieu des gens sauvés

. la personne du peuple, dont le journaliste recueille dans son micro la parole émue ou indignée.

Là on voit quelqu’un prendre la parole au nom des autres qui l’entourent. C’est le début de la subversion.

 

Banderole Stop distorsion

Certes, c’est le discours officiel qu’on lit dans les journaux. Le ministre déclare qu’il est indigné par le discours partial et mensonger des journaux étrangers. Mais le peuple n’est pas censé écrire lui-même ce qu’il pense. Le mauvais exemple est donné.

Manifestante

On n’est pas à Québec, devant le Chateau Frontenac, comme je l’ai cru d’abord, mais devant le Parlement d’Ottawa.

Manifestant

La télévision nationale chinoise vient de nous montrer, avec des commentaires favorables, des gens qui se sont organisés eux mêmes pour manifester en faveur de quelque chose à quoi ils croient. Ca se passe bien. Il doit y avoir dans les palais officiels des quantités de hauts cadres qui sentent le ciel trembler, et qui traitent d’irresponsables les inconscients qui ont fait ça. Le Canada est un pays où il est permis à une minorité de protester paisiblement contre une autorité officielle (car les journaux sont des autorités officielles, et d’ailleurs l’ambassadeur demande à rencontrer le ministre de l’information pour qu’il fasse changer le discours qui déplait au gouvernement chinois). Ce n’est pas bien de montrer ça. Les agitations déplaisantes de Paris, où le gouvernement français avait permis à des faux Tibétains et des trublions d’insulter la Chine, c’était très bien, une illustration de plus des méfaits de la démocratie. Mais ça c’est dangereux. L’un ou l’autre téléspectateur va penser que la Chine est un pays aussi avancé que le Canada et qu’on pourrait laisser les citoyens s’organiser pour exprimer collectivement leurs idées, faire concurrence à l’Etat et au Parti.

Je n’en sais rien, je ne connais aucun haut cadre. Pourtant ce que je vois à la télévision confirme ce que dit Cai Chongguo, un Chinois qui vit en exil depuis 1989 et travaille au Labour Bulletin de Hong Kong : Quelque chose a changé avec les agitations olympiques. Le peuple a vu, le peuple s’est mis du côté de son gouvernement, et le gouvernement a moins peur du peuple. Lire « Une Chine imprévisible  » sur son blog en français.

Et il faut lire aussi ce qu’écrit Guillaume, professeur de français à l’université Fudan de Shanghai: la douleur des Chinois qui croient qu’on ne les aime plus. « Le sort des grandes nations  » et « L’enfance des peuples « . L’idée qu’il y a des Chinois qui n’aiment pas la France et les Français ne m’indiffère pas, mais je trouve ça normal; et comme la Chine est un pays où l’ordre règne, je ne risque pas grand-chose. Guillaume raconte que ses amis et ses étudiants sont très affectés par l’idée qu’à Paris (ailleurs ce serait moins grave) on n’aime plus les Chinois.

A part ça, pour se rassurer sur la normalité des choses, il faut rester devant la télévision. Sur les chaines qui ne passent pas des jeux et des feuilletons, on a souvent de longues émissions historiques et éducatives, du monde entier. En ce moment, on a droit à des montages sur le Tibet, et de préférence l’époque où l’Armée Rouge est arrivée pour libérer le peuple de l’oppression. On nous montre l’avant (images d’oppression) et le pendant (le Dalaï Lama tout jeune siégeant à l’Assemblée du Peuple, les fêtes autour des soldats. Pour l’après, on saute directement à la reconstruction après les destructions du mois de mars. Il y a des séquences d’annonce dans le journal télévisé. Des échantillons:

Escalier d'un monastère

Des porteurs grimpent l’escalier d’un grand monastère.

Os et fers

Trouvé dans le cachot d’un palais.

Chanteuse tibétaine

Caidanzhuoma, chanteuse tibétaine, chante pour les paysans libérés et les soldats libérateurs (c’est ce que j’ai compris du commentaire).

La propagande fait de très belles images. En ce moment on a envie de la regarder. Et les actualités offrent des surprises; même choisies et traitées, les informations s’imposent. Est-ce que quelque chose est en train de changer ?

Un autre avis (le même que le mien) concernant la télévision chinoise, sur un site d’information belge, 7sur7 . Ils doivent avoir quelqu’un sur place.

Tout à fait autre chose, mais c’est relié: on peut voir sur Aujourdhuilachine , le site francophone de Pékin, la collection de photos des récents évènements, prises par des Chinois de Paris et d’ailleurs. Et un lien vers une page (en chinois) de fausses-fausses photos des persécutions que subissent les Tibétains (mais elles ont peut-être déja été effacées par la cyberpolice; les limites du bon goût étaient largement dépassées). Tout le monde s’y met.

Quant au drapeau français brûlé devant un Jialefu (Carrefour) à Pékin, c’est encore un pas dans la bonne direction: si la police a la consigne de laisser faire ça, ça va finir comme l’effondrement du mur de Berlin; les gardiens en auront marre de l’ordre et du contre-ordre et laisseront les portes ouvertes. Enfin, c’est ce que j’espère. A Tianjin, où il y a au moins cinq Jialefu, je n’ai pas fait la tournée mais je n’ai entendu parler de rien. Ou plutôt, j’ai entendu une réflexion de Pierre, mon professeur de chinois: « Il va peut-être y avoir quelque chose, mais tout le monde est occupé ailleurs; moi, par exemple, j’ai la formation de volontaire des Jeux Olympiques. »

Note du 18/04: La première journée, cette page s’est affichée bizarrement. Toutes les images étaient remplacées par une publicité pour l’anonymiseur que j’utilise pour accéder aux sites interdits. Au moment de mettre la page en ligne, l’encombrement des accès vers l’extérieur de la Chine était tel que j’ai utilisé ce truc qui permet de ne pas être freiné par la scrutation des contenus (le contenu de la page est crypté, et les machines de la cyberpolice ne perdent pas de temps à l’examiner). Mais ça a des effets secondaires, dont vous avez profité. Ce sont les joies de l’Internet en Chine. Si mon blog était hébergé en Chine, je n’aurais pas cet ennui, mais les pages qui déplaisent disparaîtraient toutes seules. Il y a encore du chemin avant qu’on puisse publier n’importe quoi comme en Occident (où certains se disent que la censure serait un progrès).

Travail à la chinoise

Je viens de faire un nouveau séjour à Pékin. Cette fois j’avais mis une casquette de comptable. Tout est possible dans ce pays. Il s’agit toujours de la boutique 100% française qui fera manger aux Chinois du vrai pain français, des croissants, des petits gâteaux, ceci pour ceux qui passent acheter quelque chose. Il y aura aussi un salon avec des petites tables et des fauteuils où s’asseoir, du café, du chocolat chaud, du cognac et du bon vin au verre selon l’heure et le désir de chacun, bref un rêve de boulangerie-pâtisserie typiquement française, et d’ailleurs elle le sera véritablement, avec un boulanger français et des Français aux commandes. Le soir, un piano jouera pour bercer la nostalgie de la Rive Gauche (la vraie pour les exilés, et celle des chansons françaises pour ceux qui rêvent d’y passer).

Plaque adresse

5 rue du pont de l’éternel printemps

Autour de la table de la réunion, il y a le représentant des gros investisseurs de France, le maître boulanger, moi qui ai investi un peu d’argent, et le Chinois qui orchestre l’affaire sur place. Le fait que ce Chinois soit né quelque part du côté de Valenciennes et ait les cheveux blonds n’a aucune importance. Depuis le temps, il fonctionne et raisonne comme un Chinois placé à la tête d’une affaire par des associés qui lui ont fait confiance. Le maître boulanger a dirigé la production du roi de la galette des rois dans les Flandres, puis celle de l’empereur de la brioche occidentale dans le pays de Shanghai; son raisonnement en quantités de farine, temps de cuisson, caractéristiques des machines à pétrir et nombre de mitrons est infaillible, mais il n’a jamais vu d’autre argent que celui qu’il gagne et dépense ou économise chaque mois. Le représentant des investisseurs français est un vieux colonial retiré d’Afrique, qui a du mal à se persuader qu’en Chine les gens n’ont pas autour d’eux une famille qui les oblige à partager l’argent que d’autres leur ont confié.

Après quelques mois de choix de l’endroit, locations négociées, devis, travaux de rénovation, petits cadeaux pour adoucir le chagrin d’un voisin ou les angoisses du gérant de l’immeuble, achat des machines et du mobilier, ils ont une belle boutique. On a seulement besoin de quelques semaines pour finir la terrasse, former le personnel et ouvrir. C’est le moment de faire devant tous les intéressés le compte exact de qui a payé quoi et où en est chacun dans ses engagements d’apporter sa part de capital à l’affaire. Niveau laserIl faut aussi faire l’addition de l’argent qui reste à dépenser avant que le premier client en apporte à la caisse.

Comme j’ai été payé pendant des années pour compter l’argent des autres à l’aide d’un ordinateur dans une banque, les trois ont jugé que j’étais l’homme de la situation. Pas compliqué: il suffit d’obtenir de chaque intéressé une copie de ses comptes et de ses notes, ranger le tout en veillant à ne prendre qu’un exemplaire de chaque opération, et faire un beau tableau où chacun reconnait ce qu’il a fait et donc fait confiance au professionnel qui a mis l’ensemble en forme. Le plus difficile pendant la réunion aura été d’éviter qu’ils s’entretuent sur l’opportunité de telle petite dépense après avoir approuvé des lignes de chiffres avec deux fois plus de zéros. Le projet lui-même ne risque rien, ils sont d’accord pour aboutir et gagner de l’argent avec. Le secret des affaires empêche que j’en dise plus pour l’instant. Mais, juste pour illustrer, voici un coup d’oeil sur les travaux de rénovation de la boutique, chantier à la chinoise.

Le bizarre objet jaune à roulettes est un niveau laser, qui permet d’avoir les cotes de référence d’un carrelage sur des dizaines de mêtres. On travaille sérieusement.

Voici ce qu’on voyait en entrant, vers le 20 janvier.

Avant travaux

C’était après le passage de l’équipe de démolition de l’ancien décor, et juste avant qu’une légion de triporteurs emportent les sacs de plastique, vieux fils électriques, tapisseries, tissus et armatures. Tout cela sera de nouveau trié et récupéré.

Laboratoire

Le même endroit ou à peu près, le 31 mars. Les clients en entrant verront les pâtissiers s’affairer derrière leur grande vitrine, et les boulangers à leurs fours au fond.

Grand salon

Il faut encore s’imaginer le salon qui donne sur l’avenue par une grande baie, plein de clients assis aux petites tables, un bar à gauche, un piano, et des serveuses habillées comme en 1930 (ou n’importe quelle année rêvée par la clientèle, aussi bien je n’y connais rien).

Pause de midi

Bureau et cartesLes passants verront à travers la grande baie les clients installés dans la sérénité. En attendant, ce sont quelques membres de l’équipe du chantier qui jouissent de leur pause de la mi-journée. De midi à deux heures, personne ne travaille dans les immeubles de bureau, et la règle vaut pour les chantiers d’intérieur (et les autres aussi).

A la même heure, le futur bureau du patron était transformé en tripot. Mais au moment où j’arrive le travail a repris.

Table à dessin

Le chef de chantier est à sa table à dessin, en train d’étudier l’implantation des machines dans le laboratoire.Etude d'implantation Il consulte avec le maître boulanger. Posé sur la pile de feuillets, on reconnaît un petit tas de gros billets. Il y en a pour 30 000 yuans, soit à peu près 2800 euros au cours de ces jours-ci. Un acompte de paiement des travaux. Le chantier fonctionne au comptant. Gros billetsA chaque réunion de chantier, on mesure l’avancement; le maître d’ouvrage paie ce qui a été fait et avance le prix des matériaux de l’étape suivante. Le chef de chantier signe un reçu sur une feuille de bloc et on se remet au travail. Entre Chinois il n’y a rien de plus normal, et ça évite d’avoir à écrire pour la banque des oeuvres d’imagination où on parle de métrage de cloison sèche et de préparation de la base d’enduit hydrofuge glycérophtalique ou autre mot long.

Mais pour le vieux colonial qui a lui-même été banquier dans une vie antérieure, c’est contraire à la religion. La foi lui revient, et il la communique aux investisseurs, quand il a vu et touché. Pour les prochaines boutiques, on espère qu’il sera devenu un peu plus Chinois.

EscabeauCelui-ci est un des électriciens. Il tire l’alimentation d’un groupe de prises de courant depuis le faux-plafond. Son escabeau est de fabrication maison, fait de bouts de latte récupérés et vissés. Il faut connaître l’art d’y monter et de s’y tenir, et aussi de se déplacer au sol sans descendre. Quelques jours après, les ponceurs d’enduit de promenaient ainsi le long des murs, en tenant une lampe baladeuse d’une main et la plaque à poncer de l’autre (pas de photo, on ne voit qu’un nuage blanc et des silhouettes de gens qui portent un masque; et comme le photographe n’en porte pas, il ne lui est pas recommandé de rester longtemps).

Quelques jours après, la machine-outil pour façonner les panneaux de la façade est en place. Elle a été construite autour d’une scie circulaire avec de grands panneaux de récupération. Celui face au photographe a apparemment servi autrefois d’enseigne à un fournisseur d’articles d’aménagement. Le guide de sciage est tenu à sa place par deux grandes pointes. Pas de capot de sécurité, ce serait trop gênant pour le travail. Ca marche très bien.

Table de sciage

D’ailleurs, c’est presque fini. Aujourd’hui on entend le bruit du compresseur. On peint au pistolet. Là aussi il ne faut pas s’attarder. Le masque en papier plissé évite de respirer les gouttelettes de peinture; je ne suis pas sûr qu’il soit très efficace contre les vapeurs de solvant. Mais il n’y a pas d’inquiétude: le peintre sort de temps en temps respirer le bon air de la terrasse.

Peinture au pistolet

Les faisceaux des luminaires éclairent le brouillard de peinture et de poudre de plâtre. Aujourd’hui on ne m’attendait pas. Je vais retourner à ma chambre dans l’appartement pour investisseur faire le compte-rendu de la réunion.

Qing ming en famille

qingmingAujourd’hui vendredi, c’était Qing ming, le jour de la lumière pure. Ming, la lumière, qu’on retrouve dans mingtianmingtiandemain, et dans mingbaimingbai« c’est clair ». Ce jour là, on rend visite aux morts, on nettoie les tombes, on brûle des choses en papier comme aux enterrements. Ce matin je n’y étais pas, au cimetière de la ville où sont les cendres de ma belle-mère. J’ai attrappé froid à Pékin et mon épouse m’a demandé de garder la maison. Souvenir de ce que j’avais vu l’année dernière . C’était le samedi qui suivait le jour de la fête, pour que toute la famille puisse être là.

Cette année, le gouvernement a voulu en faire un jour férié. Les écoles sont fermées, les universités organisent des cérémonies collectives, ma femme qui est fonctionnaire ne travaille pas. Mais les chantiers et les usines continuent de tourner, les magasins aussi, et pas comme un dimanche. Nous n’étions pas tous là au repas de famille.

Cabinet de restaurant

Nous sommes allés au restaurant. Personne n’est assez grandement logé pour recevoir tout le monde. Grand-père et petit-fils Mon beau-frère numéro 3 avait choisi un restaurant à thème « Chine, années 30 », un drôle de moment où les symboles de la vie traditionnelle coexistaient avec la modernité, où on brûlait une Rolls Royce en papier à l’enterrement d’un propriétaire (le film « épouses et concubines » se passe en ce temps là). Mon beau-père aime cette époque, quand il était petit garçon. Il habitait déja à Tianjin; on y vivait tranquille à l’ombre des concessions occidentales où les seigneurs de la guerre construisaient des villas pour leurs maîtresses. Il est en train de montrer à son unique petit-fils (le fils de ma femme; mes beaux-frères n’ont eu que des filles) des formulaires administratifs de ce temps là, précieusement encadrés, qui décorent notre cabinet particulier. La génération suivante, le premier arrière-petit-fils, s’intéresse aussi aux vieux écrits, ou bien il joue à faire comme les grands.

Arrière-petit-fils

Au bout du couloir qui dessert les cabinets particuliers, l’autel des trois génies de la richesse est aussi dans le style du lieu. Mon beau-père va les examiner et rend son diagnostic « jia de », ce sont des faux. Fabriqués aujourd’hui dans un style ancien qui n’a jamais existé. Alors que les panneaux de bois sculptés de reproductions de calligraphies sont vrais, peu importe quand ils ont été faits.

Autel des dieux de la richesse

Il y a quand même quelque chose de moderne et authentique sur cette image, le tronc des offrandes à gauche. Le fabricant les vend aux temples bouddhistes, aux églises catholiques, aux offices de tourisme qui les mettent au pied des divinités qu’ils gèrent, et même aux restaurants. Mon beau-père n’y met jamais rien, ses enfants non plus, ce qui ne les empêche pas d’être des gens qui tiennent aux célébrations. Par exemple ce repas de famille en l’honneur de ma belle-mère. (j’ai pris des photos, il faudra que je leur demande un jour la permission de les montrer ici).

Quand je serai un Chinois riche

Ces derniers jours, j’étais de nouveau à Pékin, pour travailler au projet de la boutique française qui va bientôt ouvrir dans le quartier de Haidian. Il ne s’agit pas de servir aux expatriés des nourritures nostalgiques dans le quartier des ambassades, en espérant que les Chinois, qui sont les plus nombreux même à Pékin, viendront goûter des nourritures exotiques. Il s’agit de permettre aux Chinois qui sont allés à l’étranger (ou qui en ont entendu parler) de manger d’aussi bonnes choses qu’au-delà des océans, préparées sous la direction d’un Français, dans un lieu dessiné par un Français, payé par de l’argent français. L’authenticité totale. Nous avons parlé de site web, de signature visuelle et autres choses dont je n’imaginais pas que je puisse être expert. Le simple fait que je sois capable de trouver un caractère chinois dans le dictionnaire et de le faire écrire par un ordinateur me qualifie, paraît-il (et aussi parce que j’ai en résidence à la maison une experte en vie quotidienne et pensées spécifiques de la ménagère et de la travailleuse chinoise, qui ne fait pas payer ses consultations; mon ami investisseur est radin).

J’ai donc passé deux jours dans l’appartement pour investisseur où l’entreprise de facilitation d’implantation de PME française en Chine loge son client. Résidence de luxeJ’ai roulé dans Pékin à bord de la grande voiture avec chauffeur. Je suis allé faire des photos du chantier de la boutique pour que les porteurs de parts en France voient comment leur argent se transforme en carrelage de laboratoire ou luminaires de terrasse, en attendant les tables avec nappes et les uniformes des serveuses. Ce n’est pas fini.

L’appartement est dans une résidence de luxe. Le visiteur est attendu par des jeunes gens en uniforme qui le conduisent jusqu’à l’appartement de son hôte. On aperçoit au-delà de la grille un embouteillage de Lexus et d’Audi. Le patron qui nous reçoit a pourtant un souci. En arrivant là où il les loge, ses clients voient un vélo appuyé contre le mur blanc du couloir et des décorations porte-bonheur un peu passées. Ca ne me gêne pas; je me croirais dans notre résidence à Tianjin, mais c’est justement ça qui ne lui va pas.

Il est donc allé voir le gérant de son immeuble et lui a demandé d’intervenir auprès du voisin; ici on demande toujours ce genre de démarches difficiles à un tiers de confiance, même entre mari et femme. Le gérant s’est écrié « Mais je ne peux pas. Ce monsieur est très puissant. Rien de ce que vous voyez ici autour de vous n’existerait s’il ne l’avait pas voulu. »

VéloCe n’est pas tout à fait vrai. Le voisin est un des paysans qui faisaient pousser des légumes jusqu’au jour où la municipalité de Pékin a décidé de transformer leurs champs en quartier résidentiel. Si près du pouvoir central et face à des gens qui connaissaient leurs droits, il a fallu que le promoteur indemnise ceux qu’il faisait déguerpir, à la valeur qu’il venait de donner à leur droit d’occupation. (on n’est pas propriétaire du terrain ici, juste attributaire d’un droit d’occupation; si un jour il faut mettre une centrale électrique ou un stade olympique à la place de la résidence, la même chose arrivera).

Comme c’était un homme agé qui pensait à la retraite, il a demandé que le promoteur lui cède un certain nombre d’appartements. Il en a choisi un au rez-de-chaussée, avec un petit jardin au sud; il continue d’habiter sur ses terres et va acheter ses légumes aux petits marchands en triporteur dans la rue qui marque la limite du quartier neuf. Il a écouté le gérant. Comme c’est un homme raisonnable, il a cherché à donner droit à ce souci de son voisin, qu’il juge légitime même s’il n’avait jamais pensé à cela. Il a fait mettre des poignées neuves au guidon de son vélo pour ne plus érafler le mur, et il a découpé dans un sac plastique de l’hypermarché un morceau qu’il a collé à l’endroit où le pneu avant noircit la peinture. Il a aussi acheté, pour le Nouvel An, des décorations de meilleure qualité. Son voisin s’est résigné. Il raconte à ses clients investisseurs toute l’histoire, et les clients sont enchantés de participer à ce petit morceau d’authenticité chinoise.

Troisième périphérique

Sur cette avenue, il n’y a pas de vélos. Nous sommes sur le troisième périphérique de Pékin (le premier fait le tour de la Cité Interdite, le deuxième est à la place des anciennes murailles de la ville). Par la vitre arrière fumée de la monospace qui transporte les investisseurs, donc moi aujourd’hui, je vois une Daimler Maybach, la voiture allemande la plus chère qu’on puisse trouver en Chine. Le prix de deux ou trois appartements moyens de la résidence.

Nous allons rendre visite à une autre réalisation française: la seule galerie de peinture occidentale du plus grand centre commercial d’art de Pékin, qui a ouvert l’an dernier dans Yangfangdian lu, « rue des boutiques de mouton », pas loin de la nouvelle Gare Ouest qui a la silhouette d’une Cité Interdite montée en graine.

Entrée du centre d'art

Voici l’entrée du centre d’art, presque modeste en bas de son grand mur de façade.

Grand hall

Pour photographier le grand hall d’entrée, il a fallu attendre d’être arrivé au troisième étage, tant il est large. L’îlot en bas à droite est une exposition de vases sacrificiels de bronze d’avant l’Empire, authentiquement reconstitués. Il n’y a personne. On n’entre ici que sur invitation ou au jugement des portiers.

Antiquaire

Non, ce n’est pas une des salles de l’antiquité chinoise du Musée National. Le jeune homme est un des vendeurs de cet antiquaire spécialiste de l’époque des Printemps et Automnes et siècles adjacents (500 avant JC environ).

Carillon ds rites des ancêtres

Ce carillon trouvé dans une tombe servait aux rites des ancêtres au temps de Confucius. On est comme dans un musée, sauf qu’il y a un chiffre en bas de l’étiquette explicative. Bureau de la galerieD’ailleurs, le bureau du directeur est à la taille des affaires qui s’y discutent. Le patron n’est pas là. Il a laissé en évidence une revue « les hommes importants de Pékin » où il est en couverture, pour le cas où quelqu’un aurait des doutes. Le jeune homme assis est un des vendeurs. Je l’ai invité à s’asseoir pour la photo, sinon il serait debout à nous servi du thé. On voit ici l’homme qui me guide: le patron de la galerie de peinture française; seul locataire Occidental du lieu, il est toujours le bienvenu chez ses confrères, et ceux qui l’accompagnent aussi.

En sortant, nous admirons un autre carillon vieux de deux millénaires et demie, de toute la gamme celui-là, dont les plus grandes cloches pèsent une tonne et sont sonnées avec un madrier.

Grand carillon

Il est aussi authentique que la Grande Muraille là où on la visite, reconstruite sur les fondations d’origine, avec des briques semblables et portées à dos d’homme. Je suis sûr qu’on remettra à l’acheteur des images de la fonderie, pour qu’il puisse être sûr que tout est vrai. Il faut l’espace d’un temple, mais ce ne sera pas nécessairement pour un temple qu’on l’achètera.

Mao Zedong en bois

Dans une autre galerie, voici des oeuvres plus rassurantes. Mao Zedong, deux fois grandeur nature, est en bois dur d’un seul morceau. J’ai cru comprendre qu’on peut le commander en différentes tailles. Le globe terrestre représente en marquetterie les frontières les plus à jour.Chou chinois en jade Pour des besoins plus modestes, on devine à droite un Jiang Zemin traité en style hyperréaliste. Très réaliste aussi, ce chou chinois en jade, grandeur nature, où se promènent des sauterelles taillées dans les veines vertes de la pierre. J’y penserai quand mes investissements auront prospéré. Le vieux paysan qui a échangé ses serres à légumes contre des appartements a peut-être acheté un exemplaire du lièvre et du tronc d’arbre. ( Un paysan travaillait dans son champ, quand il voit un lièvre arriver en courant et s’assommer contre une souche qu’il avait laissée au bord du champ. Il le rapporte à la maison et cela fait un beau plat de viande. Depuis, il ne peut plus s’empêcher de surveiller la souche en attendant qu’un autre lièvre arrive. )

Et nous arrivons devant le petit espace d’art occidental, de peinture française contemporaine ou presque (la plupart des artistes travaillent encore). Mademoiselle Ma est de service aujourd’hui. Elle parle anglais mieux que moi, sert le thé, et me permet de la photographier.

Galerie

Tableaux français

Son patron m’explique qu’être la seule galerie de tableaux français de ce genre sur le marché ne le satisfait pas. Loris, haremC’est comme s’il n’y avait qu’un seul restaurant libanais à Paris. Seuls les initiés iraient, et personne ne penserait qu’on peut manger libanais. Il compte installer une autre galerie dans un endroit moins intimidant , et plus près de là où logent les gens qui peuvent en acheter. Il est plus facile de vivre avec un grand nu de Mainie (en haut à gauche) ou des dames de harem de Loris (à droite) qu’avec un carillon des rites des ancêtres. Il faut qu’une rock-star se montre dans son intérieur avec un tableau français, qu’on voie des tableaux français ici comme on voit des peintures à l’encre de montagnes chinoises escarpées avec des petits sapins en France, et son affaire prospérera davantage. Et les affaires des confrères qu’il attend aussi. Après tout, il a commencé sa réussite en fabriquant des choses que beaucoup de gens proposaient déja, et qu’il aurait été bien en peine d’imposer comme nouveauté.

MédecinQuant à moi, j’ai déja trouvé dans la galerie le tableau que j’accrocherai au-dessus de mon bureau d’homme d’affaires branché sur l’Occident, et qui rayonnera de sa présence sur mes interlocuteurs. Le docteur Chacon, médecin de famille, peint en 1947 par Yves Diey. Je porterai un pull Saint James fabriqué en France, presque introuvable depuis que les Français n’ont plus les moyens d’en acheter. J’écrirai avec de véritables crayons Caran d’Ache. Et je servirai moi-même le thé avec des petits gâteaux frais livrés deux fois par jour depuis la boulangerie française du quartier, membre de la chaîne nationale que j’aurai contribué à lancer, il y a si peu de temps.

Excellence dans les trois perfections

Je n’ai pas encore vu un ambassadeur de France en vrai. Le mien (celui qui habite à Pékin) devait venir à Tianjin mercredi. Je m’étais inscrit pour le dîner, mais il a eu autre chose à faire. Tant pis, d’ailleurs je suis un peu malade depuis mercredi. Exactement le même ennui qui m’avait frappé en février 2007 quand la grande Ségolène était venue à Pékin; là aussi il y avait un dîner. Je n’y étais pas. Mais cette fois ci j’y serais allé, quitte à ne manger qu’un peu de riz blanc. J’avais une mission à remplir. Pierre, avec qui j’étudie la langue chinoise deux fois par semaine, m’avait confié le CV de sa grande soeur, qui va sortir de son université en juin prochain, avec une maîtrise dejinrongjinrong « or, fondre ». Il a fallu rechercher dans le dictionnaire; c’est l’économie et la finance. Le CV était écrit en chinois et en anglais, j’ai traduit les rubriques habituelles aux gens qui sortent des études: état-civil, matières étudiées, stages et activités sociales, loisirs préférés, en omettant quelques informations qu’on ne met pas dans un CV occidental: la taille, la santélianghaolianghao « très bonne », et dangyuandangyuan « parti, membre », membre du parti communiste (signe de l’étudiant qui veut réussir; ça suppose quelques cours supplémentaires et la présence à des réunions, la conviction n’est pas exigée; même les chanteuses pop ont ça dans leur profil sur l’encyclopédie Baidu).

allée du campus

Une allée du campus de l’université de technlogie de Tianjin; des étudiantes regagnent leur résidence (huit par chambre) avec leurs thermos d’eau bouillante. La vie étudiante est très austère, et ceux qui en sortent sont prêts à tout.

Mais j’ai buté sur le chapitre « situation des honneurs obtenus ». En anglais, plusieurs lignes commençaient par « the pacesetter of outstanding morality, wisdom and sports ». En chinois,san hao xuesheng biaobingsan hao xuesheng biaobing, « trois bien, étudiant, garde d’honneur ». Son frère a dû m’expliquer que les « trois perfections » sont une expression que tout le monde comprend: comportement social, réussite des études, réussite des autres activités (j’espère avoir bien compris). Lui-même n’a eu droit qu’à une perfection l’an dernier. Si je mesure son niveau en langue française, après un peu plus de deux ans d’études, la perfection doit être placée très haut.

xuesheng biaobing

J’ai trouvé sur Internet le xuesheng biaobing (j’ai envie d’écrire « tableau d’honneur », mais cela traduit une autre expression, qui s’applique aux écoles primaires) de l‘école supérieure d’aéronautique de Nanjing . Les groupes de trois caractères (ou deux avec un blanc au milieu) sont des noms d’étudiants. 54 sont dans le tableau en haut. Les 1697 autres qui ont eu droit à cette distinction, toutes années confondues, sont rangés dans la « première cour » (170), « deuxième cour » (244), … comme les fonctionnaires de l’empereur dans une audience publique. Le CV précise « 0,5% ». La soeur de Pierre est bien dans le 1/200e de l’effectif qui a mérité de figurer en haut du tableau de son département universitaire.

J’ai un certain entrainement dans l’art de repeindre un CV; ça date du temps où j’étais technico-commercial dans une société de service informatique et où je transformais les énoncés timides des ingénieurs débutants en affirmations brillantes, du genre « participation au projet ‘Bancal’, le plus grand portage sur IBM réalisé en France ». Tout est permis dans les limites de la vérité quand il s’agit de vendre quelqu’un. Mais pas ici. Dans le chapitre de l’expérience acquise (« social practice » en anglais), j’ai dû rabaisser « agent commercial de l’école des techniques informatiques du campus (temps partiel) » en « aide au recrutement des étudiants … ». J’ai quand même censuré la remarque « c’est un travail modeste que j’ai réalisé avec conscience et qui m’a beaucoup appris ». Ou bien, après « pendant les vacances, j’ai enseigné l’anglais à des enfants de 9 à 13 ans de ma ville natale », le complément « bien sûr, le niveau d’anglais est vraiment facile ».

Les dernières lignes de l' »évaluation de moi-même », en anglais « personal statement » : « J’ai sans cesse travaillé à élargir ma vision et enrichir mon expérience. Je fais le voeu de devenir un membre de votre société où j’épanouirai ma valeur. En même temps, je suis certaine que mes capacités peuvent vous profiter, que je peux en faire quelque chose pour le bénéfice de votre société. » La page suivante est le tableau des notes d’examen final des 36 unités d’enseignement suivies, toutes entre 81 et 96 sur 100. J’y ai appris que « assurance-vie » se ditrenshouren shou, « homme, longévité ».

Si quelqu’un a besoin d’une diplômée de finances, qui a étudié la théorie économique, les techniques des marchés financiers, la gestion bancaire, l’anglais de la finance et de la banque, qui maîtrise la langue anglaise (niveau CET-6 du test du ministère de l’éducation) et qui a survécu à la compétition dans l’université chinoise, qu’il sache qu’elle peut commencer à travailler dès juillet 2008.

La nuit de Pâques

FuhuojiePâques, en chinois, se dit fu huo jie: retrouver vie fête, la fête de la Résurrection. Hier samedi soir, je suis allé à la cathédrale pour la messe de la nuit de Pâques. La cathédrale de Tianjin, contruite par les Missions Etrangères dans les années 1910, est au bout de la rue des plaisirs innocents, Binjiang dao pour ceux qui connaissent, et la section la plus moderne et la plus riche, avec la boutique Givenchy et un bijoutier qui vend des lingots d’or montés en collier ou en broche.

Cathédrale

Quand je suis arrivé un peu avant huit heures, j’ai eu l’impression qu’il n’y avait personne. Est-ce que je me serais trompé de semaine ? Mais je me suis rassuré en approchant du petit portail de gauche. La porte n’était pas fermée, on voyait ceux qui n’avaient pas encore réussi à aller jusque dans la nef. Ils m’ont laissé me glisser à l’intérieur. L’église était parfaitement pleine, les gens debout dans l’allée centrale, les bas-côtés, au fond de la nef.

Nef de la cathédrale

(j’ai mis une grande photo sous la petite, à copier pour ceux qui croient que la pratique de la religion est interdite en Chine. L’Eglise a des problèmes, mais pas celui-là)

Au moment où j’atteignais le fond de la nef, tout le monde s’est mis à genoux pour l’Elévation, et je me suis permis de sortir mon appareil photo avant de me mettre à genoux comme les autres (sur les dalles; il y a un gros stock de coussins à l’usage de ceux qui arrivent en retard, mais il était épuisé). Grosse erreur de ma part, je n’avais pas pensé que la cérémonie commence tôt, pour finir avec le dernier métro et le dernier autobus, qui passent avant dix heures. L’image de la nef illuminée par les bougies allumées au feu du cierge pascal, je la verrai une autre année. Il ne restait plus que la bougie éteinte que presque tous tenaient encore. Mais je n’ai pas raté la récitation du Notre Père à haute voix par toute l’assistance.

En suivant les rangs pour aller communier, j’ai vu que certains qui avançaient avec moi avaient sorti leur appareil photo ou leur téléphone portable pour garder un souvenir du choeur illuminé, et je me suis permis d’en faire autant un peu plus tard.

Communion

En faisant ainsi le tour de l’église, j’ai pu repérer les quelques étrangers présents. Une famille africaine, quelques vieux Américains, deux ou trois familles européennes. J’ai croisé une jeune femme qui a l’air d’une Ethiopienne, que j’avais déja vue au cybercafé taper à toute vitesse du chinois. J’ai l’impression qu’elle m’a reconnu.

Le célébrant a chanté « Ite, missa est. Alleluia », la seule phrase en latin que j’aie entendue. Les fidèles ont commencé à sortir. Alors j’ai vu beaucoup de gens brandir une bouteille d’eau, un sac de courses, un téléphone portable.

Bénédiction

J’en ai fait autant avec mon appareil photo. J’ai donc bénéficié moi aussi de la bénédiction prononcée de là-bas dans le choeur. Il faudra que je trouve quelqu’un pour m’expliquer.

Sortie

Voici la cour de la cathédrale, où quelques voitures ont réussi à entrer pour charger des gens agés (ou importants, ou les deux). La rue de grand luxe s’est brusquement remplie de monde.

Sortie rue

Je sors aussi et je monte sur le bord de la fontaine qui décore le bout de la rue en face du portail. D’autres sont déja là. Je discute en anglais avec un jeune homme qui se présente comme Singapourien, en voyage à Tianjin pour ses affaires de « natural food ».

Portail de la cathédrale

Il ne savait pas qu’il y avait tant de chrétiens à Tianjin et me demande combien de gens il y avait dans la cathédrale. Je lui réponds « peut-être deux mille ».Oeuf de Pâques En fait, ce n’est pas beaucoup pour une ville de cinq ou six millions d’habitants où il n’y a que deux églises catholiques. Il y a 21 paroisses pour les dix millions d’habitants de la province.

Pendant que je marche dans la rue vers la station de métro, je suis rattrappé par une jeune fille qui me met un oeuf de Pâques dans les mains en me disant « C’est la Résurrection, alleluia ». Puis elle s’en va. Le voici, posé sur le seuil bien éclairé du centre commercial de luxe. C’est un oeuf dur. Nous ne l’avons pas encore mangé. Rentré à la maison, j’interroge Internet en chinois. Je n’avais rien vu dans la ville qui parle de Pâques. Les nouvelles en parlent comme d’une coutume étrangère, et donnent des images de fête en Occident. Voici un exemple . Noël a été embauché par le commerce, pas Pâques.

La nouvelle du moment

Non, ce ne sont pas les évènements du Tibet. D’ailleurs en ce moment on n’en parle presque plus dans les journaux, juste quelques agitations au Sichuan, à Chengdu (voir le China Daily ). Pour les gens que je connais, les Tibétains sont les méchants. En plus ils ont tort, puisqu’ils sont Chinois depuis des siècles (ce qui n’est qu’un petit peu vrai; la-dessus, un très bon texte de Laurent Deshayes de l’université de Nantes vient de ressortir).

Je n’ai pas d’avis, je n’y étais pas, mais quand je repense à ce que j’ai vu depuis la Chine des émeutes en France en novembre 2005, je ne suis sûr de rien. A la télévision, immeubles en flammes et CRS avec des armes qui avaient l’air de peser lourd. A l’université, on me demandait combien de morts il y avait eu. J’ai téléphoné à un ami chinois en France pour savoir si les commerces chinois étaient spécialement attaqués, comme le disaient les journaux chinois. Il travaille chez un grossiste en alimentation pour les Chinois et il est au courant. « Non, rien de spécial; il y en a quelques uns qui ont eu des dégâts, comme leurs voisins ».

C’est une amie qui m’a envoyé un message inquiet mardi soir. Avec un lien vers le journal en ligne dongxi chuangdongxichuangest-ouest fenêtre, qui donne des nouvelles de la France et qu’elle lit. On y parlait d’un étudiant chinois de Tianjin, poignardé dans le centre de Paris par trois Maghrébins samedi soir. Je suis allé regarder les journaux français. Juste un fait-divers . J’ai eu des détails après. En pleine nuit, près du centre Pompidou, un groupe d’étudiants chinois qui sortent d’un restaurant rencontrent une autre bande de jeunes et ça se passe mal. C’est ce que je lui ai écrit en réponse, en lui disant que ça arrive malheureusement assez souvent, qu’il y a moins de dix meurtres par jour en France, pas beaucoup pour un grand pays, que c’est seulement parce que la victime est un Chinois, chose rare, qu’on en parle.

Mais vu d’ici, ce n’es pas la même chose. Ce matin, la nouvelle était dans tous les journaux de Tianjin, une demi-page.

Cheng ji kuai bao

(pour voir l’article agrandi, cliquez sur l’image)

Tianjin liuxuesheng

天津留学生巴黎街头遇害 Tiānjīn liúxuéshēng Bālí jiētóu yùhài ; Tianjin, étudiant à l’étranger, Paris, coin de rue, meurtre. C’est le journal que mon épouse m’a rapporté ce soir. D’habitude elle ne lit pas les journaux. Rien vu à la télévision. Dans les journaux nationaux, les articles ne sont parus qu’aujourd’hui, avec des photos de la réunion des étudiants chinois de Paris sur les lieux. Le Quotidien du Peuple en chinois et en français , qui annonce que le meurtrier a été arrêté. Sur internet, une recherche avec Etudiant Paris Tué (en chinois) ramène des milliers de pages de blogs, forums, et sites d’information. Son nom 于严明 Yu Yanming plus Paris en ramène plus de mille.

Manif Paris 18

(photo empruntée au site Dongxi chuang ).

Il faut comprendre que Paris est la ville à laquelle on rêve ici. L’endroit où tout le monde a envie d’aller, pour étudier, pour travailler. L’idée que les Chinois peuvent y être en danger fait un choc. Vu de Paris, l’appel à une veillée sur les lieux samedi soir 170 rue saint martin Paris 3e (le plan sur le site Dongxi chuang) est entouré de recommandations de prudence.

Yu Yanming

Yu Yanming. Photo parue dans les journaux

Je vais quand même continuer d’affirmer que les Français n’aiment peut-être pas la Chine en ce moment, mais qu’ils n’ont pas cessé d’aimer les Chinois.

 

 

 

C’est le printemps

Vieux travailleurs

Que font ces vieux travailleurs rigolards avec de drôles de serpettes dans la main? Ils enlèvent les bâches des arbustes municipaux. HaiesOn sait que l’hiver arrive quand les haies qui bordent les avenues et les arbres fragiles des jardins publics sont cernés par de petits murs de toile plastique verte qui claque quand il y a du vent. Il y a quelques années, les bâches étaient souvent rayées de rose et de bleu, comme celles des chantiers, on avait l’impression que les arbres portaient des pyjamas en loques. Je n’aime pas tellement la manie de la municipalité pour la verdure bien peignée. Elle en plante partout où il y a de la place et même là où on n’en a pas besoin, le long du trottoir à l’arrêt d’autobus par exemple. Là, des créneaux se sont formés dans la barrière verte et un jour on a vu revenir quelques briques pour paver les passages devenus officiels.

Mais il y a des endroits où c’est une bonne idée. Par exemple, sous les échangeurs, on plante de petites forêts. Ce n’est pas seulement pour faire joli, ça empêche les petits commerces de s’installer ailleurs que là où c’est prévu.

Echangeur

Je me dis qu’on pourrait planter des sapins, qui restent verts toute l’année. Mais non, ils deviennent gris l’hiver et pas vert tendre au printemps. Donc je vais attendre encore une semaine ou deux pour voir le sous-bois de la futaie de béton reverdir (cet échangeur est sur la route de la gare, et je passe dessous chaque fois que je vais à Pékin. Il a poussé depuis que je suis ici. Les arbres du premier plan étaient là avant).

Palais d'été

Et puisqu’on parle de Pékin, dimanche nous sommes allés faire un tour au Palais d’Eté après que j’aie fini ce pour quoi mes amis nous avaient invités (faire des photos d’une grande boutique en chantier et les mettre sur Internet pour rassurer les investisseurs français qui y ont mis de l’argent; nous aimons bien les voir, aussi). Au sommet de la colline de la Longévité, juste au-dessus du mini-palais tibétain construit au 18e siècle par l’empereur Qianlong pour marquer que le Tibet faisait bien partie de son empire, les arbres sont en fleurs. Soleil et vent, le printemps est arrivé.

Moment de nostalgie

Je mange normalement tous les jours, avec des baguettes, du riz ou des petits pains à la vapeur ou des galettes, accompagnés de viande et de légumes, de poisson aussi, à moins que ce ne soient des nouilles avec une sauce à la viande et aux légumes. Car ici, ce qui nourrit, c’est le riz ou ce qui est fait de farine (si j’étais né au temps de Confucius ou si j’étais à la campagne, j’aurais aussi la bouillie de millet); le reste, c’est ce qui donne du goût et enrichit; si on n’en a pas, on est quand même nourri. C’est pour ça qu’au restaurant ou dans les banquets, où on se réunit pour se faire plaisir en mangeant et pas pour se nourrir, on ne mange du riz qu’à la fin, s’il reste de la place. A la fin du repas, on sert aussi une soupe qui résume les saveurs du repas et désaltère. Ainsi, hier soir j’ai bu (on boit la soupe, à l’aide d’une cuiller; Enseigneles choses qui se mangent, on les saisit avec les baguettes) la soupe du canard laqué de la veille, dont nous avions mangé la viande pour accompagner les nouilles; et mon épouse avait ajouté dans la soupe de canard une grosse pincée des minuscules crevettes séchées qui donnent un bon goût de mer.

De temps en temps, j’ai envie de retourner dans l’autre civilisation, où on mange de la viande ou du poisson accompagnés de riz ou de légumes, avec un potage, une entrée, et un dessert. Et des choses qui ont un seul goût, pas un assemblage de saveurs. Et des assiettes qui arrivent dans le bon ordre, pas une table qui se couvre de plats. Il ne faut rien espérer des restaurants « cuisine occidentale ». On y sert des plats selon les bonnes recettes, il y a couteaux et fourchettes sur la table; ça peut être très bon, mais c’est aussi européen que les restaurants chinois de l’Isle Adam sont asiatiques.

Un soir, mon épouse était partie au banquet de son unité de travail. Ici les conjoints ne sont pas invités aux repas d’entreprise. D’ailleurs c’est une administration publique et les étrangers ne sont pas admis dans le bâtiment. Une occasion de retourner au restaurant « C »est la vie » où j’avais écouté Eric Meyer, en compagnie des Français de Tianjin. J’ai invité Pierre, qui étudie le français à l’université et m’enseigne la langue chinoise.

Salle de restauranNous sommes arrivés trop tôt, à l’heure chinoise. Il n’y avait encore personne. Des Chinois sont arrivés un peu plus tard, des Américains une heure après, et des Espagnols longtemps après. Nous avons eu le temps de contempler la carte, toute en anglais avec des sous-titres chinois. La France est-elle minoritaire à ce point, que le patron et son chef se croient les seuls Français de la ville? Il est vrai que le boulanger qui fait leur pain est Japonais. Pourtant nous avons pu discuter avec la table des Espagnols qui nous ont dit en français qu’ils revenaient après avoir découvert la maison.

Menu sandwiches

Nous n’avons pas pris des sandwichs, ce n’est pas l’heure. J’ai déja goûté la « french baguette », elle est parfaite. Un autre jour, je viendrai à midi avec mes partenaires et les dossiers du centre commercial de la nourriture française que nous allons monter à Tianjin, et nous mangerons des sandwichs en évitant de mettre les miettes sur les claviers d’ordinateurs.

Amuse-gueuleNous commandons le menu modeste à 98 yuans, entrée, plat du jour, dessert. Avec un verre de vin du Sud-Ouest, j’ai oublié de noter son nom, quelque chose d’un peu tannique qui ira bien avec la blanquette de veau (pour d’autres avis, les commentaires sont ouverts). Avec les verres (non, ce n’est pas qu’il y en ait très peu, ce sont les verres qui sont très grand) on nous apporte de quoi attendre, un petit granité dont je ne connais pas le nom. Je vais déja passer pour un incompétent devant mon convive.

BlanquetteVoici la blanquette de veau, accompagnée de riz blanc et noir. La vraie assiette a bien meilleure mine que cette photo, trahie par l’éclairage trop froid. Le riz, c’est exactement le contraire de ce qui sort de la machine à riz de la maison. Il serait impossible de le manger avec des baguettes et les grains croquent encore un peu. Par contre, les morceaux de viande sont à la taille familière d’une petite bouchée. La viande blanche qu’on divise avec la fourchette, ce sera une autre fois. Je commande des frites en supplément. Ca ne convient pas au plat, mais j’ai envie d’en manger et d’en faire goûter. Et puis c’est un retour de l’esprit chinois. Au restaurant, il faut qu’il y ait un peu trop à manger.

Tarte aux pommesDéja la tarte aux pommes. En France, j’aime mettre un peu de crême fraîche dessus, et boire le café en la finissant. Mais la serveuse ne nous a pas proposé de café et j’ai oublié. C’est alors que le cuisinier (je devrais connaître son nom, je l’ai su, j’ai oublié) vient demander si nous avons bien mangé. Il est Français, ça ne l’empêche pas de s’adresser à nous en anglais; nous sommes donc si minoritaires?

Boris, le patron, que j’ai déja rencontré une fois et que je voulais saluer, s’est cassé la cheville et s’ennuie chez lui. Sa carte à côté de l’assiette ne le remplace pas. Nous reviendrons.

Entrée

En sortant, nous jetons un coup d’oeil sur les fauteuils du salon-bar. Le restaurant est ouvert à midi, et le soir de six heures à onze heures; le reste du temps, on peut s’installer au salon et se faire servir du café, du chocolat et toutes sortes de vins et d’alcools. Et poser les dossiers sur les tables basses pour travailler. D’ailleurs il y avait deux femmes d’affaires chinoises qui discutaient au lieu de dîner.

Voisins

J’avais oublié de dire que c’est dans un quartier neuf qui est en train de pousser à l’ombre de la grande tour des télécoms, Tienn’ta pour les chauffeurs de taxi. « C’est la vie » est au troisième étage, au-dessus d’autres restaurants, par un grand escalier extérieur.

Tour des telecoms

Voila Tianta dao, la rue de la Tour, et la tour dans la brume. L’enseigne est en haut à droite. Pour y aller, voici la mini-carte volée sur le site : paris-tianjin .com . La tour est à droite, côté est, et le portail d’entrée du parc de la tour en face de la rue de Tianta.

Carte

Le nom chinois est bali cantingbali canting Paris, salle à manger. Le troisième caractère ‘can’ (t’san) désigne les choses à manger, commekuaicankuai can, fast-food. (les jolis caractères ont aussi été volés sur le site, cliquez dessus pour le voir).