Le mauvais temps se calme

Je ne sais pas s’il fait meilleur dans le sud de la Chine couvert de neige et de verglas comme il n’y en avait pas eu depuis quarante ans et peut-être jamais (essayez d’imaginer Phuket en Thaïlande couvert de verglas, la circulation impossible entre Rome et Naples, les serres d’Andalousie effondrées sous le poids de la neige). Pour en savoir plus, lisez le China Daily .

Je n’y suis pas, et d’ailleurs je ne sors pas dans le beau temps sec et ensoleillé de Tianjin, à mille kilomètres au nord de Shanghai et de Nanjing couverts de neige. J’ai attrappé une bronchite et je regarde la télévision. Dimanche soir, le mauvais temps occupait 25 des 30 minutes du journal national de 19 heures, celui qui est relayé par la première chaîne de chaque province, et dont le contenu est géré par le gouvernement central. Lundi soir, tout va mieux. Le journal ouvre comme en temps normal sur la visite officielle ou l’évênement politique du jour. Ca dure dix minutes de vues des somptueuses salles de palais gouvernementaux, peintures classiques agrandies à la taille d’un hall de gare et fauteuils géants par deux, avec une petite table à thé entre eux et des messieurs en complet sombre dessus. A suivi un quart d’heure d’exposé des améliorations et reconquêtes dans le Sud, et cinq minutes d’international, dont une sur la Société Générale. C’était pareil ce soir. Faute de mieux, je vous montre des échantillons de ce que j’ai pu voir sur CCTV Xinwen (nouveau, entendre; en haut à gauche de l’écran), la chaîne d’information qui diffuse l’original du journal national.

Wen Jiabao

Dimanche soir, le premier ministre Wen Jiabao dans une réunion de crise en province, entouré de gens studieux.

Dispatching

Le même dans un centre de distribution d’électricité. Le son de sa voix est parfait. Il doit porter un micro sur lui.

Revue

Passant en revue les soldats de l’ Armée Populaire qui secourent le peuple.

Avec le peuple

Encourageant des citoyens bloqués loin de chez eux, qui se sont organisés pour faire au mieux face à la catastrophe.

Abri bleu

Accueilli à l’entrée d’un abri de toile qui abrite un centre de secours à des voyageurs bloqués en ville par l’absence de trains. Bien sûr, il n’y a pas eu que lui. Un autre camarade ministre a eu droit à un traitement équivalent, mais plus court.

Lundi soir, on revoit le Premier Ministre comme les jours ordinaires, dans une des salles des conseils de la capitale, avec des fleurs.

A Pékin

Grande salle

Le gouvernement reçoit une délégation étrangère, je n’ai pas compris qui; peut-être un pays scandinave.

Des cadres

Des hauts cadres au travail. Le petit écran est redevenu comme il est normal à 19h10.

Le quart d’heure sur la catastrophe maîtrisée alterne des images sinistres des dégâts et d’autres beaucoup plus colorées des actions en cours et des citoyens qui font face.

Pylne écroulé

Un pylone électrique effondré sous le poids du gel. On nous en montre plusieurs, alternant avec des images des agents qui les redressent.

Grande route

La route nationale Pékin-Canton, en passant par Wuhan et Changsha, capitale du Hunan (le pays natal de Mao). Nous avons vu cette carte tous les jours. C’est la ligne de front principale dans le combat pour dégager le Sud. Lundi soir plus de rouge, la voie est dégagée.

Rute et chars

L’image date de dimanche soir mais nous l’avons revue. Les chars de l’Armée Populaire ont vaincu le verglas. Il y a aussi des images d’engins de travaux publics plus normaux.
Banderolle

Les travailleurs cassent le verglas à la pelle. L’entreprise a pris le temps de déployer une banderole à sa gloire et des drapeaux, comme sur un chantier normal.

Travailleurs et pelles

Des volontaires dégagent le route. Si c’avait été des soldats, ils auraient été alignés. Une séquence présente ce qui marche, un train de charbon qu’on décharge sur le parc d’une centrale, des camions qui roulent prudemment sur la route dégagée.

Pendant qu’on lutte contre les dégâts, le secours aux citoyens n’a pas été oublié.

Don du sang

Dans une unité épargnée par le gel, les soldats font la queue pour donner du sang qui manque au sud.

Policiers mangeant

Ces policiers prennent en hâte leur repas du soir sans même rentrer à l’abri, avant de retourner à leur service.

Jiaozi

Ces jeunes travailleurs de la campagne ne pouront pas rentrer chez eux pour le Nouvel An. Dans leur centre d’hébergement, ils préparent les jiaozi de la fête.

Webcam

Au village, un technicien vient de finir d’installer une ligne Internet à haut débit au centre social. Un père de famille prend place devant la webcam. Sa fille (titre vertical à gauche « le papa de Petit Parfum ») en ville lui dit « cette année je ne pourrai pas rentrer. »

Paquets de vêtements

Des cargaisons de vêtements chauds arrivent du Nord par avion militaire.

Nouilles instantanées

Les nouilles instantanées, symbole de la détresse des chauffeurs de camions bloqués en file sur des kilomètres, et du dévouement des policiers qui leur ont porté les petites boîtes et l’eau chaude. Cette fois dans la poubelle.

Secours en argent

Un travailleur recompte l’avance spéciale en liquide qu’il vient de recevoir. La même image repassera pour illustrer la distribution de secours aux sinistrés (si j’ai bien compris).

Citoyenne

Une femme d’un village qui vient d’être secouru dit combien elle est heureuse d’avoir mangé de la nourriture chaude. « Je suis vraiment heureuse ». ‘gaoxing’, les deux derniers caractères du sous-titre, qu’on voit aussi au début de la ligne (elle s’est probablement exprimée en dialecte; en général tout est sous-titré, même les discours du premier ministre).

A côté de cela, les journaux sérieux essaient de faire le bilan économique (quelques dizaines de milliards de yuans, milliards d’euros, entre les équipements et les logements détruits, les récoltes et les arbres fruitiers gelés, l’interruption de l’activité dans un tiers du pays, des villes entières sans électricité après dix jours). Des chiffres passent à la télévision dans les séquences d’explications. Pas mal de gens trouvent que les bonnes informations ont été un peu longues à venir. Mais les images merveilleusement orchestrées (il y a bien mieux que ce que j’ai réussi à capter) rendent positif tout ce qui se passe.

Les rideaux

La nuit du Nouvel An commence mercredi soir, les marchands de pétards ont monté leurs éventaires au coin des rues depuis vendredi, on entend déja quelques rafales d’explosions en avance sur le temps, et mon épouse est revenue du travail ce soir en portant (pas toute seule) trente kilos d’oranges, légumes, gâteaux, et dix sortes de riz, distribués par son danwei, son unité de travail (l’agence municipale dont elle est fonctionnaire, où les traditions du temps du socialisme survivent, au moins celle-là).

Mais je n’arrive pas encore à en parler. C’est peut-être à cause de la grande vague de froid et de neige qui a gelé tout le centre et le sud du pays. Ici le ciel est bleu tous les jours. Mais le journal national à la télévision ne parle que de cela, il prend juste cinq minutes pour montrer le visiteur officiel du jour. En fait, ce n’est pas vraiment la catastrophe que nous voyons sur l’écran, mais le travail des héroïques agents des services publics, policiers et soldats, pour protéger le peuple et réparer les dégâts. On nous montre des scènes touchantes comme les policiers qui remontent les files de camions immobilisés pour apporter des nouilles instantanées et de l’eau chaude aux conducteurs. Cela une moitié du temps. L’autre moitié, ce sont les ministres sur le terrain, réconfortant le peuple par leur présence et tenant conseil avec les responsables. Souvenir de Yu le Grand qui passa cinq ans à lutter contre les inondations et ne rentra pas dans sa famille, même quand son chemin le faisait passer devant la porte de sa demeure. En intermède, des citoyens disent dans le micro combien ils sont heureux qu’on veille si bien sur eux. Tout est positif ici. Ca m’agace mais j’ai sûrement tort.

ChuanlianDonc je vais parler de rideaux de fenêtre, chuanglian. Les deux caractères ont en haut le même signexuequi symbolise la hutte où la grotte qu’on habite. En bas du premier, ‘chuang’, la fenêtre, le dessin du trou dans le mur par où passe la fumée; en bas du second, ‘lian’, le symbole du tissu.

La semaine dernière j’étais à Pékin, avec l’ami qui s’organise pour vendre aux Chinois des produits typiquement français. Il passe à l’action, et parmi le nombre immense de choses à quoi il faut penser, il y a à aménager l’appartement de fonction du futur permanent français en Chine (n’y pensez pas, la place est pourvue; d’ailleurs ce ne sera pas un travail reposant). Nous sommes allés là où sont les spécialistes.

Extérieur

C’est quelque part au nord-ouest du centre de Pékin, le long de la ligne 13 de métro aérien. Le panneau rouge dit quelque chose comme « Cité aux cinq étoiles d’or des cent produits en gros » . Le hangar est grand comme un aéroport, mais bas de plafond. C’est là qu’on vend tout ce qu’il faut pour équiper la maison.

Couloir

Voici une des rues intérieures des spécialistes du rideau. Chacun occupe une case d’un peu plus de quatre mètres de côté. J’en ai compté quarante et il y en a beaucoup plus. Dans chaque case, les cloisons sont masquées par plusieurs rangs d’échantillons drapés du haut en bas. Il reste au milieu la place d’un bureau et d’une machine à coudre.

ClientsRideau

Le client entre, salue la vendeuse, et contemple les rideaux. S’il ne trouve pas son bonheur, il va à côté. Quand il a trouvé ce qu’il lui faut, il passe commande. Et s’il a les bonnes mesures, on lui dit quand il pourra repasser pour emporter le tout. Mais il vaut mieux prendre rendez-vous pour que le patron vienne sur place et mesure exactement ce qu’il faut.

Machine à coudre

Voici le milieu de la case. D’un côté la machine à coudre les rideaux, de l’autre le bureau pour prendre les commandes. Un connaisseur est sûr qu’on est en Chine. Sur le bureau on reconnaît un rouleau de papier qui sert à tout, le repas de midi tout chaud dans son sac en plastique transparent qu’un des restaurateurs du parc vient d’apporter et, derrière, le pot à thé dont un Chinois au travail ne se sépare pas. La grande bouteille thermos d’eau bouillante est sous le bureau.

Déjeuner sur place

Dans une autre case, l’équipe est en train de déjeuner. Ils passent ainsi toute une journée de travail sous les néons « lumière naturelle » qui flattent les couleurs. Il fait froid comme dans une usine en hiver.

D’après celle qui nous conduit, tous sont venus de la campagne faire des affaires et travailler, le patron (ou la patronne) et sa petite équipe. Les citadins n’aiment plus travailler dans ces conditions, et les enfants uniques encore moins. Je suis prêt à croire cette dame, qui a autorité pour parler de ça. Elle aussi est née à la campagne. Quand elle a eu l’age de le faire, elle est partie travailler à la ville, logée au dortoir de son usine. Un jour une femme de la ville lui a demandé de passer les nuits chez elle, pour veiller sur sa mère très agée; puis elle est restée toute la journée. Cette femme était professeur d’anglais, et lui a donné des cours. Plus tard, elle a postulé à un poste d’agent commercial chez un distributeur de matériel électrique. Pas de diplôme, mais c’était elle qui parlait le mieux anglais. Elle a donc réussi. Ensuite elle s’est associée avec un ingénieur pour lancer une autre affaire de distribution. Ils avaient les locaux et avaient payé le loyer d’avance, quand l’affaire a tourné court. Que faire des locaux ? Ils ont ouvert un restaurant, qui a tellement bien marché qu’elle en a lancé un autre. Puis le destin a fait qu’elle s’est mariée avec un Français, et elle a appris le français.

Maintenant que les affaires vont bien, elle s’est installée « facilitateur d’implantation de petites entreprises étrangères ». Ses clients: des gens qui veulent démarrer une affaire et ne connaissent rien à la Chine. Elle possède un appartement pour loger le client seul ou à plusieurs, et une grande voiture avec un chauffeur pour le véhiculer. Le client est attendu à l’aéroport. Elle fait venir selon les besoins l’interprête, le traducteur, l’avocat, l’agent immobilier. Elle s’occupe aussi de nourrir son client dans de bons restaurants. Il n’a plus d’autre souci que son affaire elle-même et peut s’y consacrer. Et, bien sûr, elle peut ouvrir son carnet d’adresses et arrondir certains angles si besoin. Les conseils pour acheter une machine à laver ou des rideaux font partie du service (et d’abord aider à trouver un bon appartement au bon prix). Le tout en échange d’une somme d’argent raisonnable et d’une petite participation dans l’affaire. C’est quelqu’un de rassurant. Elle ne ressemble pas du tout au Chinois inscrutable qu’on aurait peur de prendre comme partenaire, même si elle affirme qu’elle n’est pas devenue Occidentale pour autant, et que sa réussite (et celle de son mari) est typiquement chinoise.

Quand je suis reparti pour prendre mon train, le chauffeur était déja occupé. L’appartement est au-delà du troisième périphérique de Pékin. Elle m’a mis dans un taxi en direction de la station de métro la plus favorable, mais elle était inquiète. Elle m’a demandé si je savais comment on achète un ticket de métro. Finalement, elle aime bien que ses clients restent un peu dépendants.

Chemin de fer

Samedi matin, nous avons pris le train pour Pékin, invités par un ami français qui se lance dans les affaires chinoises. Encore un que la réponse de l’empereur Qianlong, « nous avons tout », n’a pas découragé. Pourtant il y a tout en Chine. J’ai rapporté de France une magnifique paire de chaussures de basket, achetées chez un spécialiste parisien de l’équipement sportif, pour le fils de mon épouse. Un modèle qu’on ne trouve qu’en Occident, acheté sur sa demande. Mais il sait maintenant assez de français pour déchiffrer, cousue à l’intérieur, l’étiquette « fabriqué en Chine ». Mon ami est sûr que ses produits sont si chargés d’identité française que tous les Chinois cultivés les achèteront, et les autres ensuite quand ce sera à la mode. Le prétexte de l’invitation, c’était de me consulter à titre d’expert de la vie quotidienne dans une grande ville autre que Pékin infestée d’expatriés.

Le rat et le dieu de la richesse

J’étais un peu inquiet du voyage en train. C’est le début de la grande migration qui ramènera dans leur famille les centaines de millions de citoyens qui travaillent loin de chez eux. Le 7 février commencera l’année du rat (ici dans les bras du dieu de la richesse, à l’entrée de l’hypermarché du quartier où on nous attend). On montre déja à la télévision les gares envahies; nous avons même croisé une équipe de la télévision qui filmait sur l’escalator de la gare de Pékin.

rame de TGVFontaine et toise

Rien ne ressemble plus à une rame de TGV qu’une autre rame de TGV. Celui-ci est de conception entièrement chinoise, comme le répète la revue CRH qu’on nous distribue. C’est vrai. Regardez à droite la fontaine, eau bouillante et eau tiède, la toise à 1m10 et 1m40 qui conditionne les réductions aux enfants, et le sac poubelle indispensable.

voyageuse endormieCette voyageuse endormie est indifférente au paysage de campagne roussie par le gel. Je guette pour voir dans le paysage la nouvelle ligne rapide, construite entièrement en viaduc sur 150 kilomètres pour ne pas encombrer la campagne et rendre le plus possible la terre à ceux qui en ont besoin. On finit de poser les rails et de tendre les caténaires de cuivre brillant (pas de photo, à 200 km/h à travers une vitre, ça refuse de marcher). La mise en service est prévue pour le début de l’été, avant les Jeux Olympiques. Et le viaduc continue déja vers Shanghai.

C ‘est au retour, mardi à l’heure de midi (non, le week-end ne dure pas si longtemps ici, ma pauvre épouse a repris le train dimanche soir, mais le consultant n’avait pas fini sa mission; ce n’était pas prévu, il faudra que j’en parle quand l’affaire aura démarré), que j’ai vu le début de la presse des grands départs.

Escalators

A l’heure calme du début d’après-midi, voici l’entrée de la gare de Pékin, et les escaliers qui mènent à l’étage du départ (l’étage des arrivées est en sous-sol et la porte de sortie loin de l’entrée; les foules ne se croisent jamais, c’est le secret de l’efficacité des lieux publics).

Salle centrale

Si j’étais à l’heure, je pourrais m’enfoncer dans la salle centrale qui dessert huit des douze quais de la gare de Pékin (il n’y a pas de trains de banlieue), et chercher mon numéro de train sur les panneaux lumineux. Mais je viens d’acheter mon billet à la guérite de la navette de Tianjin. Ces gens travaillent simplement: ils vendent les places du prochain train jusqu’à ce qu’il parte ou qu’il soit plein. Ensuite ils ouvrent la vente du train suivant. Ceux qui veulent un billet d’avance (jusqu’à dix jours) font la queue à d’autres guichets. Il y a un train toutes les heures et même plus, mais j’ai quand même deux heures à attendre. J’en profite pour visiter.

Grande galerie

Une grande galerie court autour du hall d’entrée et dessert les salles d’embarquement. Le grand style socialiste y règne, mais les affiches politiques ont été remplacées.

Salle du nord

Voici la salle d’embarquement des trains qui vont vers le nord, Shenyang et plus loin. De l’autre côté, la salle des trains vers Shanghai est somptueuse, avec un lustre de cristal, mais il faut avoir son billet pour y entrer.

Dans la galerie

Il y a de quoi s’asseoir, l’entrée du restaurant, et des comptoirs comme dans un centre commercial à l’ancienne.

Vendeuse d'automates

Cette dame vend des automates qui dansent en musique. On trouve aussi des montres, des valises, et de quoi manger bien sûr.

Brodeuse

Ceux qui le veulent se constituent leur coin tranquille. Cette jeune fille de la campagne est en train de broder une nappe (qu’on met sur la table quand on ne mange pas; les tables sont laquées et on les nettoie après le repas). Son patron de broderie est posé sur sa valise à sa droite.

Bureau de l'administration de la gare

Si on a un doute, on peut redescendre dans le hall d’entrée consulter des dames infatigables. La foule n’est jamais laissée à elle-même dans un lieu public. Celle qui porte un sautoir rouge aux armes de la gare est aussi là pour veiller au bon ordre et répondre aux questions.

Coseillères et surveillantes

Il y a aussi les policiers, bien sûr. Sur l’image des escalators, on peut les voir juste au-dessus du panneau d’affichage des horaires, comptoir côté public et vigie bien visible au-dessus du public. Dehors sur le parvis de la gare, j’étais passé près d’un de leurs abris vitrés. L’un d’eux avait ouvert la porte et désigné du bras quelqu’un dans la foule. Celui qui se sentait visé est aussitôt allé vers eux en cherchant sa carte d’identité. Personne n’essaie d’échapper à l’ordre du lieu public. Quand même, j’ai évité de les photographier, même en demandant. Ca intimide.

En rentrant à la maison, sous le ciel bleu, j’entends dire que dans le sud les trains ne circulent plus. Nanjing est couvert de neige.La gare de Canton est remplie de gens qui ne peuvent pas retourner dans leurs familles. C’est dans les journaux . Le soir, on voit à la télévision les soldats pelleter la neige et les policiers guider les voyageurs vers l’hébergement pour la nuit. Nous avons de la chance.

Souvenir de voyage

Je croyais avoir écrit quelque chose sur mon voyage aller, de Pékin à Paris, il y a déja cinq semaines; le temps passe. Mais c’était une confabulation (reconstruction véridique du passé à partir des souvenirs et de l’imagination; ça arrive aux gens qui vieillissent, et aux autres aussi). Le texte et les images dormaient tranquillement dans mon ordinateur.

Tout s’est bien passé. Nous sommes partis à l’heure au milieu de la journée, et j’ai pu voir de mon hublot le désert de Mongolie et le lac Baïkal. Comme nous étions tout près du solstice d’hiver, l’avion, en suivant l’arc de grand cercle terrestre qui l’emmenait très au nord de la Sibérie, est entré dans la nuit polaire, avant de ressortir dans le soleil couchant au dessus de l’Europe. Pendant que nous étions dans la nuit, nous avons regardé la troisième époque de Harry Potter. Puis les hôtesses nous ont distribué le petit carton à remplir pour la police des frontières à l’arrivée.

Carte jaune

Mes voisins, qui ne parlent pas le français et un peu l’anglais, me consultent sur le sens des mystérieuses demandes de l’administration française. Que faut-il mettre au-dessus des six mots entre parenthèses de la ligne numérotée 2 ? Et le deuxième alinéa du paragraphe 1 ? Quelqu’un me tend son passeport et je m’installe dans le rôle de consultant en formulaires administratifs. Pour les dames, j’écris le nom de famille deux fois, ainsi les intentions du fonctionnaire qui a rédigé le formulaire sont satisfaites. Il est vrai que ce brave homme, du ministère de l’Intérieur, ne sait peut-être pas que le nom de jeune fille n’a pas cours dans beaucoup de pays, en Chine et en Bretagne par exemple. Je traduis au mieux la réponse à la question « Quel travail faites-vous ? » Le professeur retraité a donc pour occupation « enseignant ». Quant au domicile, je n’en mets pas plus que le passeport chinois qui se contente d’indiquer la province. Ailleurs dans l’avion, d’autres bonnes volontés s’affairent aussi.

Mes voisins m’avaient aussi remis l’attestation d’accueil et la lettre d’invitation, que le contrôle à l’arrivée peut avoir à consulter, dit la notice du consulat. J’apprends donc qu’ils sont partis rendre visite à leur grand fils, étudiant en maîtrise de technologie dans une université de l’Est. Pour être sûr que ses parents aient leur visa, celui-ci les a fait inviter par la directrice de son établissement, qui a joué le jeu. Elle a écrit « … vous rencontrerez nos professeurs avec qui vous pourrez discuter des méthodes d’enseignement en France … « . Elle a aussi indiqué l’adresse de l’hôtel où ils ont retenu une chambre. A l’époque où la Chine n’envoyait pas de touristes en France, mais des citoyens en mission, les visas étaient faciles à obtenir. Il suffit de continuer.

Couple dans l'avion

C’est la première fois qu’ils voyagent à l’étranger. Comme j’ai rempli les fiches, je sais quand ils sont nés. Ils sont tous les deux à peu près contemporains de la République Populaire de 1949. Ils ont donc appris à chanter la gloire du socialisme et du président Mao à l’école primaire. Ils étaient déja au collège quand les caractères simplifiés ont été institués. Ils ont des souvenirs du Grand Bond en Avant et de la Révolution Culturelle. Ils ont connu l’époque où avant de rencontrer un étranger il fallait obtenir une autorisation. PassagerLeur mariage a été approuvé par leurs unités de travail. Et maintenant, alors qu’ils approchent de la retraite, ils peuvent aller en voyage familial à l’autre bout du monde, avec pour seule complication la permission d’entrer dans le pays à l’arrivée. Nous nous sommes photographiés mutuellement et j’espère que cela ne les fâche pas de se voir ici. Je ne sais plus si je leur avais demandé la permission. Ils sont sûrement rentrés chez eux , et il est trop tard.

Quelques heures après, nous sommes en France. Tout le monde sort de l’avion sans embouteillage. C’est dans le couloir vitré que ça se bloque. Quatre ou cinq agents de la police des frontières veulent voir les papiers de tout le monde, avant que nous ayons atteint les guichets de l’immigration qui sont loin là-bas au bout du tapis roulant du satellite. Il est vrai qu’à Roissy 1 leur travail est compliqué; les passagers qui arrivent croisent les passagers qui partent. J’hésite devant une porte ouverte marquée « contrôle », c’est l’entrée du circuit de vérification des bagages au départ. La Chine a de meilleures techniques quand il faut faire circuler une foule.

Dans l’autobus Air France, que j’ai préféré au RER parce que mon sac est vraiment lourd, je discute avec un Français qui habite à Penglai dans le Shandong. Il conseille les vignerons de la région qui veulent se mettre à faire leur vin eux-mêmes et commercialiser des « mis en bouteille au château » (comment dit-on « château » en chinois ?). Il avait été envoyé là-bas par une grande maison de Bordeaux pour une mission, et il est resté.

Retour à la maison

Cette fois-ci, j’ai pris un aller simple de Paris à Pékin. La raison pratique, c’est que j’avais dû à chaque fois modifier la date de retour, et payer pour ça; il est difficile de fixer une date à six mois de distance. C’est nouveau quand même. La prochaine fois que nous irons en France, ou que j’irai tout seul, ce sera un aller-retour Chine-France-Chine.

File d'attenteL’aéroport de Roissy s’équipe. A l’enregistrement, l’entrée de la file d’attente est balisée dans la langue des clients. ‘Ru kou’; entrée, bouche. C’est le même terme en japonais. Le voyage commence bien. Pourtant l’avion d’Air China est en retard. Il n’a pas encore atterri à l’heure où nous devons commencer à monter dedans. Celui qui va être mon voisin de devant est tout excité. Si j’ai bien compris, il part pour la première fois avec son épouse née en Chine, qu’il a rencontrée à Paris. Ma voisine côté fenêtre semble être Chinoise. Elle lit un livre dans une langue scandinave. Elle est Danoise, mariée à un Danois depuis sept ans. Elle n’est pas très contente; elle a acheté un billet Paris-Shanghai et elle vient d’apprendre que notre avion se posera à Pékin avant de repartir. Ce numéro de vol est une illusion. J’essaie de la consoler en lui parlant d’un ami qui est allé de Pékin à Shanghai en train, pour prendre son avion, le même dans l’autre sens.

Donc tout va bien, je suis déja en Chine. Nous avons droit à deux repas à bord. Rien à dire sur le premier, qui sort des cuisines de l’aéroport. Pour le second, moment d’embarrassement des hôtesses: il manque quelques uns des plats chauds. Mais l’avion possède une réserve de nouilles instantanées. Je me crois un instant dans le train Tianjin-Pékin, espérant voir arriver la convoyeuse avec sa grande bouilloire brillante. Les règles de sécurité s’y opposent peut-être; les boîtes rondes nous sont apportées déja remplies d’eau chaude. D’habitude je n’aime pas, mais là c’est comme si j’étais déja arrivé.

Salle d'immigration

Nous sommes arrivés dans la grande salle d’immigration. C’est la huitième fois que je la vois, et peut-être la dernière. Dans quelques mois, les nouvelles aérogares des Jeux Olympiques seront en service.

Comptoirs de contrôle

On attend longtemps, il a tant de monde. Tout se passe calmement. L’officiel en uniforme a un air studieux, comme si un examinateur surveillait sa façon de saluer les étrangers. C’est un meilleur souvenir qu’une arrivée à Roissy, où d’autres officiels en uniforme, très nerveux, bloquent les passagers dans le tuyau de fer qui sort de l’avion, essayant de deviner dans la pénombre si les papiers qu’ils réclament sont faux. Il est vrai que les gens qui essaient d’entrer en Chine illégalement sont très peu nombreux, et ceux qui y restent longtemps encore moins, alors que les habitants invisibles de la petite Chine de Paris sont des dizaines de milliers (j’en ai rencontré quelques uns). Mais c’est une autre histoire.

Grande Muraille

Un coup d’oeil à la Grande Muraille rêvée qui court derrière les guichets. Je suis passé. A la même heure, ma chère épouse, qui travaillait ce samedi, est devant le bureau d’Air China à Tianjin, et se demande pourquoi je ne descend pas de l’autobus qui arrive à l’heure. Elle s’inquiètera deux heures encore, avant de pouvoir me conduire à la maison.

On time CA933

Embarquement

Départ pour Paris. Je ne vais pas dire que c’est comme prendre le TGV Nantes-Paris pour la trois cent soixantième fois, cette fois avec un sac un peu lourd (pour ça, lire l’homme de Shanghai ). Je suis tout content d’avoir obtenu une place fenêtre, pour regarder pendant des heures la Sibérie sous la neige. Dans le grand sac, j’emporte dix kilos de T-shirts aux armes de l’association Wang club de Shuaijiao , un dictionnaire du chinois classique, deux flacons de baijiu (l’alcool de céréales à 55 degrés). L’expatrié est la providence des amis qui rèvent de la Chine mais ne peuvent pas y vivre. En attendant que l’heure arrive, que faire dans la salle d’embarquement.

Avion devant l'aérogare

On peut regarder l’avion qu’on remplit de carburant et de nourriture. Sa présence garantit que nous partirons à l’heure. Derrière, on aperçoit une des nouvelles aérogares qui entreront en service pour les Jeux Olympiques. Et puis on peut assister à la relève de la garde.

Relève de la garde

La garde descendante s’aligne au garde-à-vous devant son poste de travail. Elles viennent, pendant quelques heures, d’aider les voyageurs à se débarrasser de leurs manteaux, sacoches, sacs de souvenirs, clés dans les poches, porte-monnaie, pour les passer dans le tunnel à rayons X. Tout cela très poliment et en essayant de ne pas trop affoler les gens dont elles ne parlent pas la langue, et de ne pas vexer leurs compatriotes que les rêglements soupçonnent d’emporter des explosifs liquides dans le bocal pour le thé ou les biberons du bébé.

Vues de face

La garde montante s’aligne pour que les officiers inspectent la tenue et communiquent les consignes à jour. Elles seront les derniers officiels que les hôtes étrangers verront avant de quitter le pays.

Vues de profil

Partout dans le pays, les brigades des restaurants, les équipes des stations de métro, tous ceux qui doivent faire honneur à leur unité de travail devant le public qui la fréquente commencent leur service par ce petit moment de recueillement.

Marche

En marche les postes de contrôle de sécurité. L’équipage de l’avion a peut-être aussi accompli sa petite solennité avant de passer la porte d’embarquement sous les yeux de leurs futurs passagers. Tout le monde est à l’heure.

Par beau temps

Mardi, il faisait tellement beau que je suis parti me promener. Ciel bleu, nuages légers, air transparent comme en Bretagne après un grain. Je suis allé voir les nouveaux travaux le long de la Haihe, la Rivière de la Mer. La municipalité construit des quais pour la promenade, capables de rivaliser avec les quais rive gauche à Paris. Elle a commencé au centre, en n’épargnant rien, avec un pont Alexandre III presque ressemblant. Près de chez nous c’est presque terminé. Les nouveaux ponts ont un passage pour piétons, qui part du bas et permet d’ignorer les voitures qui passent sur les nouvelles avenues des berges, plus haut.

Grande promenade

Voici le fleuve au sud du quartier central qu’on devine au loin. La tour dorée est l’hôtel de l’empereur d’or. L’immeuble en forme de vague est un futur centre commercial et culturel. Un des problèmes de l’image de la ville, c’est que son paysage n’a rien à montrer. Quand je ne sais plus où je suis, j’essaie de trouver un haut de grand immeuble connu. Comme m’avait dit Jeff quand il m’avait invité à venir le voir « My house is near the Cosco landmark » (l’immeuble de la compagnie maritime). Donc la municipalité a décidé que les nouveaux ponts se verraient de loin.

Pont de la fortune

Voici le plus au sud de la ville (pour l’instant) avant celui de l’autoroute. Vu de la nouvelle promenade, il fait impression, même encore dans ses échafaudages. Les automobilistes le verront ainsi:

Pont dans l'axe

Il sera encore plus imposant sans échafaudages. Et dans le paysage, il ne s’inscrit pas mal.

Pont de loin

Si on se retourne, on voit le quai désert. Pour y descendre, j’ai suivi le chemin des engins de chantiers puis j’ai traversé l’avenue à six voies où personne ne circule encore.

Perspective déserte

Tout est prêt. Les bancs à siège de bois précieux sont en place; les trous carrés attendent les arbres qui vont bientôt arriver. Et puis un peu plus loin, tout s’arrête.

Bout du chantier

Nous sommes au bout du chantier. Au-delà, quelques centaines de mètres de l’ancienne berge où se mélangeaient les arbres et les vieux bâtiments d’usine. Ce n’est pas le seul endroit; un peu partout les aménagements butent sur des travaux pas finis; il y a même quelques sections où personne ne peut aller encore, sauf le personnel municipal chargé de tailler et d’arroser les massifs d’arbustes.

Travaux en cours

Ici c’est un peu comme dans un rève. Le somptueux pavé de granite gris se perd sous les tas de terre remuée. Les bancs publics sont installés alors que le béton des murets va arriver; le balayeur municipal avec son masque anti-poussière blanc est déja au travail. RambardeLà où je regarde, je suis debout sur un tas de matériaux qui menace de submerger la magnifique rambarde de métal traité.

Ca me fait un peu penser au jour de l’inauguration du métro, fin mars 2006. Nous avions franchi les travaux devant l’entrée de la station. A l’intérieur, l’escalier roulant roulait. En bas, le chef de station en uniforme et ses assistantes nous avait accueillis. Ils étaient prêts à nous vendre des cartes de circulation ou à nous montrer comment fonctionnent les distributeurs automatiques de tickets, mais il n’y avait pas encore de rames, sauf celle qui avait transporté le cortège officiel que nous avions raté de peu. Ensuite, pendant deux mois, j’ai vu en passant devant les portes vitrées que l’escalier roulant continuait de fonctionner, que les employés du nettoyage balayaient le sol. Et puis un jour les rames ont circulé, les portes se sont ouvertes; tout était prêt. Ici, je suis sûr que samedi et dimanche les pêcheurs à la ligne viendront s’installer sur les bancs, même s’il faut faire un kilomètre pour trouver l’ouverture dans les barrières du chantier.

Je ne serai pas là avec eux. Samedi matin je prends l’avion et je vais en France m’occuper de mes affaires laissées là-bas. Voir toute la famille à Noël, aussi, et quelques amis. Mon épouse m’attendra et je lui dirai au téléphone que tout va bien.

J’oubliais: En face c’est le quartier de la Richesse du Peuple, et le pont s’appelle Fumi qiaofumiqiaoRichesse, peuple, pont. Dans le premier caractère, on reconnaît, sous un toit, la partie droite de ‘fu’fule bonheur; la partie gauche étant la clé des choses spirituelles. C’est de très bon augure.

Par mauvais temps

Parking à vélos

Lundi, je suis allé au bureau de la sécurité publique chercher mon passeport orné d’un nouveau permis de résidence (six mois seulement; j’aurais eu un an cette fois si je n’étais pas sorti du pays pendant la durée de validité du précédent).

Marque de vêtementsIl pleuvait, une pluie glacée sous un ciel noir, du brouillard. La télévision a montré Pékin sous la neige, mais ici nous sommes près de la mer. Voici le parc à vélos électriques ou pas du personnel de Miquel, entreprise locale de vêtements européens, espagnols exactement. Pourquoi pas. Miquel est un prénom catalan. Le préposé a passé une chaîne à travers les roues arrière, antivol collectif. Ici il y a une solution à tout, et quelqu’un pour s’en occuper.

Je suis rentré à la maison en taxi; je n’avais pas le courage de passer le pont sous la pluie pour prendre l’autobus. Mon épouse m’avait rappelé de prendre assez d’argent pour payer les droits. Je sais qu’elle ne s’inquiétera pas du montant (425 yuans), mais qu’elle me demandera combien j’ai payé le taxi (13,10 yuans). Elle a confiance dans l’honnêteté de ses collègues fonctionnaires mais craint sans cesse que, moi étranger, je me sois laissé abuser par un commerçant. Elle m’avait aussi recommandé de prendre un taxi pour préserver ma santé. Je suis pour elle une cause d’inquiétude permanente.

Bientôt Noël

Devant le grand hôtel

Nous sommes devant le Grand Hôtel l’Empire d’Or, le plus beau et moderne du centre de Tianjin, tout près de chez nous (si vous voulez réserver, c’est ici ); Il a un distributeur de billets de la Banque de Chine dans son hall, et c’est là que je vais retirer l’argent du ménage. Cet après-midi, on a planté le sapin de Noël sur la petite esplanade qui lui appartient. Mais il n’y a pas de sapins dans la région. Peu importe, ici on construit les sapins, comme on construira début février les arbres fleuris du Nouvel An. Ici presque personne, à part les chrétiens, ne sait ce que signifie Noël. La discussion entre deux jeunes sociologues _ « J’ai toujours connu cette fête de Noël, est-ce que tu sais à quand ça remonte ? » _ »J’ai lu un article qui établit qu’elle était déja célébrée en Europe dans les années 1960. » serait tout à fait vraisemblable. C’est juste une occasion de plus de mettre des décors et des lumières dans la ville, et les Chinois sont toujours partants pour ça. J’aurai le temps d’aller voir ce que ça donne la nuit, mais pas ce soir, ie brouillard est trop froid.

Vu de près

Vu de plus près. La construction avance vite. Il y a les effectifs et les moyens. Les grands fils blancs sont des guirlandes lumineuses, pas encore allumées.

Fourmis et harmonie

Lgo Yilishen Hier soir, j’étais avec un ami Chinois qui parle français, et nous avons parlé des fourmis de Shenyang. Ceux qui lisent la presse sur Internet sont au courant. Sinon je ne suis pas sûr. Le journal Le Monde a loupé l’information. Il s’agit de la société Yilishen, qui vend des produits pharmaceutiques à base de fourmis. yilishen yi li shen : fourmi, force, esprit surnaturel. Son grand succès est un Viagra naturel, dont la vente n’a pas été autorisée aux Etats Unis. Pour se fournir en matière première, la société avait proposé des contrats à des paysans de la province de Liaoning (au nord-est de Pékin; Shanhaiguan, où la Grande Muraille atteint la mer, est au Liaoning). Ils achetaient (cher, des milliers de yuans) à la société une colonie de fourmis de lignée sélectionnée et le matériel d’élevage; la société s’engageait à leur acheter les fourmis en quantité. Au moment de payer les livraisons, la société a proposé de leur donner des parts au lieu d’argent. Beaucoup ont accepté. Beaucoup de gens ont acheté des parts de cette société en pleine croissance. Mais les dividendes ont tardé. Mi-novembre, alors qu’on parlait de l’introduction en bourse, la société s’est déclarée en cessation de paiements. Des dizaines de milliers de familles ont perdu de l’argent; aux producteurs de fourmis il ne reste plus que des stocks inutilisables et souvent des dettes. On ne sait pas encore si c’était une escroquerie pyramidale grandiose ou seulement de la mauvaise gestion. Deux articles en français: Pierre Haski, grosse émotion , ou Aujoud’hui la Chine information . Le logo vient du site web de Yilishen.

Les victimes de l’affaire se sont organisées, et une énorme manifestation s’est rassemblée autour des immeubles du gouvernement provincial de Liaoning, à Shenyang. Le gouvernement n’avait rien fait, et c’est ce qu’on lui reproche. Les policiers sont intervenus en force, comme toujours ici dans ce genre de cas. Il y a eu des dégâts. Les blogs et les forums d’Internet en ont parlé et la presse a commencé à faire son travail. Mais il a été décidé que rien ne s’était passé. Les blogs ont été effacés des serveurs sur ordre du ministère de la Sécurité, rien dans les journaux, rien à la télévision. Tout juste, si on regarde la presse, des informations en page économique sur le dépôt de bilan de Yilishen. J’avais eu l’information des manifestations sur le Journal d’un Chinois de Cai Chongguo, que je lis régulièrement. Mon ami, qui se tient au courant, n’en avait pas entendu parler la semaine dernière, quand je lui avais posé la question. Il s’est renseigné. Comme il vient de me dire « L’information a été ‘harmonisée' »hexiehexiehexie; union, harmonie. Un adjectif dont on a fait un verbe depuis que le président Hu Jintao parle de la « société harmonieuse »hexieshehuihexie shehui. Réprimer se dit maintenant « harmoniser ». Le scandale des fourmis aurait pu passer dans la presse et à la télévision. On a droit presque tous les jours à des détournements de fonds, des affaires de corruption, des accidents dans les mines, avec les noms et les photos des responsables à punir. Mais les manifestations publiques, surtout si elles sont organisées, n’existent pas ici. Il n’y a de troubles de l’ordre public qu’à l’étranger. Il y a deux ans, nous avions eu les émeutes de banlieue en France en ouverture du journal télévisé national (cette année, Nicolas Sarkozy occupait la place, et montrer Villiers-le Bel aurait été peu courtois; mais nous avions vu la grève des transports publics, avec des interviews sous-titrées de travailleurs mécontents de ne pas pouvoir aller au travail).

J’avais prévu de parler aujourd’hui du livre que je suis en train de lire, et cette histoire tombe assez bien. Dans un pays démocratique, l’histoire des fourmis serait arrivée aussi, on en aurait parlé, mais personne n’aurait eu le pouvoir de décider que ça l’existe pas sauf dans les dossiers personnels de ceux qui ont eu la mauvaise idée de participer à la protestation. C’est un gros livre d’histoire, et d’analyse de la situation actuelle. Beaucoup de gens pensent que la Chine et les Chinois sont héréditairement incapables de comprendre ce qu’est a démocratie, et même la légalité, après des millénaires de régime impérial, que sans la dictature du Parti le pays retournerait à l’anarchie et à la misère, ce qu’il a connu jusqu’à Mao qui a fait re-débuter l’Histoire etc…

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Dans la partie « Institutions impériales », le chapitre « Principe de légalité et règle de droit » m’a appris que la Chine avait quelques siècles d’avance sur l’Europe d’Ancien Régime. On ne pouvait juger et punir que conformément à la loi. Les jugements d’un tribunal étaient toujours révisés au niveau supérieur pour le vérifier. Les lois impériales étaient publiées et des codes étaient imprimés, avec des mises à jour et des rééditions régulières. Tout cela sous une forme moderne depuis les Ming, au moins quatre siècles avant les codes napoléoniens. Au même moment, en Europe, les Parlements jugeaient au nom du Roi, en fonction de coutumes sur lesquelles on discutait, et rendaient des sentences souveraines à leur fantaisie (je simplifie, mais l’idée que le juge « applique la loi » et non « rend la justice » est chinoise avant d’être républicaine).

La troisième partie « Transition » montre que, dès la fin du 19e siècle (les dernières années de l’empire), et jusqu’à la fin des années 1940 (l’invasion japonaise et la guerre civile) les idées de constitution, de représentation du peuple, de procédures démocratiques ont été pensées, et mises en oeuvre. Là où on voit en général une période de ténèbres avec Seigneurs de la Guerre et tyrannie coloniale, il y avait un Etat souverain, qui avait une fonction publique et un corps judiciaire, qui a organisé des élections quand c’était possible, qui était représenté dans les organisations internationales, et même capable de participer à la rédaction de la déclaration universelle des droits de l’homme.

Les autres parties « Usages de l’idée de démocratie au 20e siècle », « Transitions, le temps présent », « Nouvelles institutions », montrent comment le droit et le système judiciaire se réinstallent en Chine, après l’effondrement qu’ont été le maoïsme et la Révolution Culturelle. Le chapitre sur les conséquences de l’adhésion à l’OMC (organisation mondiale du commerce) me dépasse, mais je crois avoir compris celui sur le renouveau des professions judiciaires. Le recrutement des juges est en train de passer du niveau des chefs du personnel d’autrefois (militaire ou policier reconverti) à celui des DRH de maintenant (études universitaires de droit). Les avocats qui étaient salariés et défendaient la société, non le plaignant ou l’accusé, prennent leur indépendance et travaillent pour ceux qui les paient, comme en Occident.

Il y a un chapitre étonnant (mais rédigé par un Européen, pas par un Chinois comme beaucoup des précédents) sur la « démocratisation » du choix des responsables locaux. Le Parti, qui désigne les candidats uniques, est de plus en plus obligé de prendre des gens qui ont la confiance de ceux qu’ils vont diriger, et finit par organiser de véritables élections locales; mais l’élu, avec le poids de ceux qui l’ont soutenu, ne dépend plus uniquement du Parti. L’auteur se demande si ce processus va donner une nouvelle vie au Parti unique.

Le chapitre du débat sur le clonage humain, vu de Chine et vu d’Occident, montre qu’en partant de fondements différents, on arrive au même résultat. Les Chinois pensent que l’être humain n’existe que par la relation avec d’autres, et que la vision de l’Occident, la création de l’être humain par Dieu, est fondamentalement différente. Pourtant, tout le monde est d’accord pour interdire le clonage reproductif (faire un nouvel être humain à partir d’une cellule). Là aussi, je simplifie 15 pages tassées.

A la fin du livre, le chapitre sur Taiwan, qui a parcouru le cycle, du parti unique à tendance totalitaire à la démocratie libérale moderne (complète avec alternance, et aussi corruption, démagogie et le reste), sert d’exemple de ce qui aurait pu arriver et arrivera peut-être.

« La Chine et la démocratie », dirigé par Mireille Delmas-Marty et Pierre-Etienne Will, Fayard, 2007, ISBN 978-2-213-63148-6, 836 pages plus index; articles de Fiorelle Allio, Stéphanie Balme, Michel Bonnin, Jérôme Bourgon, Jean-Pierre Cabestan, Anne Cheng, Yves Chevrier, Leila Choukroune, Mireille Delmas-Marty, Li Qinglan, Gunter Schubert, Sun Ping, Joel Thoraval, Pierre-Etienne Will, Xiaohong Xiao-Planes, Zhang Lun, Zhang Ning.

Si je vous ai donné envie de l’acheter (35 euros) et de le lire, j’aurai réussi. Il ne faut pas lire uniquement des livres sur le miracle économique et le nouveau péril jaune. Le chapitre de conclusion « Le laboratoire chinois » parle de mondialisation du droit et de la politique, et d’hybridation.

J’avais oublié: dans le chapitre sur « l’appropriation du concept de liberté » (Joel Thoraval) ces citations de Liang Qichao, introducteur de Kant en Chine: « Quand je parle de liberté, je ne l’oppose pas à l’oppression mais à la servilité. L’oppression provient de celui qui opprime, alors que la servilité provient de celui qui est soumis. » (lettre à son maître Kang Youwei, 1900). « La vie et la liberté sont deux éléments essentiels qui font que l’homme est un homme. Or les Chinois, qui sont quatre fois esclaves _ des Anciens, des coutumes, des circonstances, et de leurs passions _ n’ont pas encore la vertu de liberté : ils ne sont donc pas encore vraiment des hommes … ».

Depuis, il s’est passé beaucoup de choses. ll n’y a plus que les gouvernants actuels pour croire que « la qualité trop basse de la pensée du peuple » lui interdit d’exercer la démocratieminzhumin zhu; peuple, propriété.