Madame Li en France

Madame Li, c’est ma chère épouse. Elle était déjà venue en France, avec moi, avec son grand fils (et moi). Cette fois, elle est venue pour les funérailles de sa belle-mère. Elles s’appréciaient beaucoup, et étaient d’accord sur un point important: l’épouse est empereur dans sa famille. Ceux qui voient dans le mot fufu  « couple » un homme debout (avec un grand chapeau ou la grande épingle qui tient les cheveux serrés) accompagné d’une femme tenant un zhou « balai » (en haut, la main qui le tient) oublient généralement de dire que ce balai est le symbole de celle qui tient tout en main. Là-dessus, il faut lire « Les Chinois peints par eux-mêmes » écrit pour les Français par Tcheng Kitong, attaché militaire de l’ambassade à Paris (1884). Exemple: il remarque que les Français sont libres de prendre des maîtresses, alors que dans son pays c’est l’épouse qui choisit une concubine pour son mari, si elle le juge bon.

J’ajoute que la belle-mère de mon épouse apprécie aussi ses autres belles-filles, et je pense qu’elles sont tout autant d’accord, ainsi qu’avec leurs belles-soeurs, mes soeurs donc, mais ce n’est que mon opinion. Et quand notre mère a jugé qu’elle n’était plus capable de tenir sa place impériale, elle est partie rejoindre son mari et ses ancêtres, sans prévenir à l’avance.

Mon épouse est fonctionnaire de la municipalité (la municipalité de Tianjin est aussi peuplée que la Belgique), à un poste de responsabilité, et ne peut pas s’absenter sans autorisation et préavis. Elle a téléphoné à son directeur, en dehors des heures de travail, et a eu aussitôt la permission de partir tout de suite à l’étranger. Dans le passé, elle avait eu des problèmes pour obtenir des vacances en dehors du calendrier, et avait même été rappelée de France en urgence, mais on ne discute pas le motif qu’elle a donné.

Dernière vision de la terre de Chine. Les ouvrières de l’aéroport s’affairent autour du gros avion qui va nous transporter. C’est un avion d’Air France mais nous voyageons sous le drapeau de la compagnie de la Chine du Sud, China Southern.

Quelques minutes avant, j’avais été témoin de l’appel du personnel au sol qui allait prendre l’avion en charge. Le superviseur, en haut de l’escalier, est aussi une femme.

Escale à Paris chez nos amis du 13e arrondissement. J’ai l’impression d’être dans le salon d’une famille chinoise, où la maîtresse de maison prépare ses légumes tout en discutant avec une invitée (les cuisines sont si petites qu’on ne peut pas s’y tenir à plusieurs. On n’y entre que pour hacher et cuire.)  La maman de la jeune fille qui jette un regard noir sur le photographe est Française. Ses parents sont des Chinois du Cambodge arrivés en France quand elle était bébé. Ils n’ont jamais su parler français. Elle et ses frères ont tous des diplômes universitaires, sauf l’ainé qui est ingénieur. Sa langue maternelle est un dialecte chinois du sud. Celle de son mari est le mandarin de Pékin. Ils se sont rencontrés en France, et elle est allée en Chine pour la première fois avec lui, pour le banquet de mariage chez ses beaux-parents.

  La jeune fille studieuse est en train de faire un exercice d’écriture. gege « grand frère », jiejie « grande soeur » (il y a d’autres mots pour dire « petite soeur » et « petit frère », un pour dire « jumeaux », mais pas pour dire « frère » ou « soeur » ; cliquer pour mieux voir le cahier d’écriture). Elle fait ça pour que sa maman soit contente. Quand je lui demande :  ni duo da ? « toi combien grande », elle me répond « J’ai six ans. » Ses grand-parents ne parlaient aucune langue étrangère; ses parents ont appris le français à l’école; elle apprendra le chinois parce qu’elle les aime mais ça ne la soucie pas vraiment. Madame Li mon épouse, qui trie les légumes comme chez elle, pense que c’est la petite Chine en France qui gagnera.

Dans la suite de ce billet, je vais montrer des photos prises par madame Li en France pendant notre voyage. Elle ne fait pas de l’art, elle aime expliquer;  ce sont des souvenirs, à revoir plus tard et à montrer aux amis pour qu’ils comprennent. Les commentaires sont de moi et il ne faut pas les lui attribuer, même quand je la fais parler.

Cimetière du Nord, à Rouen. En France il y a de la place, et les morts résident dans des lieux plaisants. En Chine, il faut vivre à la campagne pour avoir son coin de terre (sous une petite butte avec une plaque de pierre debout du côté sud); en ville on se contente d’une logette dans un bâtiment collectif.

Jogging le dimanche matin autour du lac du Héron à Lille. Il y a d’aussi beaux jardins publics dans les grandes villes de Chine, où on oublierait qu’on est cerné par les constructions, s’il n’y avait pas cent personnes sur l’image, au lieu de trois.

Le ciel d’hiver est bleu et le soleil éblouissant, et on voit très loin dans l’air transparent, la réalité est aussi nette qu’un dessin.

Le soleil et les nuages, reflet sur l’eau du lac. Je n’aurais jamais essayé de faire cette photo, trop difficile d’arriver à quelque chose. Des nuages comme ceux-là, on n’en voit jamais à Tianjin: ciel blanc (l’hiver), ou tout noir (l’été), ou tout bleu (de temps en temps).

« Le Concert dans l’oeuf », de Jérôme Bosch, au musée des Beaux-Arts de Lille. C’est un des tableaux célèbres du musée, mais ce n’est pas pour ça que madame Li l’a photographié (en biais, elle sait que le flash de face tue les tableaux). Il n’y a vraiment rien d’équivalent en Chine, ni dans la tradition, ni dans le mirifique faux-occidental qu’on produit maintenant.

« La méditation », de Jean Béraud, peintre parisien, vers 1880, à l’époque où les Françaises mettaient un corset et où les Chinoises se faisaient encore de petits pieds.  Je ne sais pas très bien pourquoi elle a choisi ces oeuvres là plutôt que d’autres. Par contre, les porcelaines chinoises fabriquées spécialement pour l’exportation il y a 200 ans ne l’ont pas intéressée; c’est moi qui ai pris la photo.

Quelque chose de complètement différent: une tarte aux poireaux et au fromage. C’est une des cinquante images de plats, étalages de traiteur, rayons d’hypermarchés, pages de livres de cuisine, que j’ai trouvées dans l’appareil. Madame Li a rempli la mission d’espionnage industriel que son grand fils lui avait confié. Il est cuisinier au Cercle Diplomatique dans l’avenue de la Liberté à Tianjin (Jiefang lu pour ceux qui connaissent), l’ancien Cercle Allemand du temps des concessions, décor authentique et excellente cuisine occidentale,

mais la présentation n’est pas encore exactement ce qu’il faudrait. Il faudrait que la direction s’abonne à Elle Cuisine et d’autres bonnes publications. Est-ce que cette image la persuadera ?

Cette photo a été prise  par une bonne volonté de passage. En Chine, chaque lieu touristique est équipé d’un rocher décoratif ou d’une belle dalle de pierre où est gravé en grands caractères le nom de l’endroit.  J’ai vu des diaporamas composés uniquement d’images du voyageur prouvant qu’il y était. Le 13e arrondissement de Paris ne possède pas cet équipement. Le Géant Casino Masséna de l’avenue de Choisy l’a remplacé. La municipalité de Paris devrait y penser.

Vu des fenêtres de l’amie qui nous hébergeait à Paris, les pompiers de la caserne Masséna à l’exercice. Là aussi, Paris manque d’inscriptions. En Chine le moindre édifice public, même un terminus de ligne d’autobus, se proclame lui-même en grands caractères, parfois dans la calligraphie de l’empereur ou de celui qui le remplace aujourd’hui.

A partir d’ici, les images sont de nouveau de moi. Nous sommes chez Décathlon. Madame Li vient de réussir une des missions qu’elle s’était fixées: trouver un beau manteau d’hiver à la taille de son grand fils. Celui-ci a le gabarit des héros de Au bord de l’eau capables de brandir une hallebarde de cent kilos. Et le commerce, qui suit le plus grand nombre, ne propose pas grand-chose aux Chinois trop grands. Donc, après hésitation devant un autre fabriqué en Turquie, voici un magnifique anorak fabriqué en Chine pour la marque Quechua et vendu en Europe seulement.

Occasion de porter la Chine en France: nous sommes chez un de mes frères et ils reçoivent des amis en nombre (la tarte vue plus haut a été mangée ce jour là). Ils mangeront de jiaozi. L’image en haut illustre l’inquiétude devant le choix des matières premières. La farine « pour pâtisserie » conviendra-t-elle à la préparation qui a besoin de farine « pour petits pains à la vapeur » ? (dans une cuisine de la Chine du Nord, la question ne se pose pas; il y a un sac de 10 ou de 25 kilos ouvert en permanence; avertissement à celui ou celle qui reçoit sa belle-mère chinoise dans son intérieur occidental: assurez vous que le sac de farine et le sac de riz sont bien visibles dans la cuisine, sinon elle croira que vous vivez dans la misère et ne pouvez pas en acheter plus d’un kilo à la fois). Ici c’est la farine au nom générique qui sera choisie. Faute de grand hachoir on se contentera de chair à pâté boeuf et porc toute préparée. Au centre, deux étapes du façonnage: après avoir roulé en galette une petite boule de pâte, on dépose la bonne quantité de farce et on referme avec le bon geste qui assure que l’eau bouillante ne pénètrera pas pendant la cuisson. J’arrive à faire un jiaozi étanche, mais pas avec les petits plis qui démontrent que c’est bien préparé.

Retour à la maison: nous sommes dans la salle d’embarquement à Roissy.

Je m’aperçois que nous sommes déjà en Chine. Madame Li discute avec d’autres Tianjinoises qui terminent un voyage de groupe en Europe; accent de Tianjin, je comprends encore moins bien que d’habitude. C’est que nous allons embarquer sur un vol d’une compagnie chinoise; que ce soit un avion d’Air France n’y change pas grand-chose.  A l’aller je n’avais pas  fait attention.

L’Europe vue sur le petit écran qui orne le dossier du siège devant moi. Madame Li dort déjà, comme c’est son habitude en voyage. Juste un moyen d’aller d’un endroit à un autre.

Terminal 2 de l’aéroport de Pékin. Cette fois je suis sûr que nous sommes arrivés. On trouve cet appareil dans tous les lieux publics; un modèle plus petit équipe chaque famille. Eau tiède et eau bouillante, et il n’est plus nécessaire d’étonner les hôtes en demandant un verre d’eau chaude à boire.

Mon excuse auprès de ceux qui se sont inquiétés en me voyant ne plus écrire depuis cinq semaines: cette fois ci, en rentrant en Chine, j’ai eu du mal à retrouver la vie quotidienne. Il y a eu un virus rapporté de France qui a profité de la fatigue du voyage. Et puis le temps de me persuader qu’il me manque quelqu’un. En regardant les photos, je me suis dit que j’allais en imprimer une et la lui envoyer avec une lettre, et qu’elle les regarderait plusieurs fois.  Mais non, elle n’a plus besoin de les recevoir.

Cinquième

Samedi j’ai croisé dans la rue un vieux couple qui rentrait à la maison, chargé de sa provision de légumes d’hiver, choux et grands oignons qui ressemblent à des poireaux.  Ca me rappelle que c’est la fin de la cinquième année de ce blog, le temps passe. J’avais commencé le 6 novembre 2006.

Un père de famille sort de la cour où se tient le marché aux légumes d’hiver. Derrière lui à gauche, des jujubes séchées, à droite les tuyaux du chauffage urbain, qui ne fonctionne pas encore.

Depuis le temps, pas mal de gens s’y sont intéressés, même si ce n’est pas le grand nombre (un peu moins de 200 visiteurs par jour). Ce qui me fait le plus plaisir, ce sont les commentaires. Il y en a qui prennent la peine de dire qu’ils m’ont lu, presque à chaque article. Je ne réagis pas souvent, par paresse.

Un des vendeurs de choux. Le fond du camion est un mur de légumes. Quand il est arrivé, il devait être parfaitement plein.

L’outil d’administration du blog permet de savoir d’où viennent les visiteurs, quand ils l’ont consulté à partir du lien d’un autre site ou d’un autre blog qui en parle. Très favorablement comme Culturomonde : un article que j’ai été content de lire; l’auteur a bien compris ce que j’essaie de faire. Le plus récent: le forum de Arrêt sur Image, sur l’émission « Avec la Chine, on paie des décennies d’arrogance » (chercher le mot chou.) La discussion est digne d’être lue.

lu ma ye ; vert chanvre feuilleyi yuan wu jin ; un yuan cinq livres, ça fait un peu plus de 20 kilos de chou vert pour un euro.

Les intervenants contestent que les experts de la Chine autour de la table connaissent la Chine. Le problème, c’est que ceux qui connaissent vraiment (en travaillant, par exemple les professeurs de français des universités chinoises, avec contrat chinois et niveau de vie chinois) n’ont pas le temps de jouer les experts.

Ceux-ci sont plus chers et plus beaux. Production locale, précise la pancarte. bendi qing ma ye ; sur place endroit, vert comme la jeunesse, chanvre, feuille.870

Donc l’auteur du présent blog, habitant un appartement dans une résidence des années 1970-1980, en compagnie d’une maîtresse de maison qui est habituée à dépenser moins qu’un titulaire du RSA (au cours du change, certes) pour son train de vie,  est un expert d’une qualité plus pure que ceux qui passent leur vie à s’informer et ne connaissent donc rien à rien. Ainsi vont les raisonnements sur les media. La prochaine fois qu’il y aura une émission sur la Chine, inviter Christophe, qui vit une vie normale de travailleur à Suzhou (il faudra le payer; il a une famille à nourrir et son temps perdu coûte cher).

Il y a une autre raison que la réputation de son contenu pour expliquer la fréquentation du blog: les moteurs de recherche. Voici un échantillon récent de questions posées:

2011-11-05
pudding    5
statuette de mesopotamie au louvre  3
menu classe chinoi    3
canne à peche    3
roissy 2e    3
affiche crs    2
dubuffet    2

2011-11-04
manger du chou chinois    8
« manger du chou chinois » « tianjin »  5
chou chinois    5
tasse de cafée    4
infirmière    4
niveau laser    4
modele lettre attestation d’accueil visa 3
femme met marmite sur le gaz    3
pudding    3
la tour eiffel    2

2011-11-03
pudding    6
« manger du chou chinois » « tianjin »  6
echafaudage    5
pont avec grande roue    4
fiche de paie vierge    3
pont avec grande roue chinois    3
cochonfucius « cheval de papier »    3
chinois tour eiffel    3
pont sur chevalet    3
zhang xiaoyu    3

2011-11-02
pudding    8
facture restaurant de la vallée noble    5
manger du chou chinois    5
la grande roue de pékin    4
image moines de shaolin    4
livret de famille    4
zhang xiaoyu    4
maquettes d’immeubles    3
petard a vendre    3
architecture air vent    3

2011-11-01
zhang xiaoyu    7
sirenes en pierres ou en fer modernes    4
attestation consulaire algérie    4
meilleur bois radeau    3
beau monuments bretons    3
attestation d’accueil pour visa usa    3
bureau de travail moderne    3
manger du chou chinois    3
fusil de pètards    3
metro belleville    3

2011-10-31
pudding    15
manger du chou chinois    9
elle§moi les magasin    5
poisson grillé    4
photos de chinoises dans la rue    3
feu de papier    3
première perfusion    3
canne a peche    3
coudre    3
zhang xiaoyu    2

Il y en avait donc quelques uns qui savaient ce qu’ils cherchaient. Pour les autres, c’est le hasard de la mise en avant des mots du texte. C’est ainsi que l’article sur les visas, de 2007, complètement périmé, est un des plus consultés.


A côté des marchands de choux de saison, cette dame est une habituée du petit marché de la résidence. C’est à des gens comme ça que mon épouse achète de préférence (il y a un marché tout près de chez nous, mais couvert et contrôlé, nous habitons un quartier plus chic). Je n’ai pas le droit de l’accompagner, elle ne pourrait plus marchander. La marchande est très amusée de poser pour moi.

Signe de l’hiver qui approche, ce marchand porte un manteau matelassé, autrefois militaire. Avec ce vêtement tout en coton, qui pèse lourd comme une maison, ceux qui vivent dehors résistent à n’importe quel froid. C’est le secret des retraités qui jouent aux cartes dehors quand il gèle.

Ici nous sommes sur le parking à vélos du magasin Carrefour de Haiguan Si, en plein centre de la ville. Ce sont des choux blancs bai ma ye ; blanc chanvre feuille, avec une grosse nervure blanche, le chou chinois qu’on trouve en France. Le caractère ma, deux bottes d’herbe sous un abri, désigne le chanvre et beaucoup d’autres végétaux; dama  grand chanvre, c’est le cannabis.


Admirez les chaussures signées Playboy et le jean signé Diesel du jeune vendeur en contemplation devant sa marchandise.

Quant à moi, je pars demain en France, mon épouse aussi, et ce blog va s’arrêter quelque temps. L’article sur l’enterrement était une grimace de la destinée. Quelqu’un que je voyais devenir centenaire vient de se libérer de ce monde, sans prévenir. A plus tard.

Rénovation

La rénovation de notre appartement avance. Il y a deux semaines, en rentrant à la maison, je voyais ça:

Appartement en rénovationAu fond, c’était la cuisine, vitrée de tous les côtés comme un balcon fermé. En Chine, on n’aime pas faire la cuisine dans la maison et c’est la solution en ville pour être un peu dehors.

CarreleursLa semaine dernière, c’était plus réconfortant, mais toujours aussi peu habitable. Par la porte ouverte, on devine dans la chambre une pile d’assiettes posée par terre. Maintenant que le carrelage est fini, les assiettes sont de nouveau sur une étagère mais il faut encore aller dans la salle de bains pour faire la vaisselle et le réfrigérateur est au milieu de la chambre. L’évier et le chauffe-eau qui ira avec sont annoncés. Et on peut de nouveau chauffer les casseroles au gaz; la plaque à grands feux est posée par terre; les anciens meubles de cuisine ont disparu (pas de regret) et leurs remplaçants attendent que le plombier ait fini. Les artisans travaillent vite et joyeusement. Il y a un autre chantier dans le même bâtiment, si bien que nous ne sommes pas privés de marteau-piqueur. Ici tout le monde est habitué. Les appartements neufs sont livrés en béton sans rien à l’intérieur et ce sont les artisans commandés par le propriétaire qui les finissent. Les malheureux Toulousains d’Airbus, logés à leur arrivée dans un grand ensemble tout neuf, avaient été obligés de se réfugier dans quelque chose de moins bien et de plus ancien. Les travaux dans les appartements autour d’eux continuaient jour et nuit.

Premier avantage du carrelage: ma chère épouse peut tuer les moustiques sans faire une petite tache sur le mur blanc (la formule traditionnelle est un enduit blanc particulièrement absorbant; il se salit et on en remet une couche de temps en temps). Je ne sais pas pourquoi, les moustiques l’aiment et ne font pas attention à moi. Et puis je découvre que la machine à laver que j’avais eu tant de mal à faire admettre n’a pas encore gagné. Sa place est prévue dans la nouvelle cuisine, mais ma chère épouse n’a pas voulu que je la réinstalle provisoirement, pour qu’on puisse s’en servir. Elle a ressorti sa petite machine qui oblige à tout faire à la main. Je sais aussi qu’elle n’aime pas que je fasse la vaisselle, qui est une prérogative de la maîtresse de maison. (Que tous ceux qui rêvent d' »une épouse non féministe », comme disent les sites de rencontre, ne se précipitent pas en Chine du Nord. En échange, la femme est l’empereur dans sa maison. Elle m’a annoncé que l’appartement allait être rénové. Elle ne m’avait pas consulté avant.)

Dans la cour, je croise le porteur de charbon avec sa voiture à bras. La clientèle pour son « charbon nid d’abeille » a baissé avec l’arrivée d’un chauffage urbain qui marche bien il y a quatre ans (les tuyaux jaunes autour de l’entrée), mais le froid commence officiellement le 15 novembre seulement; pour l’instant on commence à ressentir la baisse de température. Certains vieux ménages avaient conservé leur poële ou leur mini-chauffage-central et le font fonctionner (pour nous, une couverture chauffante suffit).

Puisque je parle du temps, voici une image presque exceptionnelle: deux avions qui se poursuivent à dix kilomètres au-dessus de la ville. Il y a eu deux jours de vent et de pluie, puis deux jours de ciel bleu la semaine dernière, et un air aussi transparent qu’en Europe à l’automne. Mais la poussière s’est réinstallée et le ciel est de nouveau blanc.

Voila le ciel de samedi. On ne voit plus les avions passer. L’image des grands immeubles commence à se brouiller à quelques centaines de mètres.

Pourtant, c’est cette image là que la municipalité veut donner de sa grande ville, avec de hautes constructions qui servent à se repérer, et tout bien propre et rectangulaire.

Marché dans la rue le samedi.Pourtant, il suffit de se retourner et de regarder au ras du sol pour voir que les habitants ont une autre idée de la vie normale. Petite promenade le samedi, jour de grande animation, dans la Deuxième Avenue de Nankai (dans le district de Nankai, les rues sont à angle droit et numérotées, alors que dans notre quartier, ancienne concession occidentale, elles tournent dans tous les sens).

trottoir et bazarA gauche de l’étal du bazar, quelques poëles faits pour brûler le charbon nid d’abeilles, et des sièges percés qu’on installe sur les toilettes au ras du sol quand on a du mal à se plier comme il faut. Le secret de l’ambiance de l’endroit, ce sont les immenses trottoirs qui permettent aux commerçants d’étaler devant chez eux et aux artisans de s’activer en plein air.  Dans notre quartier, la municipalité a installé systématiquement de grands bacs à fleurs et arbustes pour occuper l’espace.


On peut aussi venir d’ailleurs pour étaler dans la rue. Derrière, sur la pancarte bleure « Réparation d’appareils électro-ménagers de la Deuxième avenue. » er malu jiadian wei xiu, (la traduction est de droite à gauche)

Vêtements pour enfants. Tout tient dans le triporteur et se replie en quelques instants.

Le poissonnier minimal: une balance à gauche, un siège pour le patron, un petit compresseur pour faire des bulles dans les bacs à poissons vivants, et un bout de ferraille pour tenir le panonceau qui dithuo yu, vivant poisson.

Celle-ci est plus solidement installée, devant sa boutique en dur. Au premier plan, des fruits de saison, raisin rouge et kakisshizi  . Le raisin est une tradition de la région, les voyageurs des siècles passés en parlent; il a un petit goût alcoolisé. Les vergers de kakis poussent dans la montagne au nord, là où passe la Grande Muraille. Il faut en profiter; le reste du temps on les trouve secs, un peu comme les figues.

La boutique de fruits est le côté rue d’une cour ancienne, qui a échappé à la reconstruction des années du socialisme. Avec ses constructions de fortune rajoutées partout où il y avait de la place, elle fait pauvre. A Pékin, désormais, on les rénove et des gens plus aisés que les anciens habitants s’y installent. A Tianjin on continue de les raser joyeusement.

Celui-ci va, le matin très tôt, à la campagne avec sa camionnette, et étale la marchandise du jour sur le trottoir. C’est le début des choux d’hiver, qu’on verra alignés au froid sur les paliers des résidences (son commerce, je ne garantis pas; on me l’avait expliqué pour d’autres).

Jus de canneQue fabriquent-ils sous le regard des clients ? Ils font du jus de canne à sucre. Les fagots de canne sont contre le mur, l’homme les épluche et les passe entre les rouleaux de la presse, et la femme soutire le jus et le conditionne dans des petits pots.

Voila le résultat. Rien à voir avec ce que j’avais vu a Brésil sur le bord de la route. Ca marche à l’électricité. Le jus est filtré. C’est sucré et parfumé, moins sucré que je n’aurais cru. Trois yuans, le prix dune cannette de bière dans un supermarché, avec une paille et un sac plastique pour les emporter. Ce sont des pères de famille qui en ont acheté devant moi. Les cannes viennent de loin, on n’en fait pas pousser dans le pays de Tianjin. Un autre producteur de jus de canne, son couteau à éplucher à la main. C’est le sien que j’ai bu.

En Chine, on aime bien manger ce qui vient d’être préparés sous vos yeux. C’est pour ça que la cuisine du restaurant est souvent en vitrine sur la salle. A l’arrière-plan, une armoire de fer avec un feu de charbon de bois en bas. Les blocs de glaise sont des poulets enveloppés dans du papier kraft.

on ne voit pas bien, mais la dernière enveloppe est une feuille de chou. Les clients font la queue pour emporter leur poulet longuement cuit et fondant .

Pour le plaisir, cette image qui nous transporte 40 ans en arrière, au temps de l’électrification et du premier chauffage urbain (les gros tuyaux au-dessus des têtes; effacer la balance électronique et le paquet de sacs en plastique bleu du marchand de tomates). Le mur de briques grises est vraiment ancien et l’était déjà en ce temps là.

On pourrait le demander à ce client qui porte les si confortables savates de tissu que seuls les vieux osent garder pour sortir (les autres ont tort). On voit sa casquette dans « Le Lotus Bleu » (1936), mais celles des autres sont plus modernes.

Une autre image qui pourrait prétendre dater du temps de l’électrification. Il y a seulement cinq ans, on voyait ça sur les grandes avenues du centre. La municipalité a tout caché sous terre, mais dès qu’on entre dans un quartier tout est resté. Mais ce qu’on voit dans les bacs rouges en bas de l’image est tout à fait moderne.

Ce sont des DVD pirates de films d’un peu partout. Celui-ci, , ye mu xia, nuit rideau dessous, sous le voile de la nuit, doit être de Hong Kong. (c’est la marchande de DVD qui l’avait mis ainsi en évidence). Là aussi, la recherche du paysage moderne et correct a avancé. Ce qu’on trouvait il y a cinq ans à l’entrée de Binjiang dao, la rue des plaisirs innocents, a été obligé de se cantonner aux marchés de quartier.

Sur le chemin du retour, une carte postale de la vie urbaine: une résidence avec sa façade de balcons (prévus par l’architecte) et de cages à barreaux (ajoutées par les occupants).  Et en bas un petit marché du soir devant l’entrée. A peine visible derrière, les immeubles de verre qui bordent la grande avenue. Notre résidence ressemble un peu à ça, mais sans marché du soir;  nous sommes trop près d’une grande avenue.

Enterrement

La semaine dernière, en rentrant à la maison, j’ai vu un cheval de papier blanc qui attendait devant notre escalier. Cela signifie qu’un de nos voisins va être enterré. Je ne le connaissais pas et il est mort à l’hôpital. Le petit kiosque en papier derrière le cheval abritera le coffret de ses cendres pendant la journée de deuil.

Derrière le cheval, le bâton est garni de monnaie en papier découpé. Pour le deuil d’une femme, c’est une vache qui prend la place du cheval. Le soir, il a été transporté sous une tente dressée dans la cour, où les proches veilleront toute la nuit.

Le lendemain, ce sont les gerbes de fleurs qui ont remplacé le cheval, avec des banderoles blanches à droite de la porte, noires à gauche. Si j’ai bien compris, ce sont les amis à droite et la famille et les alliés à gauche.

Les banderoles portent le nom de ceux qui ont apporté les fleurs d’un côté et un voeu de l’autre.  da jie fu an xi ; grande, soeur ainée,  mari, paix, respirer.  anxi Repose en paix. A noter: les mêmes gerbes de fleurs, avec des banderoles rouges et des fleurs rouges et jaunes, servent à célébrer les maisons neuves, les chantiers qui commencent, les ouvertures de magasins et d’entreprises.

Les vieux voisins du défunt se sont installés près de la tente pour parler de lui. Il y a de moins en moins de place dans la cour de la résidence pour déployer les rites. Les voitures l’ont envahie, en attendant qu’elles partent toutes un jour, quand on ne pourra plus les supporter.

Quand il a fait nuit, un cortège est sorti de la cour, portant le cheval et les fleurs. Je suis arrivé trop tard au carrefour de petites rues près de l’école primaire. Tout brûlait déjà.


Ce sont les membres de la famille qui s’inclinent devant le feu. Certains portent une étole et un pantalon de tissu écru. Simon Leys raconte que cette cérémonie et ces vêtements étaient interdits pendant la Révolution Culturelle et que tout est réapparu dès 1978.  A la campagne ça se passe dans les champs, autour de la butte de terre qu’on vient de monter. En ville ça peut être au cimetière, si la famille possède une tombe. Sinon c’est dans la rue, après qu’on ait mis le coffret des cendres dans le reposoir municipal. Le lendemain matin, tout est nettoyé. Les voitures ont attendu quelques minutes pour passer.

Et puis, dimanche, je suis retourné à Pékin voir un ami et, au passage, voter pour choisir le candidat du côté gauche du parti de gouvernement (puisque le prochain président de la France sera celui du côté gauche ou celui du côté droit, les autres partis ayant le droit de jouer mais pas de gagner, autant se protéger contre le pire). Dans le métro, j’ai croisé un homme avec des aigles sur le dos, dans un sac combiné pour le transport des cerf-volants, du treuil et du harnais. C’est une occupation aussi sérieuse que la pêche à la ligne.

A l’Alliance Française, l’ambiance est toujours aussi moderne et sérieuse.

J’ai maintenant une image de l’isoloir, qui manquait pour le cas où j’aurais à faire un exposé sur la procédure de vote. Ca ressemblait tellement à ce qui se passe dans une école communale en France que je me suis arrêté en descendant, au café du centre culturel.

Sandwich jambon-beurre et un verre de corbières, juste pour voir si ça a le même goût qu’en France. L’homme au bar parle français. Le prix est français aussi, 52 yuans, 6 euros, à peu près ce que ça aurait coûté à Paris, le prix d’un bon repas dans un restaurant honnête de Tianjin. Mais c’est pour le plaisir; ici il n’y a ni jambon, ni beurre, ni pain avec une vraie croûte et une mie un peu acide; ici le vin est aussi bon mais sans nom qui fait rêver.

Je suis en pleine descente dans la nostalgie. Aussi bien, en prenant le train, j’ai eu l’impression que le TGV chinois est en train de descendre des hauteurs olympiques de 2008 vers quelque chose qui ressemble au laisser-aller européen (français, pas allemand).

Gare de Tianjin. Au second plan, une palette de bouteilles d’eau, l’eau de luxe captée au Tibet à 5100 mètres d’altitude, mais les petites bouteilles ne sont plus disposées sur une étagère en bois verni à l’entrée des wagons; elles sont distribuées dans le hall de la gare à ceux qui présentent un billet. Au premier plan, une mendiante fait le tour des voyageurs en attente, presque aussi pressante que les petites Roumaines de la gare de Lyon à Paris. Fini le service d’ordre.

A la gare de Pékin Sud, dans la noble salle des départs, les voyageurs attendaient assis sur des fauteuils Louis-Philippe en rond autour de petites tables (seconde classe, imaginez un salon de mille mètres carrés avec des centaines de fauteuils, dominé par des palmiers), ou sur des canapés de style Mao à dosserets de dentelle (première classe). Il y a encore des fauteuils pour la première classe, mais la seconde classe doit se contenter de sièges en acier de salle d’attente. Les palmiers (ce sont des vrais) sont toujours là.

Et même la carrosserie de la rame de train rapide « Harmonie » ( hexie hao ; harmonie, marque) que des agent nettoyaient en entier pendant les vingt minutes qu’elle passe à quai avant de repartir, commence à ressembler à celle d’un TGV en fin de service. C’ est la saison des moustiques.

Mot d’excuse pour ce billet qui aurait dû être écrit depuis une semaine: notre appartement est en rénovation. Il va passer du confort authentique de 1980 (sol en béton, carrelage et eau chaude dans la salle de bains seulement) à quelque chose de plus moderne, et il va s’agrandir un peu. Mais ça veut dire que nous vivons réfugiés dans la seule chambre habitable, avec le marteau-piqueur dans la pièce à côté. Ma chère épouse a mal évalué les problèmes de l’état intermédiaire, et ce n’est pas fini. Donc à plus tard.

Faguo Shehuidang

De gauche à droite: loi, empire, société, réunir, parti. A gauche la France (l’empire de la loi, mais c’est aussi de la phonétique). Le caractère du milieu, qui associe le signe du sacré (un prêtre de profil, en vêtements liturgiques) à celui de la terre (un arbre planté dans le sol)  évoque le culte du dieu du lieu. Le Parti socialiste de France n’est pas un inconnu pour les Chinois. En janvier 2007 ils avaient pu voir (ceux qui regardent encore le grand journal de 7 heures du soir sur la première chaîne de toutes les provinces avaient pu voir) Ségolène Royal, président annoncé de la République française, choisie par le Parti français après un débat particulièrement large et libre, en attendant la ratification par le peuple français le 22 avril. Elle était donc dans le premier quart d’heure du journal, là où on met le chef d’Etat du jour reçu par le président Hu Jintao, assise dans un grand fauteuil blanc, au milieu des dirigeants du Parti chinois  (pas de l’Etat, ce sera après sa nomination).

Photos empruntées au China Daily

Depuis ce grave contresens sur la signification du mot « élection », les dirigeants chinois ont fait des progrès en lisant la presse officielle. L’agence Xinhua (Nouvelle-Chine)  a expliqué à ses lecteurs ce que c’est qu’une élection primaire, elle a diffusé un article sur le dernier sondage dans la nuit de samedi à dimanche, et un autre avec les résultats lundi matin (minuit à Paris). Traduction mécanique.

J’ai participé à l’évènement, en allant à l’Alliance Française de Pékin, celle qui est au-dessus du Centre culturel de Chaoyang (il y en a une autre à Xicheng du côté ouest de la ville tartare) La carte dans la salle de classe me rappelle l’école primaire où j’ai appris à lire (trois niveaux, on devait être une cinquantaine dans la classe). Le mobilier est nettement plus moderne.

Le bureau de vote est exactement comme un vrai. Si j’ai l’occasion de faire un cours sur les élections en France, j’ai les images. L’urne transparente est au fond.

Il faudra juste enlever le tronc des contributions (un billet de dix yuans, c’est légèrement plus cher qu’en France).  et le bloc de reçus numérotés (à conserver; il permettra de voter dimanche prochain sans donner de nouveau dix yuans). Il faudra aussi traduire, si c’est possible, l’expression « primaires citoyennes ».

Finalement, je crois que je n’essaierai pas. Allez donc expliquer à des Chinois la différence entre le côté gauche et le côté droit du Parti qui gouverne la France. Ils savent que la France est une démocratie et qu’il y a donc d’autres partis, mais  qui n’ont pas le droit de gouverner. D’ailleurs le sens d’un des mots qu’on traduit par « démocratie » est longuement expliqué dans des documents officiels. On peut lire en français « L’édification de la politique démocratique en Chine« . Sinon, il y a aussi dans chaque journal télévisé de sept heures du soir un sujet sur les désastres et les désordres de la démocratie (un autre mot), par exemple les grèves des trains de voyageurs, le fils du président hissé très jeune à un haut poste,  les manifestations contre le pouvoir de la finance (hier soir).

Je pourrai quand même expliquer qu’en France tout le monde a le droit de discuter de  politique et de participer au choix des dirigeants, et que tous les Français sont d’accord là-dessus et y tiennent beaucoup tout en donnant l’impression qu’ils se disputent sans arrêt. L’homme sur la photo est le grand tourmenté de la journée. Il est en train de lire les centaines de messages qu’il a reçus en réponse aux invitations à venir voter qu’il avait envoyées par email. Beaucoup sont mécontents que quelqu’un connaisse leur adresse email (pas moi, j’avais écrit pour savoir où ça se passerait en Chine).

En fait, beaucoup de Chinois savent comment cela fonctionne en Occident (lire Zhaihua, blogueur qui parle de l’Occident) (en traduction mécanique). Mais quand même, un étudiant m’a demandé un jour « Mais alors, en France n’importe qui peut être candidat à un poste difficile, et être élu, même s’il est incompétent pour faire le travail ? ». La réponse est oui, certes. Ausi bien, Sun Yatsen, le fondateur de la République chinoise à la fin de 1911 (on célèbre le centième anniversaire en ce moment) avait défini les Cinq Pouvoirs: le législatif, l’exécutif, le judiciaire, mais aussi le pouvoir d’examen qui vérifie la compétence de tous ceux qui occuperont des postes de service public (pas moyen de se présenter aux élections sans le diplôme et l’expérience qui conviennent), et le pouvoir du censeur qui examine et sanctionne tous ceux qui exercent une responsabilité publique, y compris ceux qui font les lois. C’étaient les pouvoirs indépendants du régime impérial, les trois premiers étant exercés au nom de l’empereur souverain.

Puisque nous sommes en Chine, il est possible de jouer au jeu des transcriptions de noms français. Chaque syllabe occidentale est remplacée par un caractère à peu près équivalent. De préférence on en choisit un qui n’a pas ou plus de sens, mais il n’y en a pas pour tout.

(Les transcriptions qui suivent sont celles de Xinhua, l’agence officielle, dans son plus récent article sur le sujet).

François Aolangde: ao secret, lang brillant et clair, de vertu (comme deguo, l’Allemagne).

 

 

Martine Aobuli: ao secret, bu tissu (comme le président Bushe), li ici.

 

 

Arnaud Mengtebuer: meng selon le ton signifie « ignorant » ou « tricheur », te exceptionnel, bu tissu, er n’a pas de sens. Il existe des conseillers en transcription favorable.

 

Ségolène Luoyaer:  luo filet à attraper les oiseaux, ya élégant ou cultivé (dans des mots de deux syllabes).

 

 

Manuel Waersi: wa tuile, er et si n’ont pas de sens.

 

 

Jean-Michel Beila: bei cauri (coquillage, clé de l’argent dans les caractères), la  radis (symbole du parti radical).

 

Comme rien n’est encore stabilisé, les transcriptions de l’article de Xinhua qui parle du dernier sondage sont différentes. Pour le second tour il y aura:

François Oulande: ou l’Europe, lan orchidée, de vertu.

 

 

Martine Ouburui: ou l’Europe, bu tissu, rui bon présage.

 

Un véritable expert étudierait les compatibilités: chaud ou froid, les cinq éléments (bois, terre, feu, eau, métal) et en tirerait des pronostics. Mais je ne suis pas un expert.

Retour vers la gare sud pour prendre le train de Tianjin. A l’heure de pointe,  correspondance à la station Xuanwumen, ligne 2 ciculaire à la place des anciennes murailles, ligne 4 nord-sud de l’ouest, qui passe par la gare sud.

Je n’avais pas pris le train depuis le mois de mai. Il y a du nouveau: je me vantais de sortir mon passeport ici moins souvent que ma carte d’identité en France. Mais tout est changé: on présente sa carte d’identité au distributeur de billets de train, les papiers à l’effigie de Mao ne suffisent plus. Et comme la machine ne lit pas encore les passeports, je dois aller au guichet, où la guichetière tape le numéro du passeport dans sa machine.

Un message animé réclame la carte. Le prix du billet a baissé de 3 yuans, aussi (un peu plus de 6 euros pour 135 kilomètres en une demi-heure ; le billet Paris-Rouen vaut 21 euros). Autre changement: le compteur de vitesse ne va plus au-delà de 280 km/heure. Pourtant le trajet ne dure que trois minutes de plus qu’au temps des glorieux 330 km/heure. Le compteur affiche-t-il la réalité ou les décisions prises sous la sage et scientifique direction du Gongchandangen commun, production, parti.

Rêve d’études

Je ne serai bientôt plus lecteur à l’université des langues étrangères. Celui que je remplace se prépare en ce moment à monter dans l’avion et je le rencontrerai bientôt, cet homme légendaire. D’ailleurs, pour l’administration de l’université, il est déjà présent, il changera seulement de visage. En attendant, je suis allé chercher sa paie du mois de septembre. Des billets rouges avec la tête de Mao jeune dessus, comme au temps où je calculais la paie de mon usine et le décompte de monnaie pour les enveloppes.

Cette semaine, pas de cours, c’est la « semaine d’or » de la fête nationale, 62e aniversaire de la proclamation de la République populaire. Mais il y aura cours samedi, à la place du jeudi, et dimanche à la place du vendredi. Nous avions failli aller visiter une sainte montagne, et puis mon épouse avait envie de se reposer, et il faut être en forme pour visiter la Chine pendant une semaine d’or.

Juste avant, j’étais allé au bureau des professeurs de français, et j’avais trouvé Martine (c’est son nom occidental, j’ai oublié de noter son nom chinois)  ma collègue provisoire, en contemplation devant un manuel de l’école primaire, première année.

http://kid.baby.sina.com.cn/2007-06-27/093020348.html

Sa fille est en train d’apprendre à lire l’alphabet latin pour pouvoir lire le pinyin, la transcription phonétique normalisée des caractères (Beijing au lieu de Pékin, Tianjin au lieu de Tientsin, Guangzhou au lieu de Canton; la vieille transcription de l’Ecole française d’Extrême-Orient est plus proche de la réalité pour un Français). En même temps, elle apprend à lire et écrire les caractères. Trop de choses pour une petite fille, pense sa maman, professeur d’université, qui a peur de ne pas être à la hauteur pour la faire bien travailler à la maison. Je vois une photo où sa fille est en toge de lauréat universitaire, un peu comme ces petits enfants de Chengdu (c’est une vraie cérémonie présidée par un officiel, pour la fin de la première année d’école primaire).

Ce grand stress des études, je n’avais pas vraiment leu l’occasion de le mesurer. Je connaissais déjà le Gao Kao, le concours national. Et une de « mes » étudiantes m’avait dit qu’elle avait choisi le français parce qu’elle n’avait pas pu choisir ce qu’elle voulait, toutes les places avaient été prises par des gens classés avant elle. Mais le spectacle de la vie quotidienne est bien plus souriant. Rien n’est trop bien pour ceux qui étudient.

Ici,  devant la grande école primaire qui est sur mon chemin vers l’université, des parents viennent chercher leurs enfants à la sortie de l’après_midi.

Un grand-père transporte son petit-fils jusqu’à la maison. Le sac à dos de l’écolier est devant.

Un autre grand-père a fait asseoir sa petite-fille sur le siège enfant comme si elle avait encore six ans. Devant lui, les voitures de parents qui ont plus de temps (il est rare de voir un grand-père conduire une auto).

D’autres écoliers en uniforme attendent qu’on vienne les chercher. Au-dessus de leurs tête « porte, devant, interdit, absolument, stationner, voiture ».

Au Jardin du Peuple, un grand-père enseigne la calligraphie. Il vient de tracer le caractère tianle ciel, et sa petite-fille commence tula terre, avec une moins bonne main. Il faut être vieux pour écrire vraiment bien.

Plus tard, elles iront au lycée. Ici, des élèves du lycée Chine Nouvellexinhua zhongxue ;  nouveau, Chine, centre, études ; sur le dos du survêtement d’uniforme, qui sont sorties pour midi, déjeuner au restaurant (pas le grand luxe, plat unique entre 10 et 20 yuans, mais c’est meilleur qu’à la cantine; celles qui rentrent déjà portent leur plat chaud dans un petit sac plastique). A la maison, les parents continueront de veiller sur la future lauréate.

Et puis un jour, ayant réussi le Grand Examen, elles iront à l’université, et elles se retrouveront brusquement très loin de chez elles, à six par chambre, sans maman pour faire le ménage et laver le linge.

A gauche dans l’ombre, le dortoir des étudiantes ordinaires; à droite au soleil, l’hôtel des étudiants internationaux, beaucoup plus confortable; il vent d’être terminé, c’est sa première année scolaire. J’ai pris la photo à l’heure des cours du matin et il n’y a personne sur l’image.

Vu d’en bas, le grand bâtiment des salles de cours, à l’heure de la fin des cours de l’après-midi. Il manque encore une image de l’intérieur de la cantine, des couloirs, et d’une chambrée avec les lits superposés; celle-ci est difficile à faire, je n’ai aucune raison d’aller dans un dortoir.

Vue d’en haut, l’entrée sud de l’université, devant le grand bâtiment des cours. A gauche, les barrières toutes neuves, mises en service fin septembre, pour contrôler l’entrée des voitures. Les professeurs ont le privilège de garer leur voiture sur le campus, et quelques autres ont le droit d’entrer. J’ai croisé un jour une Lexus avec chauffeur.

Dans un coin, une scène bizarre qui se répète tôt le matin, à midi, l’après-midi : des triporteurs ou des camionnettes s’arrêtent, les chauffeurs vident des sacs de colis sur le pavé et les étudiants se précipitent : c’est le courrier, des parents et des vendeurs par correspondance. J’ai du mal à imaginer comment ça marche si bien. C’est aussi une excuse légitime pour arriver en retard au cours.

Un jour, elles sortiront diplômées (nécessairement, l’université ne reçoit que des étudiantes capables de suivre les cours, n’offre aucune occasion de faire autre chose que le travail, et pas tellement d’endroits où on peut être seuls et tranquilles; ceux et celles qui veulent se dissiper doivent aller dehors).  Et elles seront alors capables de gagner leur vie en traduisant des livres, par exemple celui-ci avec sa couverture babélienne (gen faguo nuren xue chuan yi ; comme françaises femmes apprendre  porter vêtements). Le texte à l’intérieur est tout en chinois, avec de jolis dessins. Le prestige des femmes françaises se porte bien.

Et au pire elles verront dans une rue une annonce de recrutement, et postuleront pour la première ligne dian zhang, directrice de boutique (ou directeur, c’est de la fringue pour homme). La photo a été prise sur Binjiang dao, le petit Champs-Elysées de Tianjin. Souvenir nostalgique du temps où l’usine Citroën, quai de Javel à Paris, avait un tableau sur le portail, écrit à la craie: « On embauche ajusteurs, conducteurs de presse, hommes d’équipe; se présenter au bureau « . C’était en 1974; il n’y a plus de tableau, ni d’usine, et il n’y a plus que les agences d’intérim pour mettre ce genre de texte dans leur vitrine. Les chiffres sont en yuans; on a à peu près 9 yuans pour un euro en ce moment. A suivre, d’autres idées reçues sur les étudiants chinois.

Compréhension orale et audiovisuelle

Mes affaires vont bien. Le bureau de la sécurité publique m’a accordé une permission de séjour d’un an, qui commence exactement le lendemain de la fin du visa de six mois qui précède. Je n’ai donc jamais été hors la loi.  Mon accès à Internet en passant sous le Grande Muraille a été réparé. Ce n’était pas la faute des gens du gong’anbu wangluo anquan baowei juministère de la sécurité, internet, sécurité, protection, bureau; il y avait un ennui technique dans mon ordinateur et je l’ai réparé en supprimant toute l’installation de mon petit tunnel privé et en demandant à mon fournisseur d’en fabriquer une autre pour moi (le site internet du fournisseur en question est lui-même interdit d’accès et j’ai été obligé d’utiliser un autre truc pour tromper la vigilance des gens du wangluo anquan baowei ju; il y a toujours une solution mais on y perd de l’énergie).

Donc tout fonctionne de nouveau, je peux aller sur Youtube  et ailleurs pêcher de quoi nourrir mon cours de compréhension orale et audiovisuelle (le cours s’appelle comme ça en français, et je ne sais toujours pas comment ça s’écrit en chinois. Monsieur Yin, chef de département, m’a promis de me donner un tableau complet des programmes mais il a oublié.) Le but est de faire entendre aux étudiants autre chose que les cours dits par leurs professeurs, et de préférence des choses qui puissent les intéresser. La voix du professeur locuteur natif fait partie des moyens.

J’ai bien essayé de leur lire des poèmes de Baudelaire ou des morceaux de Connaissance de l’Est de Claudel (ça parle de la Chine, du temps où il était consul de France là-bas; à lire sur internet). Mais je ne suis pas un bon lecteur, et les étudiants ne m’entendent plus que pour commenter les autres. C’est ainsi que les étudiants de quatrième année ont entendu hier la  10e chronique de la haine ordinaire de Pierre Desproges, dite par l’auteur. Ils l’ont d’abord écoutée en entier avec un certain découragement, ça va trop vite. Puis en petits morceaux avec des commentaires du professeur, enfin avec le texte sous les yeux (retranscrit par moi avec quelques erreurs; j’aurais aussi pu le trouver sur internet. ). On pourrait en faire tout un cours: qui est Jacques Lang, qu’est-ce que la sénilité parlementaire … mais il faut se limiter. Et puis les conditions de travail donnent vite mal à la tête.

Ca se passe dans un  laboratoire de langues. Il y a de la place pour 90 étudiants, chacun devant son poste de travail relié à un serveur. Le professeur a un ordinateur et peut faire répéter sons et images sur les écrans des étudiants. Chaque étudiant peut aussi faire autre chose: dérouler un des cours qui sont dans le serveur, utiliser ce qu’il a apporté sur une clé personnelle. Je fais cours devant un groupe de 20 étudiants (3e et 4e année, deux demi-promotions) ou 10 (master 1). Le lieu manque de chaleur, j’aurais préféré un grand écran pour tout le monde; pour parler aux étudiants je dois utiliser le micro de mon casque personnel si nous sommes en train d’écouter ou de regarder quelque chose. Mais je peux par exemple afficher le texte pendant qu’on écoute le monologue.

Donc ce matin, cours avec les troisième année. Au programme: la chanson « L’hymne à l’amour » d’Edith Piaf, suivie de « Etoile des neiges » chanté par Line Renaud, puis deux sujets de journal télévisé sur le tournage à Paris du film Shanghai-Belleville (voir l’article), et pour terminer la suite du film « Bienvenue chez les Ch’ti ». Ca dure une heure quarante minutes, et il y a vingt minutes entre la fin du premier groupe et le début du second.Une pause de cinq minutes au milieu du cours pour sortir un instant de la concentration, c’est une étudiante qui m’a dit que c’était l’usage.

Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer
Et la terre peut bien s’écrouler
Peu m’importe si tu m’aimes
Je me fous du monde entier

Tant qu’ l’amour inond’ ra mes matins
Tant qu’ mon corps frémira sous tes mains
Peu m’importent les problèmes
Mon amour puisque tu m’aimes

J’irais jusqu’au bout du monde
Je me ferais teindre en blonde
Si tu me le demandais

J’irais décrocher la lune
J’irais voler la fortune
Si tu me le demandais …

L’hymne à l’amour tel que les étudiants l’ont entendu (mais sans images)

Question: qu’est-ce que ça signifie « Je me ferai teindre en blonde » ? Ca permet de faire un petit développement sur les expressions toutes faites pour parler de choses impossibles (j’irai décrocher la lune), le physique d’Edith Piaf, et la distinction entre les blondes et les brunes en Occident (rappel: en Chine tout le monde a les cheveux noirs et les yeux noirs, la « vraie blonde » est une idée inconnue; il y a des filles russes à l’université mais ce sont des étrangères, hors jeu). Discours totalement abusif et anachronique: Les blondes sont gentilles et un peu bêtes; les brunes ne sont pas gentilles et sont intelligentes.

Ensuite, c’est facile d’expliquer que l’ « Etoile des neiges » de Line Renaud ( son moderne nettoyé, que les étudiants ont entendu.)  est exactement le contraire d’Edith Piaf, amour, réflexion, fiançailles et mariage. Pas de difficulté linguistique, juste dire ce que c’est qu’un Petit Savoyard.

Les chansons ont pris un peu plus de vingt minutes, et il est temps de passer aux sujets de télévision. J’avais déjà exploité Strauss-Kahn (la faute morale du dimanche soir) ; cet homme parle très bien et pas trop vite, et les étudiants l’ont vu à la télévision chinoise en son temps (le sujet « les horreurs de la démocratie » des grands journaux télévisés), et aussi Jean-Pierre Pernaud (TF1 13 heures: l’hiver arrive, c’est le moment de payer l’impôt foncier). Mais pour une fois que ça parle des Chinois de Paris, je ne vais pas rater l’occasion.

 France3 Ile de France, journal du 29 aout.

Ce sujet de 2 minutes 20 secondes est un trésor. Des accents en français (accent chinois de la réalisatrice, accent d’jeun d’Anthony) , le vocabulaire du cinéma (tournage, long métrage, documentaire, fiction), et celui de l’immigration (diaspora, clandestin, passeur, deuxième génération) ; les lieux de Paris (Belleville, Petite Ceinture) ; l’avenir de la Chine et de la France. Et s’il manque quelque chose, je peux rajouter l’histoire personnelle des gens que je connais là-dedans, à commencer par Martial Wang, ami marieur à la chinoise (c’est lui qui m’a fait rencontrer mon épouse) et Anthony Pho qui est autant « deuxième génération » à la ville que sur l’écran. Ou bien l’histoire des Chinois de Wenzhou arrivés à Roissy avec un papier où était inscrit « Métro Belleville » à donner au chauffeur de taxi, qu’ils ont voulu payer en dollars parce qu’ils ne savaient pas qu’ils étaient en France.

Orange Cinémax 23 septembre.

Le sujet étant déja déblayé, les 4 minutes de ce bout d’émission sur le cinéma chinois passent très bien. En tout, il y a de quoi tenir presque une heure de cours, en regardant chaque sujet une fois en entier, puis par toutes petites tranches en expliquant et en répondant aux questions, puis de nouveau en entier une ou deux fois. Comme une étudiante m’avait demandé la semaine dernière si elle prononçait le français correctement, je me suis risqué à théoriser sur les Français qui aiment que les gens qui ressemblent à des étrangers parlent le français avec l’accent qui convient, tout en articulant assez bien pour qu’on les comprenne sans fatigue. Exemple: Jane Birkin qui a conservé avec soin son accent anglais, même après 40 ans en France. Et donc Show Chun Lee, la réalisatrice, qui parle français correctement avec un gros accent mais en prononçant les consonnes est tout à fait dans la note (confirmation à demander à ma cousine de Toronto, traductrice de l’anglais vers le français, et mariée à un Chinois de « deuxième génération » du Canada, qui parle anglais sans prononcer les consonnes et qu’elle est obligée d’écouter avec attention).

Après tout ça, 20 minutes du film « Bienvenue chez les Ch’ti », c’est parfait. Surtout la grande scène d’Antoine (Dany Boon) faisant sa déclaration à sa mère (Line Renaud) en faux ch’ti. En n’oubliant pas de signaler que Kad Merad, le directeur du bureau de poste de Bergues, est né à Sidi Bel Abbès, et que le père de Dany Boon est Kabyle.

Et pour revenir aux Français qui aiment que les étrangers aient un accent, je viens de me faire prendre moi aussi.

Sur cette photo, il y a deux étudiantes de l’université, et quatre étudiantes « Erasmus Mundus » envoyées par l’Institut supérieur des Traducteurs et Interprètes de Bruxelles (là où on forme ceux qui travailleront pour l’Europe). En sortant du grand immeuble des salles de cours, j’ai entendu une voix qui parlait en français « sans accent ». Pas un seul visage d’Occidentale à l’horizon. C’est que la Chinoise à droite est née en Europe (de parents vietnamiens). Pire encore, comme elle parlait vietnamien à la maison, elle a échappé à l’accent de Bruxelles de ses trois amies.

Avant de partir, une vue du mirifique bâtiment des salles de cours, tout neuf (terminé en 2007). 12 niveaux d’amphis, salles de classe, labos; un centre de réception par satellite et d’enregistrement des chaînes de télévision qui ne sont pas sur le câble des gens de la ville (CNN, TV5, BBC World etc), et que les étudiants peuvent regarder dans une salle équipée de plus de 100 postes autonomes, en direct ou sur cassette. Les architectes remarqueront les frontons grecs hors sujet qui rappellent le style du bâtiment historique de 1924 (en haut à droite sur l’image suivante).

Il me reste encore à écrire mon opinion définitive sur les étudiants (si j’attends d’en savoir assez, ce sera devenu trop compliqué et je ne pourrai plus rien écrire). Donc fin sur la vision du campus vu du dixième niveau, avec les étudiants qui finissent de se diriger vers la cantine (invisible à gauche; le bâtiment massif à gauche est la bibliothèque). Le jardin est tout petit au centre. Ce campus est vraiment à l’étroit au milieu de la ville, et la moitié des 4000 étudiants sont déjà exilés dans une zone d’activité d’enseignement très loin du centre.

Et puis, il faut que je m’occupe de préparer le cours de demain pour les étudiants de master. J’avais choisi un film bavard (c’est un cours de langue) mais bien trop difficile: « Ca ira mieux demain » de Jeanne Labrune ( bande annonce ). Au centre de l’histoire, il y a une commode de grand style et les étudiantes ont compris que c’est l’histoire de sa vie (va-t-elle pourrir, se gondoler) et elles m’ont déjà dit « Mais nous ne connaissons rien aux problèmes du bois ». Ma pédagogie n’est pas au point.

Waiguoren – Les gens du dehors

Je suis de nouveau dans le Pays du Centre, mais je ne peux pas oublier que je suis un homme du dehors, waiguoren, extérieur nation homme.

En France j’avais oublié les problèmes d’accès à Internet; et en Chine aussi grâce à mon abonnement à un service de réseau privé (VPN) . Mais ça ne marche plus. Ou bien les techniciens du ministère de la sécurité de l’information ont reçu de nouvelles consignes, ou bien c’est mon ordinateur qui a un problème. Donc pas de Facebook (je venais tout juste de découvrir les joies des réseaux sociaux) et les pages du journal Le Monde ou de l’encyclopédie Wikipedia s’affichent ou pas, selon qu’elles contiennent ou non l’adresse de sites internet interdits ou des mots interdits (en caractères latins, ce sont des mots anglais, mais la consultation de l’article sur l’abbaye de la Grâce-Dieu est interdite à cause d’un passage en vieux français). Heureusement, il reste les sites-relais, mais on ne peut pas tout faire avec. Par exemple, je ne pourrais pas mettre ce blog à jour en passant par là. Heureusement ce n’est pas interdit.

Autre raison de ne pas se sentir chez soi, le permis de séjour. Mon visa de six mois pour visite familiale se terminait ce vendredi. Je me suis préoccupé 10 jours avant de réunir les preuves que je suis moi, que je suis marié à mon épouse, qu’elle réside légalement à Tianjin, qu’elle a déclaré ma présence chez elle au bureau de la sécurité publique de son quartier. Ca a un peu trainé car mon épouse considère que demander le renouvellement trop tôt est du gaspillage car on perd des jours (le permis de séjour est payant, environ 2 yuans par jour, le prix d’un ticket d’autobus). Le temps qu’elle retrouve son hukou (le livret de logement où elle est inscrite et qui prouve qu’elle y est domiciliée), il ne restait plus que huit jours.

Je fais donc la queue au bureau des étrangers. Il y a toutes sortes de gens avec moi: des Coréens (beaucoup, c’est à côté), des Japonais, un Kazakh (voisin de l’Ouest). Depuis cinq ans maintenant qu je fréquente ce bureau, je n’avais jamais vu autant de monde, et ce n’est pas seulement parce que c’est la rentrée des étudiants. La Chine reçoit de plus en plus.

Les lieux et les moyens n’ont pas grandi. C’est toujours aussi bien organisé, avec le photographe (la queue à gauche)  l’ atelier de photocopie (la queue au fond à gauche), et des pupitres pour remplir les formulaires (au centre).  Ce sera comme la gare routière centrale, où on loge trois fois plus de trafic que prévu, et cela fonctionne quand même, jusqu’au jour où on ouvrira un autre lieu cinq fois plus grand (dans quelques mois pour la gare routière).

Mais cette fois il me manque quelque chose: le certificat sanitaire. Je savais que c’était indispensable pour les permis de travail d’un an. Mais le certificat de bonne santé et d’absence de maladie contagieuse est désormais indispensable pour tout. Le préposé au guichet fait appel à un collègue qui parle anglais pour me l’expliquer. Mon chinois ne lui fait pas assez illusion. Le collègue m’écrit en chinois l’adresse du lieu d’examen (Pukou dao n° 6, pour ceux qui en auront besoin). Heureusement, ce n’est pas loin de chez nous. L’ennui, c’est qu’il faut se présenter le matin et que le prochain matin d’ouverture est trois jours avant la fin du visa en cours. Lundi, fête de la lune, est férié. Le préposé me rassure, je pourrai respecter le délai, mais il ne faut pas que je m’attarde en Chine sans visa, donc je dois être exact. L’après-midi j’envoie un message à mon chef de département universitaire, pour lui demander de faire dire aux étudiants qu’ils n’auront pas cours ce jour-là. Tout s’est arrangé et j’ai pu donner mon cours en retard, vendredi matin, puis aller porter mon dossier au bureau de la sécurité publique.

Le centre médical des voyages internationaux est organisé pour traiter des foules avec le maximum d’efficacité. Il reçoit aussi les Chinois qui partent en voyage, bien plus nombreux que les étrangers. A l’entrée on remplit un questionnaire qui est aussitôt visé par un médecin trieur. On est reçu à un guichet qui enregistre l’identité et l’image du demandeur à travers la vitre. L’image du demandeur est imprimée sur la fiche d’examen pour qu’il n’y ait pas d’erreur sur la personne (cliquer sur l’image du couloir pour voir la fiche). Prélèvement de sang, électrocardiogramme, échographie de l’abdomen, radiographie, auscultation et prise de tension, test de vision, en allant d’une porte à la suivante dans le même couloir. La prise de sang est faite en une minute, on pose le bras sur un guichet pendant que les suivants font la queue. Les  examens prennent à peine plus de temps. La mesure du pouls et de la pression sanguine est faite par un robot qui envoie directement ses chiffres à l’ordinateur, comme la machine qui pèse et mesure le patient. D’ailleurs quand on arrive devant le médecin à chaque étape, la fiche d’examen est déjà affichée sur son écran. Et c’est sérieusement fait. L’échographe a bien vu qu’ il me manque la vésicule biliaire (retirée par ses collègues de l’hôpital universitaire en 2009).

Guichet d’examen d’urine: le patient prend un tube de plastique et va le remplir aux toilettes en face, le donne à la préposée qui trempe quelques bandes de papier dedans et le rend. Une machine avale les bandes de papier. La préposée s’est assuré de l’identité de l’intéressé pour que les résultats aillent dans le bon dossier. C’est de la médecine préventive de masse.

J’oubliais le passage à la caisse, avant les examens. Deux jours après, j’ai retiré le dossier des résultats, avec le certificat de bonne santé et 42 résultats de laboratoire. D’après la machine à mesurer, j’ai rapetissé depuis trois ans. Coût du bilan 543 yuans, à peu près 60 euros.


J’ai déposé mon dossier de demande de permis de séjour (j’ai failli écrire « renouvellement », mais c’est une erreur; il s’agit d’une nouvelle demande chaque fois, on n’acquiert pas des droits avec le temps, au mieux j’aurai un jour de quoi garnir un dossier de demande de permis de cinq ans). Je vais passer quelques jours dans un état administratif incertain puisque le nouveau visa ne sera pas établi avant lundi. Pour oublier mes soucis, je vais me promener dans le quartier italien, invention récente et haut lieu du tourisme et de la culture. Cette charmante fille est venue avec une amie pour faire des photos de sa nouvelle coupe de cheveux. Il n’y a pas que la queue de cheval pour se coiffer.

La jeune fille en bleu guide son petit troupeau de touristes troisième âge  (casquette rouge). Noter le t-shirt Go, Fight, Win, authentiquement chinois, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Les vêtements pour bébé aussi sont couverts d’inscriptions bénéfiques en caractères latins. Car tout ce qui est occidental est bénéfique, et le quartier italien est le sanctuaire des choses qui viennent d’Occident.

A gauche des amoureux, ces mini-tonneaux de bière allemande sont le symbole du quartier.

Il n’est pas absolument certain que cette bière ait été brassée en Allemagne, ni même que la marque multi-centenaire qui donnera toute sa valeur à la photo souvenir existe dans le pays d’origine. Aucune importance, d’ailleurs elle est très bonne à boire, et chère aussi, presque autant qu’un demi en terrasse à Paris (un pack de six boîtes de Tsingtao vaut deux  euros au supermarché du coin, et c’est une bière chère).Ici on peut acheter des masques de Venise dans une boutique qui vient du marché de Noël de Strasbourg.

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Devant la boutique du marchand de bijoux de verre de Murano, un numéro de Vogue Italie sur une petite table pour parfaire la couleur locale et authentique.


Mais j’ai tort de dire du mal des rêves d’Occident du quartier. C’est ici que les amoureux et les futurs mariés viennent pour fixer leur bonheur sur fond de signes favorables (ici, la façade de la brasserie bavaroise).

Aussi bien, il y a aussi de « vrais » Occidentaux. Contrairement à tous ceux qui l’entourent et qui sont vraiment italiens (construits à l’époque de Mussolini), ce bâtiment est vraiment chinois. C’était le temple des ancêtres construit par Zeng Guoquan, général des derniers empereurs Qing et grand lettré, bâtiment construit au moins soixante  ans plus tôt et respecté par les promoteurs du nouveau quartier au début du 20e siècle.

Mais regardez la lumière des lustres à travers les grandes fenêtres, et l’enseigne en haut à droite. C’est la brasserie parisienne Flo, qui a déjà une succursale à Pékin, du côté du troisième périphérique est.  fu lou, bonheur édifice, le Pavillon du Bonheur, une transcription phonétique bien plus chic que le fulou du manuel des transcriptions phonétiques des noms et prénoms français (isbn 7_100-01662-2 pour ceux qui voudront le commander chez leur libraire), qui ne signifie rien. La maison Flo n’a rien laissé au hasard. Même la pancarte sur le côté de la terrasse est raisonnablement francisée. La maison a ouvert au mois de juillet.

Je suis reçu par Arnaud, le chef de cuisine, né à Saint-Malo et parti exercer son art sur les grands paquebots et outre-mer. Il est très content de son lieu de travail et de ses cuisiniers; il commence à apprendre le chinois et compte sur eux pour lui faire faire des progrès. Il lui manque seulement des serveurs qui parlent français; avis aux étudiants qui veulent faire des extras. Sur l’image, Emily Fang, commerciale de la maison, qui parle un anglais très distingué, mais pas français malheureusement. Il ne manque rien au décor.

On peut même dîner à la cave, dans le rayonnement des grandes bouteilles rangées en vitrines climatisées (je ne suis pas sûr que la même chose existe réellement dans les grandes maisons de Paris, mais ici ça ajoute au plaisir). Il y a de petits salons aussi, comme ceux que Zola décrit dans ses romans à l’époque Napoléon III. Et ça convient aux habitudes chinoises. Pour les rendez-vous galants, on peut se faire ouvrir par le maître d’hôtel une porte discrète.

Evidemment, les tarifs de la carte aussi sont authentiques ( le moins cher est la soupe à l’oignon, qui coûte 48 yuans, le prix d’un repas de trois plats dans un restaurant local de bonne classe; cliquer dessus pour voir toute la carte), mais il y a un menu business lunch à midi, 88 yuans (10 euros) dans le même décor .

Et comme personne n’est parfait, un petit dérapage linguistique. Il ne faudrait jamais lésiner sur les traductions.

Je retourne dans la grande rue, pour saluer l’autre restaurant où on mange vraiment français, mais dans un décor imaginé ici.

La Seine, restaurant français avec une façade comme on l’attend ici, une tour Eiffel et des géraniums aux fenêtres. L’homme en blanc en bas à droite est le chef de cuisine. Il est en train d’étudier avec son adjoint en noir la carte d’un confrère du quartier (cuisine méditerranéenne, patron chinois) pour l’améliorer. L’expertise est rare. Aussi bien j’ai déjà mangé de sa cuisine et j’ai envie de le féliciter.

Les voila qui posent pour moi. Lui est Portugais, né en France (et donc Français aussi, un Européen, pour simplifier), marié ici et père de famille. Nous discutons des permis de séjour. Il espérait être traité comme un Chinois en France: la carte de séjour d’un an, puis la carte de dix ans et la tranquillité pour le travailleur. Mais lui aussi en est encore au permis de résidence d’un an, avec l’espoir de la carte de cinq ans, un jour peut-être. Nous déplorons ensemble.

Au moment de finir de rédiger ce papier, j’écoute en différé la confession publique sur TF1 (journal de 20 heures dimanche 18) de Strauss-Kahn, de retour de ses aventures. Et il nous sert un produit d’importation « … des démocraties vieillissantes … les gouvernements ne veulent pas prendre la mesure de l’ampleur du problème … ils ont des élections, ça les gêne … « . Ca ne vous rappelle rien ? A moi oui: c’est ce que le gouvernement chinois rabâche à longueur de discours et en commentaire des journaux télévisés sur les malheurs de l’Occident « la démocratie est une impasse … le gouvernement scientifique guidé par le Parti permet de prendre au bon moment les décisions les meilleures pour la nation … » L’ancien patron du Fonds monétaire international rêve tout haut de « gouvernance ». Un peu comme ce brave Alain Peyrefitte, ministre en visite officielle dans la Chine de Mao et de Zhou Enlai (« Quand la Chine s’éveillera », voyage de 1971), qui écrivait en toute innocence, en comparant son travail de ministre à celui de ses collègues maoïstes « Ah, s’il n’y avait pas cette démocratie, comme on gouvernerait bien. » La cuisine d’un pays servie par quelqu’un d’un autre pays a quelquefois un goût bizarre.

Locuteur natif

C’est la rentrée scolaire et universitaire en Chine. Les élèves de l’école secondaire en bas de chez nous écoutent le discours de leur directeur. Ca m’impressionne toujours de voir comment ils se mettent en rang.

Au premier plan les porte-bagages des vélos. La façade typique d’une résidence du quartier ne fait pas partie de l’école.

L’école a été rénovée pendant les vacances. Juste avant de partir en France, j’avais pu assister au spectacle. Le sol de la cour aussi a été changé. Il est maintenant en béton élastique rouge et les terrains de basket sont peints en vert. La sonorisation aussi est nouvelle, plus de sonnerie, c’est une musiquette qui marque le début et la fin des cours, quelque chose comme l’air de « L’école est finie » de Sheila (1964, le temps passe).

Je n’aurais pas dû être là. Si tout s’était passé comme prévu, je serais aujourd’hui en train de me remettre du voyage de retour, ou d’écrire un article sur les beautés du voyage en train à travers la France. Mais j’ai reçu à la fin du mois de juillet un message de Chine de la part de l’Université des Langues étrangères  de Tianjin : « J’écris cette lettre pour but de savoir quand vous rentrerez en Chine et si vous voulez enseigner le français lors de septembre au début du nouveau semestre parce que le nouveau chef de département me demande cette question. Le nouveau professeur français qui remplacera Lucas va venir au mois octobre à cause des Problèmes de formalités. » Lucas, c’est le professeur de français  que je connais, et qui enseigne cette année à l’université de Xian (là où est l’armée impériale en céramique). C’est même sa faute si je suis ainsi sollicité. J’avais rencontré des professeurs le jour des photos de groupe sur le campus de l’université. Difficile de refuser, donc j’ai appelé ma compagnie aérienne pour savoir s’il y avait une place de retour plus tôt (le premier cours étant le 29 aout, il vaut mieux arriver et se reposer avant). Et puis l’université des langues étrangères est dans notre quartier, même pas un quart d’heure à pied.

Etudiants en fin de licence de françaisVoici les nouveaux titulaires de la licence de français (4 ans, comme l’ancien régime français)  qui s’échauffent pour la photo de groupe. Le rang de chaises en bas est destiné aux professeurs. Comme il y avait un absent, le régisseur m’a demandé de m’asseoir sur le siège vide.

Licence d'anglaisPhoto prise le même jour: une partie des titulaires de la licence d’anglais. Les têtes des professeurs sont en bas, les garçons en haut. Ca donne une idée de la proportion dans cette université: cinq sixièmes d’étudiantes.

Donc je vais enseigner en interim le français aux étudiants de troisième et quatrième année, et aussi en première année de maîtrise, et assurer le cours de « compréhension orale et audiovisuelle ». Ma qualification: je suis « locuteur natif » de la langue française ( fayu, à gauche; le caractère fa signifie la loi; la France est doncfaguo le pays des lois, comme l’Allemagne estdeguo le pays de la vertu). Les étudiants parlent et comprennent plutôt bien le français, mais entendre du « vrai » français a une vertu particulière. Il est prévu d’alterner les films ou émissions de télévision, les chansons et les discours à écouter, et les histoires racontées par le professeur, le tout avec les commentaires et répétitions assurés par le professeur. C’est organisé en deux groupes par année, de vingt auditeurs environ. J’espérais un grand écran et une bonne sono. Mais il faudrait des salles de cours un peu mieux insonorisées. La salle  est un laboratoire de langues redoutablement équipé. Chaque étudiant a devant lui un écran en couleurs et met un casque d’écoute avec micro. Le professeur a les commandes de l’ordinateur et du lecteur de DVD, et lui aussi un casque et un micro. Il va falloir s’habituer. Ca ne marche pas si mal. Je peux afficher le texte après l’avoir fait entendre.

Pas encore d’image de la salle de cours, mais voici ce qu’on voit par les fenêtres: le bâtiment historique de 1925 et d’autres plus récents à droite. Nous sommes au 10 e étage d’un bâtiment tout neuf. 

Pour commencer, les 4e année suivent « Meilleur espoir féminin », film de Gérard Jugnot, très bavard, c’est le but. Les 3e année ont droit à « Bienvenue chez les Ch’ti ». Pendant le premier cours, histoire de raconter quelque chose, j’avais fait un exposé des langues et des dialectes en France (en Chine tout le monde est bilingue: le dialecte de la province et le zhongguohua, la langue de l’école et de la télévision; le cantonais ou le shanghaïen sont aussi loin du chinois que le catalan ou le portugais du français). Personne ne savait que le breton existe et que c’est une langue (pas un dialecte comme le ch’ti). L’histoire du film ne devrait pas être trop difficile à suivre.

Et puis j’ai commencé à exploiter un trésor linguistique: les CD de la grande compilation des 50 ans de Salut les copains, achetée par hasard juste avant de partir. Une langue et des sujets faciles à comprendre, et les textes ne sont pas toujours si niais que ça. Les 4e année ont entendu « Mon amie la rose » de Françoise Hardy :

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin
A l’aurore je suis née
Baptisée de rosée
Je me suis épanouie
Heureuse et amoureuse
Aux rayons du soleil
Me suis fermée la nuit
Me suis réveillée vieille

Pourtant j’étais très belle
Oui j’étais la plus belle
Des fleurs de ton jardin

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin
Vois le dieu qui m’a faite
Me fait courber la tête
Et je sens que je tombe
Et je sens que je tombe
Mon cœur est presque nu
J’ai le pied dans la tombe
Déjà je ne suis plus

Tu m’admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain.

[…] 

J’ai eu l’impression qu’elles (et ils) ont apprécié. (je mettrai la musique dans ce blog dès que j’aurai trouvé une version en ligne). Et j’ai pu placer aussi Ronsard

 

Mignonne, allons voir si la Rose,
Qui ce matin avoit desclose
Sa robe de pourpre au Soleil,
A point perdu ceste vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vostre pareil.  …

Pourvu que le professeur d’histoire de la littérature ne retrouve pas Françoise Hardy parmi les poètes de la Renaissance.

Mais ce n’est pas ça le plus intéressant. Pour la 4e année, il y a un cours de « rédaction, composition ». Si j’ai bien compris, il s’agit d’entraîner les étudiants à l’art de rédiger une dissertation à partir de matériaux qu’ils ont réunis, préparation à la rédaction de leur mémoire de fin de licence.  Là aussi, pour le premier cours il a fallu trouver quelque chose. J’ai apporté le couple de Bretons en costume, oeuvre de Anh Gloux, et je les ai posés sur le bureau :

Certains ont fait la description, d’autres ont raconté une histoire, ou bien un souvenir. 

La première est en français un peu hésitant, mais qui se fait comprendre.

« Deux poupées

Dans un étalage, il y a 2 poupées. L’une est soldat et l’autre est cuisinier. Mais ils sont ici seulement 2 mois. Avant cela, ils sont les habitants d’un petit village. Ils sont enchantés par quelqu’un, on ne sait pas c’est qui. Tous les deux peuvent parler, mais on ne peut pas les entendre, ils bavardent à voix basse. Ils discutent souvent de leur vie hors. Pendant ces 2 mois, ils ont fait amis, et ils ont su les affaires qu’ils ne savaient pas. Comme qui est victime d’un crime ou comment faire la cuisine. »

Boy meets girl:

Ces deux poupées sont faites par le mari pour célébrer leur 20e anniversaire de leur (barré: mariage) rencontre. Lui, il était un jeune homme de 20 ans, sans rêve ni poursuite. Un jour, il a conduit la voiture de son père à la campagne de la Bretagne pour passer un week-end aussi banal que les autres. Sur la route, il a vu une jeune fille qui portait beaucoup de choses. Evidemment, elle venait du marché. On était en plein été. Il s’est arrêté auprès d’elle, lui a dit qu’il pouvait la conduit à la maison. Elle a hésité pendant quelques secondes, et elle a monté dans sa voiture. Leur rencontre, c’est comme ça.
A travers les fenêtres, l’océan de blé brille au soleil. La voiture s’avance. La musique suit. Ils ont parlé de temps en temps, mais la plupart du temps, ils restaient en silence. Quand il l’a regardé, elle contemplait l’océan de blé, et quand elle l’a regardé, il s’est concerné à la conduire. L’amour est une chose inexplicable. 

Son image de bonheur :

En voyant ce couple de poupée, je me souviens de mes parents. Maintenant mes parents habitent [[… à 1200 km de Tianjin …]]. Mais moi j’habite à Tianjin qui est loin de [[…]]. Ils me manquent beaucoup. Comme le couple de poupée, mes parents sourient beaucoup parce qu’ils voient tout en rose. Ils travaillent beaucoup pour nourrir les bouches de la famille et pour supporter les frais de mes études. Mon père travaille dans une entreprise publique et ma mère dans une entreprise de [[…]]. Ils sont gentils et travailleux. La poupée d’homme est belle ainsi que mon père. Tous les jours il porte bien et va au travail mais il est modeste. Il a beaucoup d’amis. Et la poupée masculine semble un gentilhomme. Oui mon père ne fume pas de cigarette ni boit de vin. Il a un horaire régulier. Quant à ma mère, justement comme la poupée féminine, après le travail elle rentre à la maison, portant une jupe, et commence à préparer le dîner. L’autre jour, elle m’a envoyé un texte disant qu’elle pense à moi tous les jours et qu’avant de se coucher chaque soir, elle regarde mes photos longtemps. Ma mère est sage et sensible. Je la console et l’encourage de temps en temps.
Selon moi, le couple de poupée est joli et convenable. Et ma famille est harmonique aussi.

(je n’ai rien corrigé, l’orthographe non plus , juste enlevé un nom propre qui ferait reconnaître l’auteur.)

Dans le jardin du campus, avec le bâtiment historique. La photo date du mois de juin.

Si je voulais écrire un livre sur la Chine, je m’arrangerais pour garder ce poste de professeur. Un peu comme Laurence Wylie, l’ethnologue qui s’était installé dans un village du sud de la France avec sa famille, pour étudier la société française (Village in the Vaucluse, traduction en français, Gallimard, 1979). Ayant mis ses enfants à l’école communale, il avait embauché les institutrices comme informateurs ethnographiques: quand il avait besoin de savoir quelque chose, il leur demandait de faire faire une rédaction à leurs élèves.

Un exemple: comme j’avais besoin de connaître tout le monde, j’ai demandé à chacun de rédiger une petite explication de son nom et prénom chinois (chacun a aussi un prénom français choisi au début de ses études, mais c’est autre chose). J’ai donc plus de 80 textes, et j’ai bien envie d’en publier ici, avec la permission des auteurs (pas moyen de cacher leurs noms !). En voici un, sans permission, mais je crois que seul l’auteur se reconnaîtra.

Ma mère et mon père ont tous « une montagne » dans leur prénom. Comme je suis leur fils, je suis « la gorge » entre les deux montagnes. Puis mon grand-père a choisi [ un mot ] pour décrire la « gorge » et pour rendre mon prénom plus masculin. Donc mon prénom signifie une gorge entre deux montagnes, où il y a un torrent impétueux.


Shanghaï Belleville


J’ai pris l’avion il y a un peu plus d’une semaine. Je suis rentré chez moi et je suis donc à Tianjin, son air opaque, sa chaleur et sa pluie d’été. Ma chère épouse a eu l’air contente de me revoir, et moi aussi. J’avais passé la dernière journée à Paris chez mes amis Wang, qui vivent dans le 13e arrondissement, là où on voit beaucoup de Chinois.

Il y a une petite Chine en France. N’importe qui peut y aller en touriste, en sortant du métro parisien à « Porte d’Ivry » ou à « Olympiades ». Ou bien à « Belleville ». On peut dîner dans un restaurant « vraiment chinois »,  ou acheter à manger chez Tang Frères ou Paristore. Ou bien on tombe dessus par hasard. Il y a quelques années, un contrôleur qui regardait les voyageurs finir de sortir du TGV en gare de Bordeaux a vu arriver un Chinois très ému qui lui a dit « _ Je ne trouve pas la valise ! ».  « _ Votre valise ? » « _ Oui, celle qui aurait dû être à l’entrée de la troisième voiture.  » Et le Chinois a expliqué : il travaille dans un restaurant chinois. Tous les jours il vient chercher la valise que son confrère de Paris met dans la troisième voiture du TGV, remplie de plats préparés tout frais pour le service du jour, une spécialité. Ca, c’est innocent, juste un petit coin de la réalité : il y a une Chine que personne ne connaît sauf ceux qui l’habitent, une société complète avec des familles et des aventuriers, des prolétaires et des capitalistes, des entreprises, des usines, des hôtels, des magasins, qui ont une vitrine sur la rue, ou pas.

Martial Wang rue du JavelotSept heures du soir. Derrière mon ami Martial Wang, l’entrée de la rue du Javelot, qui traverse sous terre la dalle des Olympiades, le quartier de grandes tours du 13e arrondissement. La première fois que j’ai été Parisien, vers 1982, je m’étais perdu un soir à l’étage intermédiaire de la dalle. J’étais dans une grande salle vide, remplie du bruit de voix féminines, avec une petite porte éclairée à l’autre bout. Ayant passé la porte, j’ai vu une autre grande salle en pleine lumière, et des femmes devant des machines à coudre, noyées dans une mer de tissus et de vêtements, qui parlaient très fort dans le raffut. Quand elles se sont aperçues de mon arrivée, le bruit a brusquement diminué. On ne m’attendait pas. Je suis parti.

Martial Wang joue dans le premier film de cinéma qui se passe dans la petite Chine. La réalisatrice Showchun Lee est Taiwanaise, mariée à un Parisien, et depuis des années elle explore ce pays avec ses documentaires. Cette fois elle a construit une histoire imaginée avec les histoires vraies qu’on lui a racontées. La voiture de la production va passer pour nous transporter sur le tournage de cette nuit; je suis invité grâce à Ghislaine, l’épouse de Martial, que ça réjouit tous les jours depuis douze ans de s’appeler madame Wang, contrairement à l’usage chinois de conserver son nom, parce que les naïfs ne s’attendent pas à voir une madame Wang blonde et rose. Les photos de cet article ont été prises par elle, sauf les images du jour. J’ai pu lire un exemplaire ancien du scénario et je vais essayer d’expliquer ce qui arrive, sans garantie.

Métro Belleville, jourLe métro Belleville, centre du quartier et lieu principal du film. Le nom et l’endroit sont connus dans toute la Chine. Dans le film Shijie (The World en anglais, 2004), qui se passe chez les figurants d’un parc d’attractions de Pékin, avec une Tour Eiffel de 30 mètres et des Pyramides à hauteur d’homme, une des héroïnes contemple la photo de son mari parti à Paris depuis des années, posant devant une bouche du métro Belleville (de style Guimard, qui ne ressemble pas du tout à la vraie). Martial joue le rôle de « l’Homme tombé du ciel » arrivé en France, on n’explique pas comment, pour retrouver sa femme qui a disparu.

Huit heures, près de la loge des comédiens installée dans un centre social de la mairie de Paris. De gauche à droite: Henri (Jacques Boudet, il a joué de Gaulle), le retraité français qui rêvait de se remarier avec une Asiatique et qui  grâce à un site internet vient de rencontrer Anna, venue du Dongbei (le Nord-Est, autrefois la Mandchourie). En attendant de trouver un homme avec carte d’identité française, Anna est prostituée ; Le Croate, le beau garçon en blanc, est Chinois, né en Croatie. Il parle croate et très mal chinois. Son rêve est de se marier avec Meiline (de dos), après l’avoir aidée à rembourser les 20.000 euros de son passage en  France. Il a aussi un petit frère qu’il a conduit à la gare de Lille pour qu’il devienne Français (comment ? En le faisant arrêter par les policiers de la gare, qui trouveront sur lui une lettre en français « J’ai 13 ans; je suis orphelin; mes parents ont disparu en Chine parce qu’ils étaient dissidents; je n’ai plus personne ni en France ni en Chine. » Il ira dans un foyer, sera inscrit au lycée, et un jour naturalisé). De dos au premier plan, « l’Homme tombé du ciel », qui a rencontré le Croate devant le mur où sont les annonces pour du travail. Dans le scénario de départ, c’était un gringalet (alors que le Croate est beau garçon), et le personnage a un peu changé pour s’adapter à l’interprète.

Chantier avec ouvriers chinois

(Photo Ghislaine Wang)  Sur le chantier, les ouvriers chinois sont tous des clandestins. Ils sont plutôt moins bien lotis que les mingong en Chine. L’entrepreneur a traité avec le recruteur (comme en Chine) mais pas de dortoir sur le chantier, et pas de triporteur qui apporte le repas. C’est le début de la pause et ils tiennent des pots en carton de nouilles instantanées (le comble de la misère alimentaire en Chine). La hiérarchie des casques (jaune pour les mingong, bleu pour les ouvriers citadins, rouge pour les chefs) n’est pas respectée, on n’est pas en Chine.

Le chantier en tournage

(Photo Ghislaine Wang) Le chantier en tournage. L’équipe du film porte aussi des casques, et des gilets jaune fluo. Sur l’écran, l’Homme tombé du ciel.

L'homme tombé du ciel et la maquilleuse (Photo Ghislaine Wang) Ce que la caméra voit à ce moment-là. Celle qui porte un casque blanc est l’habilleuse.

Le fantôme de la femme de l'homme tombé du ciel(Photo Ghislaine Wang) L’Homme tombé du ciel pense à sa femme qu’il n’a toujours pas trouvée. Elle lui apparaît sur le chantier. Mauvais signe : quand on est éveillé et en bonne santé, on reste dans son corps et on ne visite pas les autres en rêve.Les Pokemons, petits génies de l'informatique(Photo Ghislaine Wang) Plus tard, l’Homme tombé du ciel montrera la photo de sa femme aux Pokemons, petits génies de l’informatique qui lanceront des recherches sur le web. Et sa femme lui apparaîtra en video sur l’écran de son téléphone portable. Sur l’image, les Pokemons se préparent à une scène dans l’usine en ruines qu’ils squattent avec leurs ordinateurs. Si je ne me trompe pas, celle qui porte des baskets roses est la fille de la réalisatrice. Je l’ai rencontrée le soir sur le tournage. Je trouve qu’elle ressemble à une des belles Asiatiques féroces qui dévorent l’Occidental naïf dans les films. En Chine, est-ce qu’on la prend pour une Chinoise ? « Pas du tout, la preuve: les gens veulent se faire photographier avec moi. »

Le Croate et l'homme tombé du ciel(Photo Ghislaine Wang) Le Croate et l’Homme tombé du ciel ne travaillent plus sur le chantier. Le premier patron de l’Homme tombé du ciel, celui qui a payé son passage en France, a envoyé des hommes de main pour le récupérer. Ca rate. Maintenant ils gagnent de l’argent ensemble, on ne sait pas trop bien comment, mais il y en a assez pour que le Croate porte de grosses enveloppes rouges à Meiline. Elle va pouvoir rembourser son passage et faire autre chose que coudre des robes. Et, peut-être, ils se marieront.

façade du rstaurantRetour à la scène du jour. Nous sommes arrivés. Sur la vitrine du restaurant, le caractère du double bonheur en rouge, il y aura un mariage à l’intérieur (en Chine on ne se marie pas à la mairie, ni au temple; la vraie cérémonie, c’est le banquet au restaurant). Lumière triste et paysage terne; ce n’est pas encore la nuit.

Meiline et le garde du corpsAlice Yin (Meiline) avec celui qui jouera l’agent de sécurité de son mariage. Derrière eux, les plots qui vont servir à baliser la rue, protéger le matériel et guider les passants. Tout le film est tourné sur les lieux mêmes. Il y a eu des scènes autour du métro Belleville, avec la caméra de l’autre côté du boulevard et des assistants qui bloquent la circulation le temps de la prise.

Restaurant, l'équipe du filmNous sommes dans le restaurant, mais pas dans le film. L’équipe finit de dîner, les techniciens qui étaient autour de la table de devant sont déjà dehors.  L’après-midi (le soir dans le film), c’est ici que Henri le retraité a rencontré Anna. La feuille de tournage indique « Accessoires: carte d’identité d’Henri ». Anna du Dongbei a voulu voir s’il est vraiment Français.  La seule Chinoise sur l’image est la réalisatrice (cheveux noirs). Le film est chinois et l’équipe de tournage parisienne.

Décor de rue avec pluieDehors, il fait nuit. Le faiseur de pluie en gilet fluo essaie ses machines.

Moniteur et limousineDe l’autre côté de la rue, la limousine des mariages attend la sortie des mariés. En Chine la mariée arrive en cortège dans une voiture au moins aussi grande. La mode la plus récente à Tianjin: un Hummer (le 4X4 de Schwarzenegger et des Américains en Irak) rallongé. Celle-ci est parisienne et sert beaucoup aussi pour les mariages maghrébins.

La réalisatrice et quelques membres de son équipe. Le meuble bizarre devant eux est la machine à images numériques qui enregistre ce que voient les caméras, avec l’écran du moniteur au-dessus. Il y a une machine du même genre pour le son des micros.

Productrice assiseJuliette la productrice s’est fait avancer une chaise, qu’il faudra évacuer quand la pluie se remettra à tomber. C’est elle qui veille sur l’argent du film. J’ai dîné à ses frais, et aussi Jacques Boudet qui est resté voir la suite après son tournage de l’après-midi, et d’autres encore. Ghislaine, qui accompagne Martial sur le tournage, se plaint de manger trop et trop bien.

Mathilde l’habilleuse est prête à sécher entre les prises ceux que la pluie mouillera.

Les deux gardesTout le monde est sur le plateau pour la scène. Il pleut. Le Croate et l’Homme tombé du ciel arrivent en courant. Ils veulent se mettre à l’abri dans l’entrée du restaurant. Mais il y a un mariage à l’intérieur et les agents de sécurité de la fête les font déguerpir.

Meiline en mariée

Meiline regarde dehors mais ne les voit pas. C’est elle qui se marie, sur le choix de sa tante, avec un homme plus âgé et plus riche que le Croate. Aussi bien, il n’a pas su lui prouver qu’il l’aime vraiment. Elle va sortir sous la pluie et embarquer dans la limousine. L’image vient d’une répétition. Dans le film, la pluie coulera sur la vitrine et on l’épongera entre les prises.

Ce que la caméra voit. Quand le tête de Meiline apparaît, elle cache l’autel du dieu de la richesse dans le vestibule du restaurant.

Scène de pluieCe que la caméra voit : les agents de sécurité vont renvoyer l’Homme tombé du ciel et le Croate sur le trottoir mouillé.

Interprêtes mouillésCe n’est pas dans le film. Martial Wang (l’Homme tombé du ciel) et Anthony Pho (le Croate) après cinq ou six prises sous la pluie. Les vrais clients du restaurant attendent pour sortir que la pluie du faiseur de pluie s’arrête.

Meiline en robe mouillée

Meiline se mouille aussi, mais on sèche ses cheveux et sa robe de mariée pour la prise suivante. Les agents de sécurité ne sont pas mouillés.

Regard de la réalisatrice sur le moniteur La réalisatrice et son équipe regardent ce qui vient d’être tourné. C’est bon, on ne fait pas une prise de plus. Fin de la journée.

Métro Belleville nuitMétro Belleville, nuit. Les acteurs et celles qui s’occupent d’eux retournent à la loge, Boulevard de Belleville.

MassageUne heure du matin, dans la loge. Martial fait un massage à Alice qui a mal partout après sa soirée de tournage. Martial est spécialiste du massage chinois dans le monde réel. Note: le massage chinois n’a rien à voir avec le massage thaïlandais. Le masseur manipule à travers les vêtements et ce n’est pas de la plus grande douceur. Derrière, l’équipe d’habilleuses et de maquilleuses recompte tout ce qu’il faudra pour la journée de demain. Les acteurs tournent, elles sont là tous les jours.

Les trois grands rôles posentMartial, Anthony et Alice posent pour le photographe. Puis Alice redevient Meiline pour dire au Croate qu’elle regrette encore la scène qu’ils n’ont pas tournée. Ils étaient ensemble dans la chambre d’Anna, là où elle reçoit ses clients. Anna a dit qu’elle allait faire un tour, qu’elle leur laissait la chambre. « J’étais d’accord, j’avais envie. Pourquoi tu n’as pas voulu ? » Mais sur le scénario du destin il était écrit : « Tu peux pas passer la nuit avec moi dans une chambre de pute ! » Et la tante de Meiline a triomphé.

Anthony Pho et de l'argent croateLe billet de cent couronnes croates d’Anthony Pho ne joue pas dans le film. Je l’avais retrouvé au fond d’un sac, deux ans après le voyage à Dubrovnik. Derrière lui, les déplianrs du centre social. Anthony n’est jamais allé en Croatie, ni en Chine. Il est né à Paris et son père est Cambodgien (ou Chinois du Cambodge). Ce film met en scène des clandestins chinois qui vivent entre eux, et tous ceux qui font le film ont un pied en France, un pied en Chine, depuis la réalisatrice (mariée en France) jusqu’à la photographe de plateau (Aurélie Chen, mariée à un Chinois comme son nom l’indique) en passant par l’Homme tombé du ciel (Martial Wang, marié à une Picarde), et pour la journée moi (marié en Chine).

Retour au film. Le Croate n’a plus rien à faire en France. Son petit frère est devenu Français et Meiline est mariée à un autre. Il veut aller en Chine. Comment faire ? Il n’est pas Chinois (et il n’y a aucun moyen de devenir Chinois; mieux, si on devient Français, on n’est plus Chinois). Alors il achète un passeport chinois.

Arrestation du CroateCa y est, il a réussi. Les CRS l’ont arrêté. On voit encore la bombe de peinture rouge qui lui a servi pour graffer leur car. Demain il sera présenté au consulat de Chine qui lui délivrera un visa d’entrée au vu de son passeport. Au début du film, l’Homme tombé du ciel avait été refusé par le même consulat (pas de passeport, il ne se rappelle pas son nom) et était resté en France, clandestin non expulsable et non régularisable. Dans la dernière scène du film le Croate sort dans la rue, à Shanghaï. Anna, mariée à son retraité, refuse de faire venir son fils. Tout va mieux en Chine qu’en France pour un jeune.

Retour en Chine, justement. Je suis à Roissy 1, l’aérogare basse de plafond.

aérogare Roissy 1Embarquement sur le vol Air China CA934 vers Beijing et Shanghaï Pudong.

Les passagers s’accumulent dans le tuyau qui mène à l’avion. Il y a un obstacle sur le chemin.

Nous sommes figurants dans un film produit par le Ministère de l’Intérieur. Le monsieur en gilet jaune fluo est de la police de l’air et des frontières. Il scrute les passeports dans l’espoir qu’un des passagers qui quittent la France est en situation irrégulière. Ainsi on pourra l’empêcher de partir et l’expulser plus tard: plus un dans le comptage des reconduites décrétées et exécutées, on en manque pour atteindre l’objectif que le ministre s’est fixé.

Un des héros secondaires du film chinois est un passeur, qui a pu offrir à sa vieille mère une belle propriété en région parisienne, et qui a fait jeter dans la Manche la femme de l’Homme tombé du ciel parce qu’elle n’avait pas payé tout le prix du passage en Grande-Bretagne. Dans la réalité, j’ai un jour transporté une grosse enveloppe de billets de 50 euros, pour payer le passage vers la France du fils d’un Chinois clandestin depuis des années. Le fils est maintenant en France. C’est à se demander si les consulats de France ne feraient pas mieux de vendre les visas au même prix. Ce serait plus simple pour tout le monde.
A voir et à lire sur le film Shanghaï-Belleville: l’article du Monde (cliquer sur la petite image), l’interview de Lee Show-chun sur France3 (Youtube), et un autre reportage sur le film (pas vu, Youtube n’est pas visible en Chine). Sur le site du festival de Cannes, quand c’était un projet. En mars 2011, la recherche des acteurs. Sur Facebook tous les jours.

Si tout va bien, « Shanghaï-Belleville » sortira en France à l’automne 2012, et aussi en Asie, peut-être en Chine continentale si l’image qu’il donne de la nation chinoise est suffisamment positive.