Un Chinois à Paris

Depuis hier, je suis de retour à la maison, dans le petit appartement de Tianjin avec ma chère épouse, assommé par le décalage horaire, mais bien content. Ne pas avoir de chez-soi sans être touriste finit par peser. En attendant, petit retour sur les deux semaines que mes touristes chinois ont passé en France en juillet.

Quand une maman chinoise part en voyage lointain avec son fils unique, elle a beaucoup de mal à se persuader qu’il arrivera à se débrouiller hors de la maison, même si le consulat lui a accordé un visa personnel parce qu’il a 18 ans; d’ailleurs dans son souvenir son fils n’est jamais parti ailleurs tout seul. Elle prépare donc les bagages elle-même, et met dans sa trousse de toilette (à elle) une deuxième brosse à dents (pour lui). Quand le petit groupe dont ils font partie est arrivé le soir à l’hôtel où les chambres sont réservées, il n’est pas possible de dire « Bonsoir; on se retrouve demain matin à huit heures au petit déjeuner. » Il faut que la maman monte porter la brosse à dents, et elle ne peut pas s’empêcher de rester pour vérifier qu’il se brosse les dents comme il faut.

Sauce sojaUn petit Français se fâcherait, un petit Chinois non, au moins pour l’instant. C’est quand même la première fois qu’il se retrouve au milieu de gens qui parlent une langue qu’il ne comprend pas, et qu’il trouve dans son assiette des choses qu’il ne connaît pas. Grâce à sa maman, deux flacons de sauce de soja ont survolé l’Eurasie pour lui assurer une saveur familière mais ça n’a pas servi. Au début, il se rassure en voyant que les restaurants proposent des pizza comme en Chine. Invité à un mariage, il voit la salle du banquet pleine de tables rondes pour dix convives, comme d’habitude; mais on apporte les plats un par un, la table ne se couvre pas de bonnes choses variées comme dans un vrai banquet. Heureusement, il y a des escales dans le monde normal, où les noms de magasins sont en caractères et où on peut regarder CCTV à la télévision. D’ailleurs, le quartier des Olympiades, Paris 13e, ressemble bien à un nouveau quartier de tours à Tianjin (ou plutôt à ce qu’il sera dans 30 ans s’il n’a pas été remplacé).

En passant dans la famille du nouveau mari de sa maman, il a rencontré des jeunes gens qu’on lui a présentés comme la fille numéro trois ou le fils numéro quatre; il croyait que ça n’existait plus depuis la génération de ses parents. Et les fils ou les filles vivent quelquefois avec leur copain ou copine; les parents les reçoivent à la maison. On peut donc vivre autrement qu’en enfant unique.

En attendant que sa réflexion mûrisse, voici quelques images qui prouvent qu’il est bien allé en France et qu’il a vu ce qu’il faut voir.

Tour Eiffel

Esplanade du Trocadéro. La queue pour monter à la Tour Eiffel était tellement longue qu’il a fallu renoncer. Ce sera pour une autre année. Sur le chemin, la pluie est tombée tellement fort qu’il a fallu se réfugier dans le musée de l’architecture qui montrait une exposition de l’oeuvre de Portzamparc.

Logistic Port Beijing

La maquette du Logistic Port, nouveau quartier de Pékin (cliquer pour lire la notice)

Sur la Seine, le batobus

Sur la Seine, le Batobus en vue de Notre Dame de Paris, par mauvais temps.

Pyramide du Louvre

Sous la pyramide du Louvre, lecture du plan, dans son édition chinoise.

Louvre, Mona Lisa

A l’approche de la Joconde. Tout le monde aura profité de sa vision bénéfique, mais très brève.

Le sacre de Napoléon

Devant « le sacre de Napoléon » par David. Les gens au premier plan sont des Chinois en visite guidée, avec une conférencière qui parle chinois; c’est la seule fois, avec les audioguides de Versailles.

Chérubins de la salle mésopotamienne

Devant un des chérubins de la salle de Mésopotamie. Il remarque que cette statue, comme toutes les autres autour, a été volée pour se retrouver ici. Dans les musées chinois, on ne voit pas d’oeuvres occidentales anciennes déterrées par les archéologues. Heureusement, nous ne sommes pas allés au musée Guimet.

Code d'Hammurabi

Photo du code d’Hammurabi, dont il est question dans le cours d’Histoire. La table des délits et des peines, 1500 ans avant le Premier Empereur et plus de 2000 ans avant le Code des Tang. C’est là qu’on peut lire « Si la maison nouvellement construite s’effondre et tue le maître de maison, on mettra à mort l’architecte; si c’est le fils du maître de maison qui est tué, on mettra à mort le fils de l’architecte. »

Centre Pompidou

Devant le Centre Pompidou. Il ne pleut plus.

Dubuffet, le jardin d'hiver

A l’intérieur du Jardin d’Hiver, sculpture-caverne de Jean Dubuffet. J’ai donné le mauvais exemple en prenant la photo au flash, ce qui est interdit. J’ai essayé de me faire pardonner de la gardienne en prétendant que je ne parlais que chinois mais l’illusion n’a pas fonctionné. Elle a eu l’indulgence de ne pas me faire perdre la face devant ma famille.

Nous avons aussi vu ensemble le Mont Saint Michel, la cathédrale de Rouen, la pointe du Grand Mont d’où Jules César contempla la défaite des Vénètes, mais pas l’Arc de Triomphe. Je vais en faire une galerie d’images. La France est un beau pays. La pluie qui tombe en été est plus légère que celle du nord de la Chine. C’était un beau voyage.

Noyelles-sur-mer

Ma chère épouse et son fils unique sont dans l’avion qui les ramène à la maison, et ils sont même arrivés dans l’appartement. Paris métro ligne 6, RER direction Charles-de-Gaulle, Air China CA934, autobus Capital Airport – Tianjin, taxi (à moins que mon épouse radine n’ait pris l’autobus 641 avec 45 kilos de bagages à deux, 3 yuans au lieu de 8), 4 étages d’escalier. Je me remets de ces deux semaines et demie où j’étais à tout instant l’intermédiaire entre deux personnes qui me sont chères mais ne parlent pas le français, et le reste du monde, la nombreuse famille de mon côté pour commencer. A part nos amis de Paris, et une bienfaisante jeune fille qui s’occupe d’un jardin d’enfants pour les expatriés de Shanghai, pas beaucoup d’occasions de parler chinois, et il a fallu se résigner à mes traductions approximatives. Au moins, on peut lire le chinois ou l’entendre de plus en plus souvent. Les boutiques du Mont Saint Michel offrent une édition du guide illustré en caractères simplifiés (éditions Ouest-France), le chateau de Versailles et Notre Dame de Paris louent des audioguides en putonghua, le Louvre et l’office de tourisme de Rouen distribuent des plans en chinois. Finalement, tout le monde est content. Je vous raconterai.

Notre route du Nord est passée par Noyelles-sur-mer. Ce n’est pas loin de Saint Valéry sur Somme. Le petit train de la baie de Somme y a son terminus côté est. Et dans les champs près du hameau de Nolette, nous avons rendu visite au cimetière militaire des Chinois de la guerre 1914-1918.

Vu de loin

De loin, il ressemble aux centaines de cimetières militaires entre la Somme et Verdun, un enclos dans les champs et quelques grands arbres. Mais cette fois un portail différent.

Portail

Intérieur

A l’intérieur, c’est comme tous les cimetières militaires anglais, la même plaque pour chacun, avec le nom, l’unité de combat, et la date de la mort. Sauf que les noms sont en caractères chinois.

Rangées

Vue vers le sud. Cliquer pour une image plus grande où on peut lire les plaques. 

Et l’unité est le « Chinese Labour Corps », qui encadrait les jeunes gens recrutés dans les provinces de la côte pour travailler à l’arrière du front pendant la guerre, au déminage et à la reconstruction après. Les Français (voir sur le blog de Tieu Chenva, Français Chinois du Cambodge, le témoignage de Victor Segalen , alors médecin militaire qui en a examiné avant leur départ) et les Anglais les ont fait venir en masse, près de 150 000. A lire, l’explication sur le site Tao Yin ; la page est dans le chapitre « Waijia, arts du poing ». Longtemps avant, le gouvernement anglais avait passé un traité avec le gouvernement impérial pour recruter des Chinois à titre militaire, à condition qu’ils ne combattent pas. A partir de 1916, plus de 120 000 jeunes Chinois sont venus faire du terrassement ou de l’intendance, ramasser les morts sur le champ de bataille, et après l’armistice du 11 novembre 1918, déblayer le front. Noyelles sur mer était un des grands camps de transit et un hôpital. Une partie de ceux qui y sont restés, victimes des obus qu’ils déterraient ou de la grippe espagnole, sont ici. L’armée anglaise les a enterrés comme les autres soldats, et ils sont répertoriés par la Commonwealth War Graves Commission (liste alphabétique ici ) 837 tombes et le mémorial de 41 disparus. D’autres cimetières anglais ont un carré chinois, par exemple Beaulencourt à Ligny-Thilloy (Somme).

Beaulencourt

Cimetière britannique de Beaulencourt. Ils sont 421, dont 14 Chinois et 1 Indien.

Chacun a droit à une plaque. Le nom en caractères, la date, l’unité, la province d’origine. Pour remplacer la croix des Européens ou le croissant des Indiens musulmans, une expression d’éloge de quatre caractères, écrite de droite à gauche.

Anxirui

An Xirui, du Shandong (colonne à droite). Devise en haut, de droite à gauche ‘yong wang zhi qian’, ‘courageux, vers, tout droit, l’avant’

Zuolianji

Zuo Liangji, aussi du Shandong. Devise ‘sui si you sheng’ ‘bien que, mort, reste, vivant’. Caractères à retenir, le premier à gauche ‘sheng’ vivant; le troisième ‘si’ mort.

Tianjinren

Zhao Hongsheng, de Tianjin (trois derniers caractères de la colonne à droite ‘tian jin ren’). Sa fiche dans la base de données CWGC, transcrit Chao Hung Cheng.

Mur des disparus

Une partie du mur des disparus, côté nord. Devise ‘liu fang bai shi’, ‘flot, parfum, cent, générations’ , une bonne réputation dure éternellement. (cliquer pour afficher une image plus grande).

On peut vérifier que les Britanniques ont vraiment traité leurs travailleurs chinois comme leurs soldats. Ici la plaque de C.F. Johnson, d’un régiment gallois, enterré à Beaulencourt (on devine la grande croix entre deux plaques; à Noyelles, où il n’y a que des Chinois, pas de croix).

CFJohnson

Il n’y a pas de cimetière militaire français pour les Chinois recrutés par la France, juste des fosses communes dans quelques grands cimetières, et quelques tombes individuelles. Le site « mémoire des hommes » du ministère de la défense nationale français répertorie les morts pour la France. On peut obtenir par le nom les fiches et les lieux de sépulture, mais les deux fichiers ne sont pas harmonisés.

Wangchenan

Fiche de Wang Che Nan dans la base des morts pour la France. Il y a quatre Wang dans les cimetières militaires français, mais pas lui. Alors qu’il y a plus de cent mille Chinois en France, dont pas mal de citoyens français, ça manque de célébration officielle. Et la petite Chine de France a été fondée par ceux qui ont décidé de rester après 1920. Notre nouveau président, et ceux qui rêvaient d’être à sa place, peuvent noter que seul Jean-Marie Le Pen avait pris la peine de venir à Noyelles (le 19 février 2007; le texte de son discours était recopié du site Taoyin). Le maire de Noyelles veut améliorer l’accès à son cimetière (FR3 Picardie du 17 juillet). Le premier site web qui ait parlé des Chinois des cimetières militaires est celui de l’école Jaurès-Curie de Sains en Gohelle.
En attendant, un groupe chinois vient chaque année en avril, le samedi le plus proche de Qing Ming.

Nous avons passé une heure à lire les noms et les origines. Presque tous viennent du Shandong. Puis nous avons écrit dans le cahier qui attend les visiteurs dans un petit placard à porte de cuivre près du portail. Les visiteurs viennent de France, d’Angleterre et d’Asie. Presque personne n’écrit en caractères.

Un grand magasin

Je crois que ce journal va prendre des vacances. D’ailleurs je ne suis plus à Tianjin. En ce moment, je suis à Rouen, qui occupe près de Paris la même place que Tianjin près de Pékin, une grande ville sur le fleuve médiocre qui relie la capitale à la mer. Et Le Havre serait à la place de Tangu (pour ceux qui n’ont pas suivi, le fleuve médiocre est la Seine, ou la Haihe.) Demain, mon épouse arrivera à Paris, dans le même état de décalage horaire que moi il y a une semaine, mais elle ne le laissera pas paraître. Le premier jour, nous irons au parc de Versailles voir les grandes eaux. Et le second jour, nous irons dans un grand magasin, un vrai. Je n’aurai pas le temps de raconter.

Juste avant que je parte, elle était revenue d’un après-midi de récupération en me disant qu’un nouveau grand magasin venait d’ouvrir, aussi beau qu’en France, et plein de boutiques des grands noms qu’elle connaît et dont elle n’achète jamais les produits.

bas du magasin

Je suis allé voir moi aussi. C’est un grand espace vide, où il n’y a personne ou presque. Les boutiques sont installées sur les cinq étages de galeries autour du grand espace.

Escalator

Depuis une des galeries, j’essaie d’apercevoir des clients. En bas à droite c’est une affiche deux fois grandeur nature. En faisant le tour, j’arrive au point de vue privilégié qui a dû être prévu par l’architecte, de quoi apprécier la grandeur de son oeuvre.

Perspective

J’aperçois enfin un groupe de visiteurs, et je les rejoins sur le grand escalier mécanique. J’aurais pu aussi descendre par les ascenseurs transparents qui sont immobiles en haut de leur rail. Les palmiers sont vrais. Ils ont de la place pour pousser.

escalier

En sortant, j’apprends le nom de ce nouvel espace « Hisense Plaza ». C’est le nom d’un fabricant d’articles ménagers, climatiseurs et télévisions. Les journaux avaient montré l’image de la première puce numérique pour téléviseur conçue en Chine. Ses dirigeants veulent peut-être associer leur nom à celui des grandes marques étrangères.

Façade

De l’autre côté de la rue, c’est le monde « normal ». Des arbres, des magasins et des clients.

Rue

Les caractères sur fond blanc ‘wai ming mao dian’ (de haut en bas et de gauche à droite; je ne garantis pas l’ordre de lecture) signifient à peu près « boutique du commerce des marques étrangères ».

Boutiques

Il est probable que tout dans la boutique des marques étrangères est faux, mais je lui souhaite une longue prospérité.

Décalage horaire

distribueur

Ca y est, je suis en France. Pas « chez moi » puisque je n’en ai plus ici pour l’instant. Banalité: ça me fait tout drôle de comprendre ce que dit un inconnu sans avoir à faire d’effort. Et les machines sont décorées de mots français (celle-ci est en panne; les mots sur le petit écran sont de l’anglais). A demain pour la suite.

Bonne lecture

Demain matin, je prends l’avion et je vais en France. C’est curieux de ne plus dire « je rentre en France ». Comme les autres fois, ce sera Air China. Si tout va bien, l’avion partira à midi, et atterrira à cinq heures du soir après onze heures à la poursuite du soleil. J’ai de quoi lire à bord, un livre acheté à l’Arbre du Voyageur, la librairie installée au rez de chaussée du centre culturel français de Pékin, en face de l’entrée de la salle de lecture.

livre recto

Le titredanggaidanggai zhongguo sixiang signifie bien époque contemporaine, Chine, pensée. Le texte est en français, mais la petite illusion du titre en chinois (caractères traditionnels, que j’ai transcrits en caractères simplifiés) a fonctionné dans le train. Ma voisine de l’autre côté du couloir m’a dit qu’elle ne rencontrait pas souvent un Occidental qui sache lire les livres en caractères. La plupart des livres « sérieux » ont le titre traduit en anglais sur la couverture, même s’il n’y a que du chinois à l’intérieur. Cette vieille dame a été interprète d’anglais, pour des voyages officiels en Afrique. Elle avait aussi appris le français mais ne s’en est pas servi. Elle se rappelle encore comment on dit « vive le Parti Communiste Chinois ». J’ai beaucup de mal à lui expliquer de quoi parle le livre. D’ailleurs il ne se lit pas comme un roman. 13 chapitres écrits par des sinologues français et des universitaires chinois, sous la direction d’Anne Cheng qui est les deux à la fois (c’est elle qui a écrit « L’histoire de la pensée chinoise », Le Seuil, édition Point ISBN 2020540096). Pour l’instant j’ai lu le chapitre sur la langue chinoise écrit par un Chinois, Chu Xaioquan. Jusque dans les années 1970, le gouvernement maoïste avait la suppression des caractères dans son programme, à remplacer par une transcription alphabétique évoluée, la simplification des caractères n’étant qu’une étape. Demain les Instituts Confucius vont enseigner au monde entier les caractères, élément central de l’identité chinoise.

Livre verso

Le texte de la présentation est lisible. « La pensée en Chine aujoudhui » Gallimard Folio, mai 2007, 8,70 euros en France, ISBN 2070336506.

Il ne reste plus qu’à espérer qu’il fera beau demain. L’été est la saison des pluies en Chine du Nord. Voila à quoi ressemblait l’école vue de ma fenêtre, hier à midi et demie.

Ecole

Affaires d’argent

Hier je suis allé à la Banque de Chine où j’ai un compte, pour changer mes euros en renminbi. Nous allons pouvoir acheter les billets d’avion pour aller en France. Pas le mien, parce que je vais voyager avec un billet de retour. Tant que je n’aurai pas acheté un aller simple, il me restera toujours un retour. Le renminbirenminbimonnaie du Peuple (renmin). Il n’y a qu’au guichet de la banque qu’on l’appelle ainsi, pour être sûr de ne pas confondre le yuanyuan chinois avec le dollarmeiyuan(meiyuan) ou l’euroouyuan(ouyuan). Dans la rue on demande « duoshao qian »duoshaoqian (beaucoup-peu d’argent, « combien? »). Et le marchand répond « yi kuai qian »yikuaiqian(un morceau d’argent, un yuan). Le « qian »qian, on m’a expliqué que c’était autrefois la sapèque, la pièce de bronze avec un trou carré qui a duré depuis le Premier Empereur qui l’a normalisée jusqu’à la République au 20e siècle. Et le logo de la Banque de Chine, c’est encore une sapèque.

Logo zhngguoyinhangVoici le logo, avec le nom écrit dans une calligraphie pas très lisible. Zhongguo YinhangZhongguo Yinhangça sonne comme « Banque de France ». En fait, c’est la grande banque à tout faire; elle est installée partout, dans toutes les villes et les quartiers. Je l’ai choisie parce qu’elle fait les opérations de change. Quand je suis arrivé en septembre 2005, j’apportais avec moi des travellers chèques, de quoi payer l’université et mon train de vie pendant une année scolaire. Je suis d’abord allé changer une grosse somme à l’agence principale, celle qui est rue de la Libération (Jiefang lu, autrefois Victoria street) là où était le siège de la Banque de Hongkong et Shanghai de 1926 à 1949. Tout s’est bien passé et je suis sorti avec deux cent billets de cent yuans. Ils m’auraient aussi bien fourni des euros, des dollars ou des livres anglaises.

façade de banque

Les deux messieurs qui attendent sont des changeurs au noir; on rentre avec eux; ils retirent de leur compte la monnaie désirée et versent la monnaie qu’on leur a remise; on échappe aux règles qui empêchent de changer des yuans en devises au-delà du montant de devises qu’on avait changé précédemment. Je n’avais pas besoin d’eux.

J’ai payé l’université et le logement à la cité universitaire en espèces. Ils ne connaissent pas la carte bancaire internationale. La fois suivante, j’ai apporté mes travellers à l’agence de la banque de Chine du quartier. J’ai été bien reçu. L’employé a appelé un numéro de téléphone qui ne répondait pas. Il a fait semblant d’écouter attentivement puis m’a déclaré qu’on ne pouvait changer les travellers chèques que le matin. Je suis donc reparti. Je suis sûr que le brave homme s’est documenté pour pouvoir me servir quand je reviendrai, mais j’étais pressé. Je suis allé dans une autre agence où j’ai obtenu mes yuans. Mais deux jours après le secrétariat du collège international de l’université, dont je dépendais alors, m’a téléphoné dans ma chambre. L’agence me priait de repasser pour une signature qu’on avait oublié de me demander. Ils m’avaient retrouvé d’après mon adresse sur le formulaire et ils avaient mobilisé une personne parlant anglais pour me l’expliquer au téléphone puis me recevoir.

Cuverture du livret

Quand j’ai été sûr que j’allais rester plus longtemps, j’ai ouvert un compte. Je suis d’abord allé dans l’agence de quartier. Mais j’aurais été le premier client étranger. On m’a expliqué que c’était une meilleure idée de retourner à l’agence principale où je serais mieux servi. En effet, j’ai été aussitôt pris en main par la dame chargée de l’accueil des étrangers, qui a photocopié mon passeport et m’a conduit au guichet compétent. Après avoir rempli un formulaire et choisi un code secret de 6 chiffres, j’ai reçu un livret ressemblant à un livret de caisse d’épargne et une carte bancaire sans nom. Mon compte était ouvert. Je suis passé à un autre guichet pour changer le reste des travellers chèques et verser les yuans sur le compte. C’est nettement plus rapide qu’en France. Rien que pour vérifier, j’ai retiré une petite somme au distributeur de billets de l’entrée et j’ai payé mes courses au supermarché avec ma nouvelle carte.

carte de paiement

Guichet des comptes

Guichets des ouvertures de compte de l’agence principale. Vrai marbre et vitre blindée.

J’ai alors essayé de faire un virement international depuis mon compte en France. J’avais signé une convention avec ma banque qui me donnait la possibilité de passer des ordres à distance au profit d’un compte à la Banque de Chine que je leur communiquerais dès qu’il serait ouvert. Mais quand j’ai eu mon agence en France au téléphone, ma chargée de clientèle m’a dit que je devais passer à l’agence pour déposer l’ordre. En remontant la hiérarchie, j’ai réussi à faire admettre que j’étais trop loin pour cela, puis qu’un courrier électronique avec l’image de l’ordre écrit et signé de ma main état admissible. L’ordre a donc été exécuté en France. Quelques jours après, je suis passé à mon agence de la Banque de Chine demander si l’opération avait abouti. C’était fait. On m’a demandé mon livret pour le mettre à jour. Une ligne en euros est apparue au milieu des lignes en yuans. En présentant mon passeport et en remplissant un formulaire, j’ai pu changer une partie des euros en yuans sur le compte, avec 0,40% de frais. Je suis maintenant tranquille. Je peux dépenser en Chine mes rentes versées en France. En fait, j’ai une autre ressource: le retrait d’espèces au distributeur de billets de la banque de Chine avec la carte Visa française, mais limité à 2000 yuans, 200 euros.

lfeuille du livret

Une double page du livret, qui sert de relevé de compte. Date, nature de l’opération, monnaie, débit, crédit, solde. Le 19/04/07, arrivée d’un virement de 1500 euros. Le 24/04/07 change de 500 euros en yuans et retrait de 500 yuans. Le 04/06, retrait de 2000 yuans sur un distributeur d’une autre banque, avec 4 yuans de frais.

Ici, le chèque est inconnu. Les salariés reçoivent une enveloppe comme en France il y a 40 ans et portent leur argent à la banque. On paie tout en espèces, même les grosses sommes, et il y a des machines à compter les billets partout. La carte de paiement est acceptée par les hypermarchés et les grands commerces. La carte bancaire internationale est inconnue, sauf de Carrefour qui l’accepte à quelques caisses indiquées. J’étais allé au bureau d’Air China demander un changement de date pour mon billet d’avion. Je devais régler l’équivalent de 50 euros. J’ai sorti ma carte Visa et la caissière m’a dit qu’elle l’acceptait. Mais après plusieurs tentatives elle a avoué qu’elle n’y arrivait pas et m’a demandé si je pouvais payer en espèces. Heureusement, il y avait un distributeur de billets pas loin et elle a attendu.

Donc hier j’étais au guichet des opérations courantes des particuliers, avec mon livret et mon passeport, pour changer des euros en compte en yuans en compte. La jeune employée, face à un étranger, s’est sentie obligée de consulter des collègues, tout en me donnant un formulaire à remplir pour que j’attende dans la dignité. Elles se sont interrogées sur le changement de statut reflété par les permis de résidence successifs sur le passeport, passant de « étudiant » à « en visite familiale ». J’ai réussi à récupérer le passeport et le livret, pour les ouvrir à la bonne page et leur montrer que la même opération avait déja eu lieu avec un permis de résidence du même statut. Elles se sont encore concertées pour savoir comment m’expliquer qu’il y aurait des frais de change. Pour finir, nous avons atteint le succès. Les employées de banque débutantes sont très timides. Le compte ainsi garni d’argent dépensable, j’ai confié la carte à mon épouse qui est allée payer les billets à l’agence de voyage. Sans moi; il paraît que ma simple présence aurait fait monter le prix.

agence

Une agence de quartier par mauvais temps, pas celle où j’avais été reçu.

Obtenir un visa

 

Schengen recto Mardi après-midi, nous étions à Pékin devant le service des visas de l’ambassade de France. Mon épouse a droit à un visa de conjoint d’un citoyen français (moi) à condition de présenter le livret de famille français, preuve du mariage, et une « preuve de la vie commune » dont la plus convaincante est la présence du conjoint lui-même. Par contre, pour son fils (mais pas le mien), ma présence est inutile, mais le dossier est beaucoup plus épais. Il lui faut une lettre d’invitation d’une personne résidant légalement en France (pas moi; je ne réside plus en France; ma soeur cadette s’est dévouée). Cette personne doit prouver à la mairie de son domicile qu’elle dispose d’un logement suffisamment grand et salubre pour recevoir son invité, et de revenus suffisants pour le nourrir pendant son séjour. La mairie lui délivre alors un papier officiel « attestation d’accueil », signé du maire lui-même (s’il le veut bien) et orné d’un timbre à 30 euros au bénéfice de l’Office des Migrations. L’attestation d’accueil visée par le consulat devra être présentée à l’arrivée en France. J’arrête là l’explication, j’y reviendrai. Le reste est sur la notice du service consulaire de l’ambassade.

verso A gauche, le formulaire Schengen aux quarante sept cases à remplir (modèle francophone; il existe depuis cette année un modèle bilingue anglais-chinois). Il faut apporter soi-même le formulaire rempli et tout le dossier au service des visas. Tant pis pour le les gens qui habitent à Harbin (10 heures de train) ou à Urumqi (30 heures de train). En même temps que nous, une douzaine d’étudiantes de l’université du Shanxi à Taiyuan (14 heures de train) attendaient leur tour. Certaines parlent déja assez bien français pour défendre elles-mêmes leur dossier (les agents du consulat parlent chinois, mais ça les repose). Schengen est la petite ville du Luxembourg où le traité a été signé en 1985. Le « visa Schengen » donne le droit d’aller partout dans les « Etats Schengen » dont la France, après avoir obtenu un visa de l’un d’eux. Pour l’avoir, il faut prouver quatre choses:Attestation recto 1/ qu’on a une identité et qu’on réside légalement dans le pays de départ. 2/ qu’on est invité par quelqu’un qui réside légalement dans le pays d’arrivée et qu’on a les moyens d’y vivre. 3/ qu’on a les moyens de retourner dans le pays d’origine. 4/ qu’on a de bonnes raisons de rentrer chez soi. Le deuxième et le troisième point sont simples pour le touriste en groupe organisé; le visiteur isolé doit montrer la lettre d’invitation, l’attestation d’accueil, la réservation du billet de retour, et une assurance rapatriement. Le quatrième point est le plus difficile; personne ne doute de l’intention d’un Japonais de rentrer chez lui; un Chinois doit prouver qu’il a métier, logement, compte en banque, voiture, études supérieures en cours, et tout ce qui ressemble à une vie stable et prospère; s’il est touriste en groupe l’agence de voyage promet de le ramener, et il a confié de l’argent à l’agence de voyage pour augmenter sa conviction. Une jeune fille de la campagne vivant chez ses parents paysans n’a aucune chance d’obtenir un visa. Attestation verso

Le fils de mon épouse a profité du fait que sa maman est fonctionnaire, qu’elle est déja allée en France avec un visa de visiteur et qu’elle en est revenue, qu’elle vit avec un Français immatriculé au consulat (donc résidant en Chine), et accessoirement du fait qu’il vient de passer le concours d’entrée des universités, indice de projets légitimes; on m’a demandé d’expliquer cela dans une lettre où je promets aussi de le mettre dans l’avion du retour. Il y a aussi la surface sociale de la personne qui invite; en annexe au dossier, son décompte d’impôt sur le revenu et de taxe d’habitation. Donc tout s’est bien passé. Mon épouse avait négocié (en chinois, celle qui traite les rendez-vous ne parle pas français) le dépôt de son propre dossier (conjoint de Français, l’après-midi sans rendez-vous) et en même temps du dossier de son fils (normalement le matin sur rendez-vous). Il a quand même fallu patienter à l’ombre des pins devant la porte du service des visas, de 2 heure à 4 heures et demie, avant d’être admis dans le dernier contingent avant fermeture; le rendez-vous aurait eu du bon. On commence par payer 60 euros par dossier (619 yuans, le cours est de plus en plus favorable) au guichet numéro 1; le visa de conjoint est gratuit. Ensuite on attend dans les fauteuils du hall d’être appelé par numéro. Ca ressemble à une agence de banque moderne, sans les publicités, avec des gens derrière les guichets en verre blindé. Nous sommes appelés au guichet 8 « entreprises françaises »; apparemment, les familles qui partent en vacances sont assimilées aux entreprises.

Moment de confusion: j’affirme en français que le jeune homme est mineur; comme on n’a pas fêté son anniversaire, j’ai oublié qu’il n’a plus 17 ans depuis deux mois. Le dossier est accepté mais mis en attente de l’autorisation parentale de voyage à l’étranger, légalisée par le ministère des affaires étrangères chinois. En sortant nous relisons les feuilles d’explication en français et en chinois. Mon épouse m’explique sans ménagement que je me suis trompé. Il faudra que je corrige en revenant jeudi retirer le passeport de mon épouse (il faut revenir en personne chercher le passeport orné du visa; tant pis pour les gens qui habitent à Harbin ou à Urumqi; j’ai le privilège de me substituer aux titulaires). Mercredi le service des visas téléphone à la maison; il faut que j’écrive une lettre qui démontre que le jeune homme rentrera à la fin du voyage. Jeudi après-midi j’apporte la lettre qui rend le dossier favorable. Je suis invité à attendre un quart d’heure, le temps qu’on mette le visa dans le passeport. Je repars avec les deux visas, délai exceptionnellement court de deux jours. La dame du guichet 8 est vraiment très aimable et efficace.

Image visa

Voici à quoi ressemble un visa Schengen, avec la photo du titulaire. L’original est en couleurs scintillantes, mais je ne veux pas aider les faussaires si peu que ce soit; même chose pour l’attestation d’accueil aux teintes pastel. Sur une autre page du passeport, l’avertissement d’avoir à repasser une troisième fois au consulat pour faire enregistrer le retour et éviter que l’ordinateur de Schengen note que le titulaire est devenu immigrant illégal.

Avertissement Schengen

La procédure pour obtenir en France un visa de touriste au consulat de Chine est nettement plus légère. Formulaire chinois Il faut remplir le formulaire et rien d’autre (le billet d’avion si on veut le visa pour le lendemain). L’adresse d’un hôtel suffit. On peut confier la mission à quelqu’un d’autre, par exemple une agence spécialisée qui fait payer 30 euros en plus des 35 euros du prix du visa. Une semaine de délai. Plus cher si on est pressé. Le visa collé sur une page du passeport est aussi beaucoup moins décoratif. Peut-être le gouvernement chinois craint-il moins que les gouvernements européens la prolongation illégale du séjour des touristes. Il a d’ailleurs des moyens plus efficaces et mieux affichés: celui qui prolonge son séjour sans le demander (il suffit de le demander au bureau de la sécurité publique du lieu) est mis dans l’avion après qu’on lui ait pris tout son argent, maximum 500 euros. Le consulat avance quelquefois les 500 euros pour un étudiant naïf qu a cru que ça se passe comme en France.

visa chinois

L’image de la Grande Muraille sur le visa chinois est très pertinente. Dans le hall de l’immigration de l’aéroport de Pékin, large et haut comme une basilique, les arrivants peuvent, tout en attendant leur tour aux comptoirs, contempler une fresque de la Grande Muraille, proliférant dans toutes les direction sur les crêtes de la montagne. C’est beaucoup plus digne d’un grand empire que les guichets étroits au bout des tuyaux à passagers de Paris Roissy 1.
Grille du service

Coup d’oeil sur le trottoir devant le service des visas de l’ambassade de France à Pékin. Le monsieur en chemise blanche et cravate bordeaux est Chinois. Il tient la grille d’accès et ouvre aux gens quand c’est leur tour. Il est aimable mais inflexible comme il doit l’être. Ils sont deux dehors, plus un à l’intéreur qui distribue les numéros d’ordre.

 

Queue

 

On discute; à côté de nous, une étudiante en doctorat attendait pour remettre l’invitation de son maître de thèse en France. Elle travaille sur Jean Cocteau et le mythe d’Orphée. Tous n’attendent pas; il y a les vendeurs d’assurances-rapatriement, qui ont aussi des exemplaires de formulaire Schengen (gratuit) comme petit cadeau à ceux qui ne l’ont pas encore. En face, une officine de photocopie fait de bonnes affaires. Je ne connais pas le nombre de visas délivrés ici; 18 Français travaillent au service des visas. Entre le timbre sur l’attestation d’accueil (30 euros), l’envoi de l’attestation d’accueil (Chronopost, 52 euros), les traductions de documents chinois (dizaines d’euros), les billets de train, l’assurance rapatriement (40 euros pour un mois), les frais de dossier (60 euros), le candidat investit presque un mois de salaire moyen citadin dans la demande de visa.

(20/05/2008) Depuis que cet article a été écrit, des choses ont changé, d’autres pas. Pour savoir ce que le consulat de France à Pékin demande, consulter la dernière notice. Le formulaire Schengen, qui n’a pas changé, à télécharger ici . La version bilingue français-chinois n’est toujours pas en ligne. Il faut s’adresser aux Allemands qui proposent un formulaire allemand-chinois . A Pékin, on passe par Visafrance, une entreprise à qui l’ambassade a sous-traité la bureaucratie des visas, comme beaucoup d’autres l’ont fait.

La demande de visa de tourisme pour la Chine est beaucoup plus compliquée depuis le début du printemps 2008. Le formulaire a maintenant deux pages, à télécharger ici , et il faut une invitation si on n’achète pas un produit d’agence de voyage; c’est expliqué ici . La meilleure solution pour un premier long séjour reste l’université, par exemple à l’ institut des langues étrangères de Tianjin.

 

Grande Muraille de Toile

Il vient d’arriver quelque chose à ce journal: il a au moins un lecteur chinois, Pierre mon professeur. Si d’autres arrivent, je n’aurai plus la paix. Pas moyen de raconter n’importe quoi à des gens qui connaissent. Premier résultat, que vous pouvez voir sur le précédent billet: Pierre me signale que j’avais confondu le salut éternel avec le Concile Vatican 2. Il ne connaissait pas le mot ‘concile’, c’était « une réunion très connue ». Il avait aussi vérifié les dates de l’époque de la Régence (1715-1723, quand Louis XV était enfant). Dans le même champ de préoccupations, la référence de « manger du chou chinois » est apparue depuis quelques jours dans la page des blogs du journal Le Monde . Le nom est en petits caractères, mais les gens instruits qui lisent Le Monde vont critiquer les choses approximatives que j’écris; d’ailleurs je crois qu’ils ont commencé. Je me demande comment le responsable a choisi sa « sélection ». Le journal d’un Chinois , écrit par quelqu’un qui sait de quoi il parle, n’y figure pas en ce moment. Quand même, ça me fait plaisir.

Pour l’instant, les blogs du Monde, dont celui-ci, ne sont pas censurés en Chine. Il y a quelques jours, un autre utilisateur de blog.lemonde.fr qui parle de politique internationale et que je lis souvent a eu une fausse joie. Il a cru que son oeuvre était censurée par le gouvernement de la Chine. Il l’a annoncé à ses lecteurs. En fait, il avait été victime d’un site internet canadien qui propose de vérifier si une adresse de site internet est accessible ou non depuis la Chine. Ce site est d’ailleurs censuré en Chine.

jingjing Quand on parle de censure d’Internet en Chine, il y a deux sujets. D’abord la surveillance permanente de tout ce qui est publié sur les sites intérieurs, par les gens du ministère de la sécurité publique. C’est officiel et rappelé souvent dans les journaux. J’avais traduit un article de janvier 2006 qui annonçait le lancement des images des petits policiers du Web. Depuis, tout site sérieux a une de ces petites images en bas de la page d’accueil, avec un accès à un site de la cyberpolice. (sur cette image, Jingjing est devant le mini-corps de garde qu’on voit à l’entrée de tous les immeubles officiels, y compris les écoles; les deux caractères ‘shamen’ signifient « entrée de l’immeuble »). Tout ce qui ne plait pas est effacé plus ou moins vite (voir un témoignage ) et il y aurait des automatismes qui détectent les mots indésirables au moment du chargement des textes (je n’ai pas essayé).

L’autre sujet, c’est le filtrage des sites étrangers. C’est un agacement de tous les jours. Il a deux niveaux de filtrage. Pour certaines adresses, on attend indéfiniment, comme si le site était en panne ou surchargé, et le message « le site ne répond pas » finit par apparaître. Pour d’autres, la coupure est immédiate, avec le message « the connection was reset ». Apparement, la coupure immédiate est liée à l’apparition de certains mots dans les adresses internet qui figurent à l’intérieur du message de réponse du site qu’on interroge. Pa exemple, une page du site de l’université de Louvain (site autorisé) déclenche la coupure. Cette page contient une liste de sites qui parlent de la Chine, donc certains sont interdits.

Exemples de sites qui sont filtrés en attente indéfinie en ce moment: les blogs de blogspot.com ou ceux de hautetfort.com ; l’encyclopédie Wikipedia où n’importe qui peut tout modifier. Le site wordpress.com , qui produit les statistiques de blog.lemonde.fr , est aussi en attente indéfinie, ce qui fait perdre du temps puisqu’il est appelé chaque fois que j’affiche une page de mon oeuvre (accessoirement, les lecteurs en Chine ne sont pas comptés).

Dailymotion.com , le site de distribution de videos, est filtré en coupure immédiate. Youtube ne l’est pas. Flickr.com , le grand site de stockage de photos qui appartient à Yahoo, est filtré depuis deux semaines, mais c’est une plaisanterie: ce qui est filtré, c’est l’adresse où sont les images; on voit s’afficher des cadres vides; au moins on n’attend pas.

flickr

Un informaticien a construit l’image de ce que ça donnera le dernier jour des jeux olympiques de 2008, si rien n’a changé d’ici là (cliquer pour voir l’image lisible en plein format), et l’a affichée sur Flickr. Wikipedia en chinois est aussi filtré en coupure immédiate, donc traité différemment des autres langues.

Ceux qui ont suivi jusque là se demanderont comment je peux en parler, puisque je suis en Chine et que c’est censuré. Très simple: je me branche sur un site relais qui me permet d’agir comme si j’étais là où ce site est installé. Par exemple, pour lire quelqu’un qui est sur blogspot.com , je me branche sur un site « anonymouse » situé en Allemagne. Ca marche un peu moins vite, et un petit écran de publicité est collé sur la page qui s’affiche, mais ça marche. Ce site, dont l’existence n’est pas secrète (sinon, comment l’aurais-je connu?) n’est pas filtré. Pour les adresses à déconnexion immédiate, je dois m’adresser à un site plus perfectionné, qui « brouille » les textes qui seraient reconnus. Ce site est payant; la version gratuite n’a pas la fonction de brouillage. On peut s’abonner depuis la Chine, à condition d’avoir une carte bancaire internationale; le tarif en yuans est indiqué. En général, les sites relais gratuits ne permettent pas de faire des choses compliquées comme les identifications avec mot de passe, et il faut s’abonner pour tout avoir. Les expatriés rivalisent de solutions plus ou moins perfectionnées. Les entreprises peuvent très officiellement s’abonner à des services chers qui neutralisent complètement le filtrage. L’avantage des sites relais, c’est qu’ils fonctionnent sans logiciel sur l’ordinateur de l’usager et qu’on peut s’en servir depuis un cybercafé. Mais, comme je disais, c’est un agacement permanent; quand un site ne répond pas, on se demande s’il est censuré, on essaie par un site relais, on voit que c’était une fausse maneuvre …

On se demande comment les responsables du ministère de la sécurité choisissent ce qui est filtré, et comment ils changent d’avis. Par exemple, le site de France Telecom était en déconnexion immédiate quand je suis arrivé, ce qui était très ennuyeux pour mon adresse mail wanadoo.fr . Depuis quelques semaines, il n’est plus filtré. Canalblog.com a été filtré quelques mois. Wikipedia n’a plus été filtré pendant quelques semaines à l’automne 2006, jusqu’à ce qu’un journaliste pose la question à la conférence de presse du ministère des affaires étrangères et que le filtrage soit rétabli.

Les sites à contenu politique sont souvent filtrés, mais pas toujours. Le China Labour Bulletin de HongKong, qui s’occupe de syndicalisme et pour qui Cai Chongguo, l’auteur du ‘journal d’un Chinois’, travaille, est accessible en anglais, mais pas en chinois. La ligue internationale des droits de l’homme (fidh.org) est accessible en français et en anglais. Amnesty est filtré. Les sites qui parlent du Tibet sont diversement traités. Le comportement des moteurs de recherche (Google, Baidu) est compliqué à décrire; il faudrait une page entière. Google donne les sites filtrés dans ses réponses, mais la fonction « cache » (affichage d’une copie de la page trouvée, stockée sur le serveur du moteur de recherche) ne fonctionne pas; la page affichée est blanche. Baidu.com (société chinoise) ne propose pas les sites filtrés. Mais baidu.jp destiné au Japon, installé en Chine, est filtré en Chine; il répond différemment. Techniquement c’est assez incohérent. On peut mettre à jour un site de blogspot.com (l’adresse des mises à jour est différente) mais pas le lire. Le plus étonnant est, bien sûr, la non-censure des sites relais. Peut-être que les échanges par cette voie sont spécialement surveillés et que les citoyens du pays risquent des ennuis (les étrangers beaucoup moins).

A l’université où j’étais l’année dernière, le réseau interne et le cybercafé des étudiants ne donnent accès qu’aux sites intérieurs. Mais le cybercafé sur la rue à cent mètres de l’entrée donne accès au monde entier, et les boutiques de bureautique du campus ont des accès internet non limités. Les ordinateurs des étudiants, branchés sur le réseau interne, ont accès au monde entier via des sites proxy dont les adresses sont connues (sites relais, mais qui demandent une modification des paramètres de l’ordinateur; ces sites proxy sont en Chine). Je n’ai pas pu savoir si les étudiants s’en servent beaucoup. En chambres collectives, ils auraient du mal à consulter discrètement des sites interdits, et c’est peut-être le secret de ce libéralisme.

Quelque chose de complètement différent, pour découvrir les joies du site relais: le navigateur-traducteur de Google chinois-anglais (pas encore de chinois-français). Essayez ce site de la cyberpolice . Les liens fonctionnent et on peut passer d’une page à l’autre. L’anglais est un peu chaotique mais on devine facilement.

A part ça, en me promenant dimanche dans un grand ensemble résidentiel pas encore terminé mais déja un peu habité, j’ai peut-être trouvé une illustration de l’esprit de la grande muraille.

Tas de sable

La grille qui entoure la résidence n’a que deux portes, avec des gardiens et une belle barrière électrique. C’est rassurant mais pas pratique pour aller chez les amis en face.

Passage aménagé

Un passage a donc été aménagé. C’est un peu étroit et il faut se baisser, mais on ne risque pas de se faire mal si on se cogne.

L’Eglise visible

Sortie de métroDimanche dernier je suis allé à la messe de dix heures à la cathédrale. Ce n’est pas difficile, c’est à deux stations de métro de chez nous. Il n’y a pas longtemps, je me suis aperçu que la cathédrale est indiquée sur le tableau des sorties de la station, comme le lycée. Ce qui me rappelle que les catholiques appellent Dieutianzhu ‘tian zhu’, le maître du Ciel (le deuxième caractère zhu désigne aussi le propriétaire d’un appartement; il y a plusieurs façons de désigner le Dieu unique, et des controverses). Une église (ou un temple protestant, ou une mosquée) se dit ‘jiaotang’, « enseignement, salle », les deux derniers caractères. Vous avez déja vu la cathédrale, extérieur et intérieur, avec beaucoup de monde à l’intérieur. J’étais donc arrivé une demi-heure en avance pour être sûr de pouvoir m’asseoir. Devant le portail, il y avait un groupe nombreux en robes blanches, des photographes, et d’autres gens autour. J’ai pensé que c’était la communion solennelle.

PortailEn m’approchant, j’ai vu qu’ils n’étaient pas tous jeunes. Ou plutôt elles, puisqu’il n’y avait apparemment que des femmes.
Assemblée

J’étais arrivé juste à temps car les photographes avaient fini et tout le monde est parti dans la cour entre la cathédrale et l’évêché. Le monsieur en noir au milieu du groupe était de nouveau le centre de l’attention de tous.

Cour

C’est là que j’ai pu poser des questions. J’espère que celui qui m’a répondu parlait le même anglais que moi (mon vocabulaire chinois ne va pas encore jusqu’aux cérémonies religieuses, mais ça viendra).J’ai donc compris que ce matin avait eu lieu le baptème des adultes qui avaient suivi l’enseignement depuis le début de l’année. Maintenant tout le monde voulait poser en compagnie du curé de la cathédrale et des enseignants devant la statue de Notre Dame de Lourdes.

Bapisés et catéchistes

Apparemment, les hommes n’ont pas droit à une aube blanche aussi longue que les femmes. Aubes blanches Dommage que je n’aie pas su à temps que c’était ce jour là. J’ai appris aussi que la promotion précédente, si je peux parler ainsi, comptait 188 nouveaux baptisés, le 16 décembre 2006. Les images sont encore sur le site internet du diocèse. Le texte dit « 70% avaient moins de 45 ans, le plus agé 92 ans, le plus jeune 6 ans; le niveau de formation augmente, et ces dernières années le baptème est devenu très important. On peut noter que le christianisme est progressivement accepté par les gens qui ont fait des études supérieures. » Si quelqu’un croit encore que la religion chrétienne est clandestine en Chine, je suppose qu’il a changé d’avis. Je simplifie, parce que l’Eglise ici est officiellement séparée de Rome. Le pouvoir en place raisonne aujourdhui comme faisait l’empereur Yongzhen, contemporain de la Régence en France: ayant compris que le Pape de Rome prétendait faire appliquer ses lois par les sujets de l’Empire, il avait interdit l’Eglise. Aujourdhui le gouvernement impérial tolère tout, le culte de l’argent comme les religions, à condition que personne ne lui fasse concurrence, que ses sujets n’aient pas d’autre allégeance que la sienne, donc pas de lien « administratif » avec Rome.

Je n’y connais pas grand-chose et si je continue je vais recevoir des critiques. Ici un étranger a du mal à suivre. Regardez une affiche qui figurait au début de l’année sur les grands panneaux dans la cour:

Panneau Rome

Rome, le Concile du Vatican; sur un autre panneau le Pape Benoît 16 et la foule pendant un voyage de Jean-Paul 2. Et si on s’arrête au petit schéma sur fond vert, on est sûr de ce que cela signifie.

schéma hiérarchie

Légende: le carré est le pape, les triangles les évêques, les croix les prêtres, les cercles les fidèles. La légende dit « première étape: hiérarchie (en deça du Salut) peu de relations. Deuxième étape: cercle des pensées communes (au-delà du Salut) unis autour de Dieu. » Je ne suis pas sûr de ma traduction, mais il est bien clair que sur la Terre il y a une Eglise hiérarchique et que cette paroisse de l’Eglise catholique chinoise officielle met le pape de Rome en haut. Je vais essayer de trouver quelqu’un pour m’expliquer, par exemplefanfan, le Salut, que mon dictionnaire dit être un mot du bouddhisme.

—— ajouté le 20 juin —- Quelqu’un m’a expliqué.fanerfan 2 , c’est le Concile Vatican II, pas le Salut; celui qui a remplacé la hiérarchie par la fraternité des coeurs. Quand même, j’ai l’impression qu’il reste encore quelque chose de la pyramide d’avant le Concile. Mais je ne suis pas un expert, juste un simple fidèlejiaoyou‘jiaoyou’, ami de la parole enseignée (de droite à gauche).

houzuangzi

En sortant, je passe devant les envoyés d’une paroisse de la campagne (mon épouse en voyant la photo m’a tout de suite dit qu’ils n’étaient pas de la ville; le teint, et la façon de s’asseoir). La banderole derrière eux dit « Houzhuangzi demande des dons aux fidèles pour construire des églises à plusieurs endroits ». Houzhuangzi est dans la campagne à 40 kilomètres du centre de Tianjin. Je mets un billet dans la caisse.

Dictionnaire visuel

Aujourdhui, je suis allé à l’institut des langues étrangères pour mon cours particulier de chinois élémentaire avec Pierre. A la fin du cours, il m’a présenté Alain, lui aussi étudiant en fin de deuxième année de français et anglais. Ils sont 45 étudiants dans leur promotion, ce qui fait un effectif de 200 étudiants en licence de français, sur les 5000 à peu près que compte le campus des Langues Etrangères de Tianjin. Un seul professeur français en deuxième année, en congé de son établissement en France (je vous le présenterai), et deux étudiants français qui apprennent le chinois au collège international. Ceux qui craignent de se retrouver entre Français dans une des universités de Pékin devraient venir ici (adresse pour s’inscrire). C’est l’usage chinois de raccompagner le visiteur, et d’autant plus loin qu’il est plus important. Je dois être très important, puisque Pierre et Alain m’ont escorté jusqu’à mon quartier, tout en discutant en français. Pour finir, nous sommes entrés dans la grande librairie, dont je ressors toujours en ayant acheté quelque chose. Au rayon des livres d’apprentissage du français, nous avons résolu le mystère de « la pierre à eau » rencontrée en cours dans un texte sur le bon vieux temps, que le professeur n’avait pas réussi à expliquer. Il s’agit de l’évier en pierre devant lequel le vieil auteur faisait sa toilette quand il était jeune à la campagne. Les textes du cours de civilisation française sont redoutables. Au rayon des dictionnaires français, nous avons regardé le Larousse Compact à couverture jaune, qui reproduit l’édition française complétée de sous-titres en chinois; il y a aussi le Robert français-chinois, définitions et exemples en français expliqués en chinois, qui n’est pas destiné aux étrangers; la prononciation n’est pas notée. Et puis nous avons trouvé le dictionnaire visuel français-anglais-chinois. Il faut que j’en parle.

couverture

En haut de la couverture, les trois grands caractères annoncent fa ying han, abrégé de fayufayulangue française, yingyuyingyulangue anglaise, hanyuhanyulangue chinoise. La France se dit faguofaguo, l’Angleterre yingguoyingguo, et comme les caractères phonétiques ont un sens, la France est le Pays des Lois, et l’Angleterre le Pays Brillant (l’Allemagne, deguo, est le Pays de la Vertu; l’Amérique, meiguo, le Beau Pays). Une exception dans la série. La Chine n’est pas le pays des Han (nom de la dynastie contemporaine de l’Empire Romain) mais le Pays du Centrezhongguol’Empire du Milieu, bien connu, et sa langue écrite est zhongwenzhongwen . En dessous, les quatre caractères disent ‘tujie cidian’, dessin explication, dictionnaire de mots (car il y a aussi les dictionnaires de caractères).

face
Les images proviennent de Grande Betagne, pays de l’édition originale, ce qui produit un petit effet d’exotisme ici. D’autres images seraient exotiques en France, par exemple ce campus.

Campus

Les Chinois qui ont quelque chose de semblable ne seront pas dépaysés. Et on peut trouver des images unanimistes qui ne désorientent personne.

Supermarché

Comme je ne peux pas feuilleter les 388 pages, index compris, je ne montrerai pas la planche de la restauration rapide, en anglais fast food, en chinoiskuaicankuai can, rapide nourriture.

Ce n’est pas nouveau. Je possède un dictionnaire visuel anglais-chinois, édition chinoise d’un ouvrage américain compilé par des universitaires Japonais dans les années 1980, avec la gravure et le nom de tous les caractères de l’opéra de Pékin. Difficile à utiliser en voyage. Le nouveau livre fait déja les délices de mon épouse, qui l’emportera en France et pourra appeler les marguerites et les framboises par leur nom. Il me manque la prononciation, mais c’est bien mieux que rien. Si je l’avais eu quand je suis allé acheter une targette neuve pour la porte des toilettes, je n’aurais pas autant sollicité la patience du quincailler.

dos et prix

Pour ceux qui veulent l’acheter, voici le dos de la couverture. Beijing. Editions de l’enseignement des langues étrangères. 2007. Prix imposé en Chine 45 yuans. Le numéro ISBN est dans les séries mondiales. Il existe une belle édition reliée, de plus grand format, anglais, français, allemand, japonais, chinois. ISBN 978-7-5600-3831-X

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(ajouté aujourdhui samedi 16) Un éminent sinologue, dont vous lirez le commentaire ci-après, me reproche de tromper mes lecteurs sur la signification des caractères utilisés en transcription phonétique. Donc, sur sa demande, je précise que fafala France, et aussi la loi, est l’abrégé defalansifalansi, le deuxième caractère étant l’orchidée, et le troisième qui n’est plus utilisé autrement qu’en transcription phonétique (c’est pour ça qu’on l’utilise, un peu comme une case noire de mots croisés) voudrait dire « celui-ci ». J’ai l’impression que le choix du caractère ou du radical phonétique adéquat est un jeu de l’esprit apprécié depuis des millénaires. D’autres pays ont une image plus réjouissante, par exempleputaoyaputaoya, le Portugal. Les deux premiers caractères sont le raisin, le dernier les dents (information pêchée sur la carte de l’Europe, page 316 de ce dictionnaire inépuisable).