Famille, joie, bonheur

Famille, joie, bonheur. En toute simplicité, c’est la transcription phonétique de Carrefour (jia le fu en notation normalisée, kia lö fou en notation EFEO _ école française d’extrème-orient, la plus proche de nos habitudes de prononciation). C’est la providence de l’expatrié qui a un ménage à tenir. Non pas qu’on y trouve des choses de France (il y en a) ou que les prix soient bas (il y a moins cher ailleurs), mais il y a des prix. Je peux y acheter des chaussettes, ou deux livres de bananes, ou une imprimante d’ordinateur, ou un papier découpé de la fête du printemps, sans me demander quel facteur de multiplication on a appliqué sur ma bonne mine d’étranger qui est dix fois plus riche qu’un Chinois équivalent. Au cours du change ce n’est pas tout à fait faux, mais ce n’est pas une raison. La petite galerie-marché d’alimentation en bas de chez nous est très sympathique, mais aucun prix n’est marqué, donc je n’y vais qu’après avoir mémorisé ce que vaut une livre de pommes ou un sac de dix kilos de farine. Les poireaux et les aubergines, c’est l’affaire de mon épouse.

A part ça, il y en a à moins de vingt minutes de marche de partout en ville, un Carrefour ou un Univers de la maison, le concurrent-copieur local. 5 dans la ville, 85 en Chine, le premier a ouvert en 1995 et aurait apporté deux grandes innovations, le caddy et la queue à la caisse. Le plan normal plait aux Chinois: en bas une galerie marchande, au-dessus un étage d’alimentation et choses consommables, un étage de choses durables, le parking à voitures en terrasse. Et le parc à vélos devant l’entrée. Certains sont comme en France, sur un seul plan, et il faut progresser longtemps à travers les tentations d’achat avant d’atteindre la nourriture, mais les clients n’aimaient pas, donc l’escalator permet de monter directement à l’étage désiré. Les caissières sont moins stressées qu’en France, elles prennent même le temps de ranger les achats dans les sacs plastique; on ne mélange pas la nourriture et la lessive, nous sommes au pays de la classification.

Pas la peine de vos montrer l’intérieur. C’est pareil qu’ailleurs. Sauf qu’au rayon alimentation beaucoup de choses sont présentées en vrac, avec des petites pelles ou des pincettes pour remplir le sac. Et qu’il y a des gens pour vous aider, à qui on peut demander la mise à la longueur d’un pantalon dans le quart d’heure (après l’avoir payé à une petite caisse et reçu un beau ticket orné d’un sceau rouge). J’aime bien Carrefour.

Les gens attentifs reconnaîtrons les trois drapeaux: France, Chine, Europe avec un petit avantage de dimension à la Chine. Les mêmes verront que nous sommes en ville, avec la station d’autobus et le feu rouge pour traverser, pas au bord d’un désert peuplé de voitures stationnées.

Le magasin de l’amitié

Après avoir regardé mon précédent écrit sur Mao et les billets de banque, mon épouse est allé chercher un billet de un yuan que je ne connaissais pas. C’est un certificat de change pour étrangers. Du temps où la Chine recevait les étrangers en petite quantité de peur qu’ils contaminent la révolution, elle les gardait soigneusement à l’abri de tout contact avec la réalité. Simon Leys en 1972 n’osait plus aller au restaurant. Avant qu’il s’asseye on faisait évacuer les clients de toutes les tables alentours (pour lire « les habits neufs du président Mao » et la suite, acheter « Essais sur la Chine », Bouquins Robert Laffont, isbn:2221085396, 24 euros). Un ancien collègue, qui avait fait son tour du monde de routard au milieu des années 70 s’était retrouvé dans une limousine à la sortie de l’aéroport, conduit vers son hôtel de luxe et convoyé ensuite vers tous les lieux qu’il avait dit vouloir visiter. Les étudiants internationaux de l’université des langues étrangères habitent encore leur résidence d’époque entourée de murs, avec restaurant, boutique, bureau de poste et poste de garde à l’unique entrée; heureusement la consigne a changé, mais les visiteurs s’inscrivent encore sur un registre. Il y avait les « magasins de l’amitié » installés dans les villes où les étrangers avaient le droit de résider, garnis de produits importés à leur intention, et de souvenirs chers à rapporter chez eux. On ne pouvait payer qu’en « certificats de change pour étrangers » et en présentant son passeport. Impossible pour un étranger d’obtenir des yuans normaux et d’aller faire ses courses comme tout le monde. Heureusement, comme nous sommes en Chine, il y avait aussi des gens désireux d’acheter les belles choses du magasin de l’amitié, et donc des bénévoles pour rendre service aux laowai en changeant leurs certificats contre des yuans ordinaires. Les années passant, les étrangers se multipliant, c’était devenu une gabegie indigne d’un pays sérieux, et le certificat de change a disparu au temps de Jiang Zemin, en 1995. Les magasins de l’amitié sont toujours ouverts. C’est cher et de bonne qualité. Mon ami Christophe y est allé acheter la belle assiette qu’il voulait m’offrir.

Le décor du dos du billet est le même que celui du billet d’un yuan, le lac de l’Ouest de Hangzhou.


Comme de bien entendu, tout a déja été écrit et expliqué; lisez par exemple Ish qui a vécu en Chine en 1989, quand le yuan pour étranger valait 1,80 yuan normal.

249 rue de la nouvelle splendeur

Xinhua lu. Rue de la nouvelle splendeur, ou bien rue de la Chine Nouvelle, comme l’agence qui porte le même nom. Splendeur et Chine s’écrivent de la même façon, le nom officiel étant « Empire du Milieu » comme ont traduit les Jésuites vers 1640, ou « Nation centrale » comme l’écrivait le Révérend Père Huc deux cents ans après. Je reviens à ma rue. Elle est dans le quartier préservé des anciennes concessions. C’est là que les Occidentaux ont fait construire leurs maisons avec jardin, et aussi beaucoup de Chinois riches qui trouvaient que la vie est plus paisible dans cette enclave que dans leur pays agité par les vagues de la fin de l’Empire et du début de la République. Ca se passait entre 1900 et 1930. Aujourdhui les villas sont occupées par des services officiels, ou des résidences de fonction, ou bien une école primaire comme au numéro 249.

Ca vaut un mao

Un mao, c’est un dixième de yuan, ça vaut à peu près un centime d’euro au cours d’aujourdhui. Le caractère à quatre traits est celui du poil, celui que le sage taoïste ne se souciait pas d’arracher à son mollet même si ça devait sauver le monde. C’est aussi le président Mao, ça s’écrit pareil. En ce moment, sa momie repose dans un grand machin rectangulaire en pierre qui bouche la vue de ceux qui veulent admirer l’axe impérial nord-sud tracé par les empereurs Ming quand ils construisirent la Cité Interdite. Et on continue de penser à lui. Il se passe quelque chose de bizarre. D’un côté ses successeurs aimeraient bien se débarrasser de lui, rien que pour faire taire ceux qui disent que, de son temps, le pays était peut-être moins riche mais les gens vivaient dans la sécurité et dans l’honneur. Ici, au lieu de continuer à me lire, écoutez ce que dit le journal d’un chinois là-dessus. Ensuite vous pourrez revenir et regarder les images. ………. De l’autre côté donc, les successeurs de Mao essaient d’en faire une image banale. Les anciens billets étaient dédiés aux minorités, à tous les gens qui ne sont pas Han, mais Hui, Miao, Mulao, Eluosi et autres (il y en a 56) avec un couple souriant en costume typique. Les nouveaux billets portent l’image de Mao jeune, au temps de Yan’an à l’arrivée de la Longue Marche. Toujours pareil, à part le format et la couleur, depuis le gros billet rouge (100 yuan, 10 euros) qu’on voit à la télévision, rangé dans les valises noires des feuilletons politiques, ou bourré dans les sacs de voyage des feuilletons de gangsters, jusqu’au petit billet vert de 1 yuan. Les tout petits billets de 5 mao, 2 mao, 1 mao, ont échappé à la normalisation, mais c’est qu’on veut les remplacer par des pièces.


Billets de cent, cinquante, dix, cinq yuan. il manque les billets de vingt yuan et d’un yuan.

Billets de cinq yuan, deux yuan, un yuan, et de cinq maos et un mao. Les commerçants plient les billets d’un mao par cinq. Bientôt ils deviendront des pièces de collection, comme les plus gros billets, qui commencent à valoir cher.

La promenade des oiseaux

 

 

Ce n’est pas aujourdhui que je les ai vus. Il pleut, ça n’arrive pas souvent ici, et les retraités sont restés chez eux. C’était dimanche dernier; un beau rayon de soleil éclairait le parc Zhongshan, littéralement « jardin de la montagne du milieu » mais c’est une erreur, ce jardin public est dédié à Sun Zhongshan, fondateur de la République chinoise en 1912, et promoteur de la veste à quatre poches et petit col (en France, costume Mao) pour remplacer la robe traditionnelle. En Europe, il s’appelle Sun Yat Sen, comme son nom se prononce en cantonais. Donc tous ceux qui élèvent des oiseaux chanteurs sont sortis avec eux pour les promener, et ils se sont retrouvés dans le jardin. Là, ils ont accroché les cages rondes aux fils tendus entre les arbres, espacées pour que les oiseaux ne se voient pas à mais qu’ils s’entendent. Ils ont relevé les rideaux bleus. Ils se sont assis sur les sièges qui leur sont réservés et ont fait silence pour écouter. Une scène que j’avais déja vue sur des images du temps des empereurs Ming, la même cage ronde, et le crochet de bronze facile à tenir dans une main. J’ai eu la permission de prendre des photos, mais sans trop m’approcher des oiseaux les plus timides.

Prendre l’autobus

Je prends l’autobus tous les jours. Ca coûte 1,5 yuan, sauf quelques uns qui coûtent 1 yuan sans que je voie la raison de la différence. La ligne 50 a quelques bus à 2 yuan; ils sont tout neufs et climatisés; ça doit être vrai, mais en cette saison il y fait aussi froid que dans les autres. Aux heures creuses, parce que le matin et le soir on se tient chaud quand il contient autant de voyageurs qu’on peut en mettre. Normalement, on monte par l’avant et on met l’argent dans le tronc sous les yeux du chauffeur, ou bien on présente sa carte au lecteur, qui proclame à haute voix « Carte d’étudiant », un simple coup de cloche pour l’usager moyen. L’argent qui reste sur la carte s’affiche aussi en gros chiffres rouges, tout le monde peut voir. Quand l’avant est plein, le chauffeur commande aux candidats en excédent de tenter leur chance à la porte arrière. Il compte sur eux pour atteindre l’avant et payer avant la fin du voyage, et il a raison, ils y arrivent, les usagers sont des gens honnêtes et polis. Quand toutes les places assises sont prises et qu’on peut encore circuler, on libère une place et on invite l’étranger agé à s’asseoir. Un grand-père debout a même fait lever son petit-fils pour moi. Je préfère les places à l’avant, face au couloir, qui laissent de la place pour les jambes. A l’approche de la station visée, ne pas oublier de se lever et de se planter bien en évidence devant la porte arrière, sinon le chauffeur, après un coup d’oeil pour vérifier que personne sur le trottoir ne veut monter, fonce vers la station suivante. La voix féminine qui annonce la prochaine station et recommande de faire attention en descendant fait alors savoir qu’on l’a ratée.

Chauffage urbain

Début octobre, les installateurs avaient envahi la cour, installé leur tente dortoir au milieu et leurs machines à façonner les tuyaux partout où il y avait de la place. Le maître monteur est venu dans l’appartement se faire désigner l’emplacement des radiateurs. Il a donné un ordre au perceur de cloisons qui a fait de jolis trous ronds avec sa machine électrique. Il a pris quelques mesures. Le lendemain le maître monteur est revenu avec ses deux aides et le porteur de radiateurs. En trois heures, ils ont tout mis en place, vissé les tuyaux avec de la céruse et de la filasse, et sont partis. Maintenant, les couloirs de l’immeuble ressemblent aux coursives du Nautilus. Dans l’appartement c’est un peu plus discret, mais on voit bien que ce n’était pas prévu.

Donc fini le chauffage par le sol qui chauffait si peu que je doutais qu’il existe. L’année dernière, l’office municipal avait promis un chauffage renforcé, « au moins 16 degrés garantis dans les logements ». Les chaufferies s’étaient mises en route à la date prévue par le calendrier. Il faisait déja tellement froid qu’un étudiant vietnamien du même cours que moi avait fait un début d’hypothermie dans sa chambre du bâtiment international de l’université. Cette année il fait presque tiède dehors, mais tout s’est mis en route selon le calendrier. Il fait donc trop chaud dans l’appartement. Les vannes des radiateurs ne sont pas accessibles à l’usager. Ouvrir les fenêtres est contraire aux principes d’économie. Ma femme a recouvert les radiateurs avec des serviettes de toilette. Ainsi nous rendons à la collectivité la chaleur dont nous n’avons pas besoin.
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Maintenant je regarde avec tendresse les gros tuyaux jaunes que sortent de la chaufferie dans la rue à côté et courent le long du trottoir ou plongent dans le sol sans qu’on puisse savoir pourquoi on a choisi de les cacher ou de les montrer. Le Centre Pompidou résidentiel. Dans notre cour on ne voit rien ou presque, juste un coude à côté de la porte d’entrée comme pour montrer que c’est bien chauffé.

Le premier jour de la dixième lune

Avant-hier, il y avait sur le trottoir de drôles d’éventaires. On vendait des vêtements de poupée en papier, des billets de deux mille dollars, d’autres de cent mille yuan à l’effigie du Premier Empereur, tout cela enveloppé de plastique brillant. Et tard le soir en rentrant du cours j’ai vu des pères de famille entretenir de petits feux au coin de la rue en y plaçant une par une des feuilles de papier jaune qui se séparaient en petits ronds percés d’un trou carré, comme des sapèques. A la maison, il y avait aussi sur le lit une belle robe miniature en papier, avec les gants et les chaussures, des billets agrafés aux poches. Et un gros rouleau de papier découpé en sapèques. Mon épouse m’a expliqué que le 21 septembre c’est le premier jour de la dixième lune. Elle a acheté de quoi envoyer un cadeau à sa mère dans l’autre monde. Sa mère le faisait pour ses grands-parents, et elle espère bien que son fils le fera plus tard pour elle. Je ne suis pas sûr qu’elle y croie vraiment, en tous cas elle ne veut pas discuter de cela avec un occidental.

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous sommes descendus tous les deux avec une boîte d’allumettes, et nous avons nous aussi fait un petit feu. Plus loin dans la rue, d’autres faisaient comme nous. Il y avait beaucoup de vent et les papiers ont failli s’envoler.

Vendanges 2006

Bruno Matray, président de l’UVB (union viticole du Beaujolais) était en Chine le 16 novembre au soir, avec un bon nombre de ses bouteilles de Beaujolais primeur (Matray Bruno Denis et Patrick, à Fleurie). Le vin a survécu à un tiers de tour du monde en avion, je peux en témoigner. (photo Le patriote du Beaujolais ). Mais il n’était pas venu seulement réjouir quelques invités et quelques expats, il était là pour contempler comment on vend le vin ici. Celui qui est importé et celui qu’on fait dans le voisinage, grande région viticole. Un de mes élèves m’avait demandé comment on fabrique le vin en France; j’ai expliqué longuement qu’en France on fait du vin, qu’il est interdit d’en fabriquer et qu’ils seraient en grand danger une fois arrivés là-bas s’ils font cette erreur de vocabulaire; fin de la digression. A droite, vous avez une bouteille d’excellent rouge des monts de Changbai en Mandchourie. La date de 1936 n’est pas un millésime, c’est celle de la première récolte commercialisée. Le petit médaillon rouge et bleu en bas à droite pourrait être une médaille du concours agricole, ce n’est que l’estampille du ministère de l’alimentation. 30,80 yuan la bouteille dans les hypermarchés, un peu plus de 3 euros. Les plus chers du rayon atteignent 16 euros, justement le prix auquel on prétend ici vendre le beaujolais-villages. Parce qu’il y a un rayon des vins importés. Du Chili, d’Afrique du Sud, d’Australie et de France aussi. Rangés par ordre de prix ils commencent à 40 yuan et montent jusqu’à 300 (au delà on ne va plus à l’hypermarché du quartier). L’ennui c’est que le côte de blaye se retrouve à côté du shiraz (un cépage) d’Afrique du Sud, le côtes du ventoux à côté du merlot du Chili, et qu’il est écrit nulle part que ça vient de France , alors que les autres étiquettes sont nettement plus claires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Revenons à nos vins de pays. Celui qui est en promotion à 34,80 yuan est le Dynasty rouge sec, à prix moyen. Le Dynasty le moins cher vaut 25 yuan, le plus cher 89 yuan. Celui-ci ressemble à un bordeaux entre-deux-mers. Il est fait par une entreprise franco-chinoise installée dans les années 1990.

Histoire totalement apocryphe: l’entreprise avait été pourvue par son actionnaire étatique d’un directeur habile aux négociations avec les administrations et les beaux-frères, ce qui permettait aux professionnels de travailler en paix. Ce directeur n’avait jamais bu de vin et ne s’en souciait pas. Le jour de la présentation de la première récolte vinifiée, on avait préparé une petite exposition pédagogique, avec des flacons d’échantillons du produit, préservé à chaque stade de la vinification. Le directeur goûte le vin et cela ne l’enthousiasme pas, pas assez le goût du raisin, et trop éloigné du goût chinois. Il demande un verre d’un autre flacon et s’enthousiasme « Pourquoi est-ce que nous ne produisons pas plutôt celui-là? » C’était le jus de raisin sorti du pressoir et conservé au frais. (et ce directeur a raison; les vins qui ont le plus de succès titrent 8 degrés, ou même 5. Je les trouve atrocement fruités; ma femme les préfère; nous avons chacun notre tour; ils sont moins chers aussi) .