Pâté Hénaff authentique

Je suis en France, le pays où je réside officiellement (en Chine, je suis invité par un membre de ma famille qui est citoyen chinois). Pourtant j’ai l’impression d’être un touriste étranger en visite. Je croise dans la rue des filles blondes qui portent un voile; le voile cache leurs cheveux, mais une fille qui a les yeux bleus et le bout du nez rose est nécessairement blonde. Les filles blondes dont on voit les cheveux parlent allemand. C’est curieux, mais en voyant quelques heures avant des femmes brunes en grande robe noire, la tête enfermée dans une coiffe noire ornée de sequins, qui s’affairaient autour de la palette de sacs de semoule en promotion à Carrefour, j’avais l’impression que tout était normal. Je n’arrive plus à lire le nom de la destination sur l’autobus, j’ai l’impression que c’est en langue étrangère.

Autobus à Rouen. Après avoir consulté Internet, j'ai su que son terminus est la gare de chemin de fer d'Oissel qui a changé de nom.

Hier dimanche, je suis entré dans la cathédrale de Rouen à l’heure de la grand-messe. Un homme habillé en civil mais qui avait visiblement une fonction officielle m’a fait signe avec sévérité de m’en aller et de laisser tranquille la petite assemblée réunie en haut de a nef.

Cathédrale de Rouen, dimanche 31 juillet 2011.La dernière fois que cela m’était arrivé, c’était dans la mosquée Al Aqsa de Jérusalem où j’étais entré juste avant l’heure de la prière. Pour bien marquer qu’il avait raison de me prendre pour un Infidèle, je lui ai proposé en chinois de lui donner deux euros (20 yuans, presque une grosse somme) contre la permission de rester. Il a refusé la pièce et j’ai quand même pu monter vers le choeur, pour écouter l’épître de saint Paul aux Romains et la multiplication des pains selon saint Matthieu.

Quelques jours avant, j’étais à Audierne (le port du Cap, le pays de Bretagne où est la Pointe du Raz; ne pas confondre le pays du Cap-Sizun avec le pays Bigouden qui est plus à l’est).

Baie des Trépassés, brouillard.Le paysage marin ressemblait à ça.

J’exagère un peu. Une fois la buée sur l’objectif de l’appareil photo essuyée, on voyait la baie des Trépassés (vers l’ouest, au nord de la Pointe du Raz) comme ça. Les dames en ombrelle sont quand même habillées chaudement.

Arrivé chez mes amis, j’ai vu le dernier numéro du Télégramme de Brest.

Je dois être poursuivi par le remords de voyager tout seul. Pouldreuzic est la plus proche paroisse en pays Bigouden. Pourtant madame Hénaff brandit des panneaux en chinois. Celui de gauche dit « Bienvenue à celui qui arrive en Chine » huanying laidao zhongguo. Celui de droite ai na fu , aimer, recevoir, bonheur, serait une transcription phonétique favorable de son nom.

En fait, j’aurais dû le savoir depuis que j’ai lu La carte et le territoire de Miche Houellebecq (prix Goncourt cette année; je me suis procuré depuis la Chine un exemplaire numérique pirate): la France est devenue le pays des produits au nom magique que les étrangers se procurent à prix d’or, alors que les Français seront bientôt trop pauvres pour les acheter.

Le lendemain au marché d’Audierne j’ai croisé d’autres produits magiques et cela m’a rassuré.

Vendeur de tomates authentiques

Des tomates de variétés bénéfiques vendues en présence du producteur.

De la viande cuite à des prix quasiment littéraires (avec le même argent, on peut obtenir en belle édition Homo Erectus de Tonino Benacquista ou n’importe quel roman moderne d’un nombre raisonnable de pages).

Des napperons de dentelle, la même dont on faisait les coiffes du pays Bigouden (hélas, la dernière Bigoudène qui porte la coiffe vient d’atteindre l’âge de 100 ans, m’a dit le journal de 13h de TF1).

Pour faire ces images, j’ai acheté à la dame un petit napperon en forme d’amande que j’offrirai à ma chère épouse. Je ne lui avouerai pas ce qu’il a coûté (elle me le demandera comme toujours : duoshao qian ; combien ça fait, en sapèques ?), de quoi faire un repas de trois plats pour deux dans un restaurant de bonne classe à Tianjin. Mais réunir ainsi les symboles, ça n’a pas de prix.

Il doit quand même exister des « vrais gens » dans ce pays. Voici un natif qui sort d’une boutique multi-centenaire. L’authenticité de ce natif est certaine: il figure dans le matériel ethnographique de la grande enquête d’Edgar Morin et ses universitaires à Plozévet et environs publiée en 1967.  (Lire Goulien, commune bretonne du Cap Sizun : Entre le XIXe siècle et IIIe millénaire, Christian Pelras, PU Rennes, 2001, isbn 978-2868476494)

Eh bien non. Cette boutique est une galerie d’art, comme la plupart des maisons du quartier (et le natif un diplômé de mathématiques qui travaille comme informaticien dans une grande ville. J’en suis certain, c’est un ancien collègue).

Nous allons vers les halles. Ce que je vois à l’entrée, est-ce une installation d’art contemporain ?

Les Halles existent bien et on y vend du poisson. Mais elles abritent aussi une des installations des Arts à la Pointe, le circuit culturel de la saison du Cap-Sizun. Khouloud abou Faïd a mis en collages les frayeurs contemporaines (un équivalent en mots ici).

« Une Chinoise propagandée à loisir, comme au temps du Grand Timonier, couronnée de ces boîtes à mangeaille que déverse la mondialisation. Mais où sont passées les lumières, qui nous guidaient. » (extrait du catalogue).

On reconnaît les caractèresrou, la viande, mian, la farine,xie, crabe, et « plaisir de la maison » en cantonais phonétique. Il y a aussi du vietnamien. L’artiste n’a pas travaillé au hasard.

Chez le marchand des quatre-saisons, les légumes frais sont aussi chargés de discours que tout le reste. On peut se rassurer un peu en voyant que, cette fois, c’est à peu près clair: les producteurs prônent la préférence régionale.

Est-ce que la Bretagne est vraiment devenue un parcours d’art contemporain pour touristes ? En sortant de la ville, nous sommes allés acheter de quoi boire pour la voiture à la pompe du Centre Leclerc.

Soulagement: le monde réel existe encore.

Depuis, j’ai rencontré quelqu’un qui participe volontairement au jeu, et dans la joie. Anh Gloux est Chinoise (peut-être) par sa mère, elle est née en Nouvelle Calédonie, et elle s’est installée à Concarneau où son papa voyageur avait fini par arriver. C’est Hervé Gloux qui a construit une partie des maquettes de bateaux du musée de la pêche  de Concarneau. Elle commente quelquefois ce blog et c’est comme-ça que je la connais. Elle aussi transforme le monde réel en discours, mais ce n’est pas sérieux et on peut jouer avec.

kokeshi poupée bretonneVoici la création préférée d’Ahn: les Breizh Kokeshi, des poupées traditionnelles japonaises en bois tourné qu’elle habille en costume breton. Celles-ci sont à moi. Le fond de décor est l’ameublement complet de la grande salle d’une ferme bretonne de conte: lit-clos, table,  banc, coffre, buffet avec galerie pour les belles assiettes, en carton à découper.

A découper aussi: une Bigoudène, un chalutier avec son équipage et une sirène, et beaucoup d’autres. (image d’une carte postale, Editions Pluie de Sel, Concarneau, 09 51 14 17 14)

Boite de sardinesEt une boîte de sardines de haute culture (vraies sardines à l’intérieur, à laisser vieillir au moins six mois pour que la sardine soit bien confite dans l’huile d’olive). Le monument en haut de la boîte est la ville close de Concarneau. La véritable ville close est devenue un lieu d’illusion qui égale presque la rue de l’Ancienne Culture à Tianjin. Sauf que les maisons sont vraiment du 18e siècle ou avant. Mais on ne le soupçonnerait plus. Tout est fait pour l’étranger en visite. J’ai déjeuné de saucisses hallal.

Voici Anh Gloux devant sa boutique à Concarneau, avenue du docteur Nicolas (port de plaisance, quai Peneroff, à gauche en sortant de la ville close). Ses pensées sur son blog 4sardines.canalblog.com, ses oeuvres et ses souvenirs sur ses site anhsurf.canalblog.com/ et anh.gloux.free.fr

Et puis, j’oubliais, le site expat-blog, où ce blog est inscrit depuis longtemps, en a fait son « blog du mois ». Pour quelques jours encore, vous pourrez lire la version canonique du récit de ma rencontre avec ma chère épouse (en attendant les confabulations qui viendront avec l’age), réponse à la question  » Comment t’es venue l’idée de t’installer à Tianjin, en Chine ? « .

Cuisine française

Hier, le compteur de « pages vues » de ce petit journal a dépassé les 250.000 . Probablement un peu plus parce que ça n’a pas toujours fonctionné quand le lecteur vient de Chine (le compteur est en dehors de la Grande Muraille). Me voila encouragé à écrire un billet de plus. Pourtant le courage n’y est pas. Dans 10 jours je prends l’avion et je vais en France rendre visite à mon autre vie (famille, amis, biens au soleil, administrations attentives à mon sort). Ce n’est pas rien. Cette seconde vie me met à l’abri des catastrophes. Hier j’étais avec un ami français qui voulait venir en aide à un de ses amis africains par mon intercession. Suite à un faux-pas (il a travaillé de façon voyante ailleurs que dans l’institution qui lui avait fourni son visa), la sécurité publique de son lieu de résidence l’a déclaré indésirable et faute d’une autre résidence en Chine il n’a qu’à retourner dans son pays où il n’est pas allé depuis des années et où il n’a plus rien.  Nous n’avons rien pu faire, le crédit de mon épouse fonctionnaire et propriétaire de son logement auprès de la sécurité publique est provisoirement épuisé à la suite d’un hébergement passager pour quelqu’un d’autre.

Justement, mon épouse ne m’accompagne pas. Non pas qu’elle n’aime pas mon autre vie (elle est déjà venue plusieurs fois en France, et elle essaiera un long séjour quand elle sera elle aussi en retraite), mais pas de vacances pour le moment. L’activité de son unité de travail de contrôle des prix est au plus haut en période d’inflation. Et donc je n’ai pas le moral.

J’ai raté la cérémonie de remise des diplômes de l’université des langues étrangères, le 23 juin comme partout en Chine.  D’autres soucis ce jour là et j’ai oublié.

*

Pour remplacer, voici des images du jour des photos de groupe des promotions. A gauche la licence d’anglais, à droite la licence de français, juste pour mesurer la différence d’effectif. Les photos ont été prises avant l’arrivée des professeurs (les chaises vides en bas) pendant que le conducteur de foules les mettait de bonne humeur et les entraînait à bien se tenir pour la pose.

Le souci, c’était que ma chère épouse se sentait un peu malade. Trop de travail et une mauvaise nuit parce qu’il fait trop chaud. Elle est allée consulter son médecin à l’hôpital qui a un contrat avec son unité de travail (un des avantages des fonctionnaires),  et elle est revenue avec un grand sac du remède composé pour elle.

Voici une partie du contenu du sac dans la casserole en terre où il va passer en décoction dans une quantité mesurée d’eau pendant plusieurs heures: écorces de fruits, écorces d’arbres, copeaux de bois, branchettes, feuilles séchées, champignons séchés.

Il y avait dans la maison un autre ustensile pour préparer les remèdes, plus haut, avec un bec comme une cafetière géante. Mais il venait de tomber en poussière après avoir trop longtemps servi. Les ingrédients virent peu à peu au noir pendant la préparation. A la fin, on verse le liquide et on jette ce qui reste.

Voici le résultat prêt à consommer, dans un pot à thé d’un tiers de litre, sans son couvercle. Le caractère visible signifie dix-mille et fait partie de l’inscription , ou en caractères simplifiéswan shou wu jiang, dix-mille, longévité, sans, limite. Une longue vie, donc. Les inscriptions sont toujours en caractères traditionnels; la vertu des caractères simplifiés est beaucoup plus faible. Une seule casserole fournit de quoi remplir trois ou quatre pots, à consommer aux heures prescrites.  L’odeur qui se répand pendant la préparation est étonnante et le consommateur a le corps tout parfumé. C’est amer et doux à la fois. Je me contente de goûter. La préparation est propre à chaque personne et ce sont des produits actifs, les mêmes qui servaient à empoisonner dans d’autres compositions.

Ensuite, mon épouse s’est installée devant la télévision. Ce sera bientôt le 90e anniversaire de la fondation du gong chan dang, en commun, production, parti, le Parti communiste chinois, dont le premier congrès (12 ou 21 personnes selon les sources, le Parti en revendique 80 millions aujourd’hui) s’était tenu le 1e juillet 1921 dans une maison de la concession française de Shanghai (la police française était au courant; en d’autres lieux il leur serait peut-être arrivé malheur; et voila pourquoi le Parti actuel réagit aussi fort aux positions du gouvernement français, alors que le gouvernement allemand, par exemple, le laisse indifférent). La télévision passe sans arrêt des films, spectacles, musiques avec choeurs, anciens et modernes.

qi huan qing, pure et joyeuse célébration.

Mao zhuxi yongbing zhenru sheng Le Président Mao génie de la guerre.

Mon épouse connait les chansons, qu’elle a apprises quand elle était petite. Elle n’aime pas tellement Mao, mais elle ne peut pas s’empêcher de les chanter encore avec le choeur. Pour celui-ci, tourné sur une immense scène sur fond d’images pieuses changeantes, orchestre occidental au complet avec violons et timbales, tout le monde en uniforme de l’Armée Rouge de la Libération, je ne sais pas si c’est un film d’avant la télévision ou un spectacle moderne aux couleurs recalibrées pour être ancien. On continue de voir ce genre de spectacles en costumes à la télévision les jours de fête, avec contre-champ sur les gens du Comité Central qui applaudissent d’un air ravi.

Mais je dois venir au sujet prévu à l’origine. Voici une table française avec le couvert. Nous sommes à La Seine, le restaurant français ouvert l’année dernière dans une vraie maison bourgeoise du quartier italien nouvellement rénové. J’y étais entré alors que le chantier était à peine terminé, et le maître d’hôtel m’avait présenté la carte sur une feuille photocopiée; tout n’était pas encore prêt. Etonnant: le texte était en français, pas la tentative babélienne qu’on peut lire même dans les lieux très chics, mais en vrai français. Il y avait un Français à la cuisine. Ce n’était pas l’heure de déjeuner et j’avais promis de revenir. Depuis, je suis revenu plusieurs fois.

Pas de surprise à première vue. C’est un restaurant à thème, décoré avec le matériel qui convient (et une fausse note: le tableau abstrait à gauche des images vieillottes; il y en a même plusieurs). Sauf que tout a été fait pour créer l’illusion qu’on est vraiment en France, et pas seulement ce qu’il y a dans l’assiette (c’est très bon, on y reviendra). Il y a des restaurants chinois en France, des vrais (ceux où les Chinois vont dîner, dans les villes où il y a une petite Chine) et des faux (ceux qui sont tenus par des Chinois, pour que les Français viennent y dîner), mais pas de restaurants où des Français auraient longuement travaillé pour que ça ressemble  à un restaurant en Chine.

Donc j’y suis allé avec Alain, étudiant en maîtrise de français, qui ne connaît la cuisine française que de réputation (c’est quand même un peu cher, pas mal de jours de train de vie étudiant).

Entrée: j’ai pris un potage de potiron. Alain a choisi d’essayer les escargots à l’ail, avec la pince pour les tenir et la petite fourchette pour les attraper. Nappe sur la table, une serviette en tissu (qu’Alain a oublié de dérouler, à droite; ça n’existe pas tellement ici), des quantités de couverts, un verre de couleur pour l’eau, un verre transparent pour le vin, un petit pot de beurre pour chacun. Il faut que je goûte un escargot pour savoir s’il est conforme. Oui, et il est bien tendre.

Plat: J’ai choisi un filet de bar, Alain un confit de canard (sur la photo). Discussion sur les modes de cuisson français et chinois. La Chine a le souci d’économiser le combustible, et cuit à la vapeur, au court-bouillon, ou fricasse en quelques instants. La France prodigue cuit au four ou mitonne longuement (ce n’est pas de moi, c’est tiré de « Un festin en paroles » de Jean-François Revel, Livre de Poche). En fait, il y a l’équivalent du confit, par exemple la viande de boeuf de Pingyao, mais le four est une importation occidentale.

Plateau de fromages: le serveur n’apporte pas le grand plateau où il couperait des parts. Impossible ici, il n’y a pas assez de clients occidentaux et les Chinois ne connaissent pas encore le fromage. Vrai gruyère, brie (pasteurisé), reblochon, chèvre frais et roquefort. Et une erreur: le pain est rationné; il faut demander au serveur pour qu’il apporte un tout petit pain de plus (pain surgelé précuit passé au four; il est bon). Les fromages sont à point, ce qui est remarquable même si ce en sont pas les plus difficiles à garder. Alain trouve le roquefort immangeable. L’équivalent chinois en protéines atteintes par la pourriture noble: les oeufs de cent ans (quelques mois), que je n’arrive pas à manger.

Nous avons bu du vin français, qui convenait à peu près au repas. Et il a été servi à la bonne température (la première fois que j’ai mangé au restaurant en Chine, c’était à Pékin, à Qanjude, le restaurant du canard laqué, avant sa reconstruction. On avait servi une bouteille de Greatwall, vin rouge du pays de Pékin qui ressemble à un entre-deux-mers, rafraîchi, et il y avait des cubes de glace à volonté).

Nous avions pris le menu à prix fixe de midi (plus le plateau de fromages et le vin), qui comprend une boisson. Alain, soucieux de ne pas la laisser perdre, a commandé un Sprite local. Quand il viendra en France, surtout qu’il ne fasse pas ça: un soda avec un repas dans un bon restaurant ! Finalement, il n’a pas été bu. Le restaurant est bien obligé de proposer ce que sa clientèle attend. Que faire ? Mettre une mise en garde sur le menu ? Proposer un quart de rouge du patron ?

Mais pourquoi se soucier de photographier et d’étudier les plats et le service au lieu de prendre plaisir à bien manger ? C’est qu’Alain est maintenant entré dans le cycle de recrutement des professeurs pour les Instituts Confucius, et doit préparer en équipe des exposés sur la culture du pays où il sera nommé, pour prouver qu’il est prêt à comprendre la pensée de ses futurs élèves. Le restaurant La Seine est à peu près ce qu’il y a de mieux à Tianjin en ce moment pour voir comment on mange à la française (en plus c’est bon; il parait que le cuisinier français n’est plus là; si c’est vrai, il a bien formé ses élèves).

L’inscription sur le mur, qui a l’air d’être du tibétain, dit « Je veux que mes cendres reposent sur le bord de la Seine au milieu de ce peuple français que j’ai tant aimé » (testament de Napoléon) et « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » (cours de français langue étrangère 1e année), histoire d’être sûr qu’on est quand même à l’étranger.

Comme je suis une ressource locale sur la culture française, Alain m’a demandé des photos sur la nourriture en France. J’ai cherché dans ce que j’ai ici, et c’est ainsi que quelques photos de réjouissances de famille serviront de documents ethnographiques pour la formation des futurs professeurs de chinois à l’étranger. Par exemple:

IMG8721 Les convives mangent la bûche de Noël. Pâte levée roulée avec du chocolat. On boit le vin de Champagne à la fin des repas de fête, dans des verres hauts et étroits (flûtes). Le vin est bu dans des verres plus larges. (dans la collection, il y a aussi des images de bûche de Noël entière)

IMG0511 Cochon rôti entier pour un repas en plein air. En France on apporte sur la table la viande non découpée, poulet entier, morceau de viande cuit au four (appelé «rôti ») et on découpe la part de chaque convive.

Les intéressés se reconnaîtront.

J’ai aussi rédigé un commentaire de l’étiquette de la bouteille de vin (cliquer sur l’image de la bouteille). Si j’ai écrit des bêtises, que les commentateurs redressent:

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Domaine des Combes : Nom de l’entreprise agricole ou « domaine viticole ». Dans le pays de Bordeaux, il s’appelle souvent « château »

Côtes de Duras : petite région qui s’étend sur quelques communes seulement. La ville de Duras est au nord de la Garonne, entre Bordeaux et Bergerac.

Appellation Côtes de Duras contrôlée. Le vin a été fait dans la région de Duras, selon les règles spéciales de cette région. Le domaine viticole et le vin sont agréés chaque année par un comité local composé de professionnels, sous le contrôle de l’INAO (Institut national des appellations d’origine). Le vin doit avoir le goût caractéristique de la région. Le volume de la production est limité. Le vin en trop ou celui qui n’est pas assez bon est « déclassé » et vendu comme « vin de table », et il est interdit de lui donner le nom. Il existe aussi des VDQS (vin délimité de qualité supérieure) et des « vins de pays » pour les régions qui n’ont pas obtenu l’AOC (appellation d’origine contrôlée), avec un mécanisme de contrôle analogue. La définition des AOC est faite par l’Etat français et c’est une question importante.

2007 . Année de la récolte. Il est interdit de mélanger les années pour les vins AOC. Chaque millésime a des qualités particulières selon le temps qu’il a fait, et c’est un grand sujet de discussion.

Mis en bouteille par H. B. Marque du négociant, qui a acheté le vin au producteur, en tonneaux ou « en vrac » (dans des réservoirs en acier inoxydable), et l’a fait vieillir dans des tonneaux avant de le mettre en bouteilles et de le vendre.

AF 33500 . Code postal du négociant (Libourne, petite ville à l’est de Bordeaux, où tout le monde travaille dans le vin).

Lassoutanie propriétaire à F 47120 St Astier de Duras. Nom et adresse du producteur qui a cultivé la vigne et fait le vin. Certains producteurs font vieillir le vin et le mettent en bouteille.

Le système des « vins de terroir » (produits dans un lieu déterminé) s’oppose à celui des « vins de cépage » (produits avec une variété de vigne déterminée), et à celui des « marques » d’entreprise. Le vin de Champagne est dans le système des marques ; il est permis de mélanger les années. Les entreprises ou « maisons de champagne » garantissent que tout le vin a été produit dans la région. Les vins chinois sont dans le système des marques (Great Wall, Dynasty, Changyu … ) et des cépages.

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Et voila. La France ne fabrique pas que des Airbus. C’est aussi le pays des choses délicieuses qu’on savoure mieux quand on sait ce qu’il faut savoir, la civilisation, donc. Les Chinois en sont convaincus. Ils font venir le savoir-faire. Rien qu’à Tianjin: des oenologues français (les vins Dynasty), des cuisiniers français (La Seine, Kiessling, et ce ne sont pas les seuls), et aussi des avionneurs toulousains, mais c’est une autre histoire.

Week-end

Je vais partir en France dans trois semaines. Mon billet est acheté. Un seul, parce que ma chère épouse n’a pas envie de venir. Elle a peu de vacances. Les fonctionnaires n’ont que deux semaines de congés libres en plus des périodes fériées obligatoires, mais on peut aussi s’arranger.  Je me sens donc tout mélancolique, et j’ai du mal à écrire quelque chose de sensé.

Couple devant la volière du Jardin du peupleUne image unique: pour la première fois, j’ai vu en Chine un travailleur coiffé d’un chapeau chinois. J’avais déja vu le même, mais c’était sur la tête de Vietnamiens qui faisaient la récolte des cornichons dans la vallée de la Loire du côté de  Blois.  Ici, c’est un jardinier du Jardin du Peuple, qui prépare l’arrivée du nouveau gazon devant le rocher orné d’une calligraphie de Mao Zedong. A côté, un couple admire les pensionnaires de la volière: des poules d’une race rare qui portent un pantalon de plumes noires. En ville, on a la campagne qu’on peut.

Donc, souvenir du week-end de la Pentecôte (le lundi n’est pas férié; l’équivalent ici, c’est le lundi de Qingming, au mois d’avril)

Samedi, j’étais invité à déjeuner avec un jeune couple franco-chinois, dans la meilleure pizzeria de la rue des plaisirs innocents. Elle ne voulait pas venir parce qu’elle parle mal français et craignait de nous ennuyer. Lui n’aime pas la cuisine chinoise; il est végétarien et ce n’est pas facile de manger à l’extérieur. La pizzeria, lieu occidental donc exotique, est un bon compromis (pas de photo, il faudra que je leur demande l’autorisation). Ensuite elle est retournée à son travail dans une boutique de pilules bonnes pour la santé: bencao yang zhengtang ; racines-et-herbes (pharmacopée chinoise) , nourriture, comptoir officiel. Les deux hommes privés de compagnie sont allés saluer la cathédrale déjà décorée pour la fête de la Pentecôte.

Les jeunes filles dans l’allée centrale sont en train de se photographier dans ce lieu favorable. Celle qui est en jupe et escarpins vient de poser sa candidature pour devenir hôtesse d’Air Tianjin, qui a posé son podium de recrutement sur le parvis. Sinon elle ne serait pas habillée comme cela. Il faudra que je montre l’évènement.

Vu en sortant: tous les deux portent le même T-shirt, pour dire à tout le monde qu’ils sont ensemble. C’est lui qui porte son sac à main.

Quand on a marché jusqu’au bout de Binjiang dao (« rue vers le bord de l’eau », la rue des plaisirs innocents) et passé le pont, on est dans le quartier italien. Aujourd’hui il est investi par les photographes de mariage. Ce ne sont pas des jeunes mariés. Ils ont confié à un professionnel la fabrication de l’album qui sera prêt le jour de la fête, avec l’affiche grandeur nature qui accueillera les invités.

Il y a la photo en robe blanche (le jour de la fête, la mariée sera en rouge puis en vert, et encore d’autres couleurs, mais pas en blanc), et dans des costumes rêvés, tout est possible.

Un autre couple se repose à la terrasse d’un café du quartier, pendant que les équipes continuent de s’affairer.

Les gens qui ont voyagé reconnaitront le Cours Vittorio Emmanuele à Milan. Pour l’instant c’est un panneau, comme les façades à gauche; un de ces jours on le verra dans la ville, plus grand, plus beau que le vrai (le quartier italien de Tianjin est « vrai »; ce sont des maisons construites entre 1925 et 1940, et restaurées. Mais on ne s’arrêtera pas là).

En passant sur le pont tout à l’heure, nous avons pu contempler le paysage à travers l’air opaque des jours d’été. C’est la poussière et la brume qui donnent cette ambiance de mauvais jour.

Deux heures après, un orage est passé. Nous avons échappé au petit déluge en nous réfugiant dans un restaurant où il y avait une fête de mariage. Maintenant l’air est transparent. Et demain il fera très beau.

Vue du pont en contrejour. Est-ce le pont Alexandre III à Paris (réponse : non, la piste cyclable est bien plus étroite à Paris.)

Vu du pont vers le sud: on n’est sûrement pas à Paris. Est-ce que les jeunes gens se promènent habillés comme ça ? (peut-être, je ne sais plus). Et derrière, c’est le dos du palais de la planification urbaine de l’administration municipale, avec sa maquette de la ville dans 20 ans, sur des centaines de mètres carrés. Il faudra que je la montre un jour.

Et donc dimanche ce ne sont pas des parapluies mais des ombrelles (comme je le disais, une citadine ne doit pas bronzer). Le monsieur qui est derrière a retroussé le bas de son pantalon, une pratique condamnée par le Parti en 2008, année olympique, dans le cadre de la campagne « Le monde entier nous regarde ».

Ombrelle aussi pour la jeune fille et visière pour sa grand-mère, qui passent sur un des ponts du Jardin du Peuple où je suis allé me promener.

Coup d’oeil sur l’imagerie enfantine authentique qui est à la mode cette année (et les quelques années passées dont j’ai le souvenir).

Beaucoup de monde sur le grand bac à sable du jardin, toujours très propre. Les chiens n’ont pas le droit de se promener, et quelqu’un le râtisse tard le soir.

Il y a tout ce qu’il faut pour que grand-père et grand-mère jouent avec leur petit-fils. Il n’apprécie peut-être pas vraiment d’être devenu un jouet pour les grandes personnes.

Est-ce qu’il préférerai qu’on le promène dans le ventre d’un cygne sur le lac du jardin ?

Si j’emmène un jour des gens sur le lac, je choisirai le bateau-dragon pour famille. Ainsi se passe un dimanche d’été en ville.

A part ça, j’ai encore raté une grande date. J’avais noté de m’intéresser au Gao Kao, le grand concours national d’entrée dans l’enseignement supéreur qui est à la place baccalauréat (9,3 millions de candidats, en baisse.  Ils étaient 10,5 millions en 2008). Le temps que je m’inquiète de la date exacte, elle venait de passer. J’ai lu le journal. En 2007, il y avait un candidat dans la maison et j’avais fait un article. La prochaine grande date, ce sera le 90e anniversaire de la création du Parti Communiste chinois. La réunion, dans l’Histoire réécrite, était le 1e juillet 1921, dans la concession française de Shanghai; la maison où elle a eu lieu est devenue une crèche patriotique. Les fonctionnaires s’entrainent à chanter en choeur les hymnes de célébration, et la télévision est déjà pleine de magnifiques spectacles avec chanteurs, danseurs et immenses projections au fond de la scène. Des échantillons en ligne. Petite Feuille, qui étudie le français avec moi en ce moment, m’avait écrit : cette année, c’est 90e anniversaire de la fondation de la Chine, vous savez  ? Une erreur de traduction.  Petite satisfaction: la France a sa part dans le discours de célébration. C’est en France que Zhou Enlai et Deng Xiaoping étaient à 20 ans. Je ne sais pas si beaucoup de gens le savent en France. En Chine on m’en a parlé plusieurs fois.

Célébrations en retard

Il est juste trop tard pour célébrer la victoire de Li Na à Rolland-Garros (photo Xinhuanet, l’agence Chine-Nouvelle. Pour voir toute la série, c’est ici.) Il s’est passé quelque chose d’intéressant dans l’information: Le tennis ne passionne pas les Chinois; les seuls qui pratiquent sont les jeunes dans les grandes villes, qui connaissent le monde. Par exemple mon ami Liu qui est maintenant au Québec (il avait appris le français pour ça). Donc Li Na était dans un petit coin de page jusqu’à ce qu’elle gagne en demi-finale. Alors elle est devenue brusquement une héroïne nationale dans la presse officielle, elle a eu sa page sur le China Daily et même le Quotidien du Peuple en français. Et quand Xinhuanet a passé la nouvelle de sa victoire en finale, les articles ont fleuri qui disent que tout le peuple est derrière elle. Je suis mauvais esprit. C’est la faute de mon épouse qui regardait son feuilleton coréen à l’heure de la finale (10h du soir) et qui m’a fait la grâce de passer sur la chaîne 5 (sports) de la télévision centrale; puis elle s’est mise à la tapisserie qu’elle emporte au travail les jours de permanence. Pas de bruits de match venant des appartements des voisins.

Li naLi, (à gauche) son nom de famille, est le plus fréquent en Chine (et donc dans le monde; il y a beaucoup plus de gens qui s’appellent Li que de Suisses). Son prénom, qui a été choisi par ses parents, signifie « gracieuse », et le caractère réunit la femme (à gauche) et le signe na comme dans na li (là; ici se dit zheli) . Tant que j’y suis, « La finale de Rolland Garros » s’écrit fawang nudan juesai, France-filet, femme-seul, décisif-compétition. Le tennis, c’estwangqiu, filet-balle.  Comme quoi le chinois est une langue très simple, après qu’on ait compris.

Encore un commentaire sur cette jolie photo empruntée au journal Le Monde (Thierry Roge, Reuter). Li Na est bronzée, c’est ce que toutes les Chinoises que je connais, y compris mon épouse, évitent à tout prix. Etre bronzée, ça veut dire qu’on vit au grand air, donc qu’on est de la campagne. Dès qu’il fait soleil, on ne voit plus que des ombrelles dans la rue. Pour les citadins, encore une raison de ne pas vraiment aimer le tennis (le ping-pong et le badminton se pratiquent en salle).

Encore quelque chose que j’ai laissé passer: les courses de bateau-dragon du 5e jour du 5e mois. Je suis arrivé au bord de la Hai He après la fête, pour regarder les bateaux qu’on allait ranger. Ceux-ci sont en plastique, produits en série et utilisés dans toute la Chine. A l’arrière (bateau au premier plan), la place de l’aviron de gouverne. A l’avant (deuxième bateau) une rainure pour accommoder la tête du dragon. Si on n’est pas sûr, les écailles du corps du dragon indiquent dans quel sens il nage.

Donc cette photo provient d’un journal. Nous habitons pourtant à dix minutes à pied de la rivière. Aujourd’hui lundi on ne travaille pas, mais il n’y a pas eu de courses; tout le monde s’est reposé.

Une autre image pour rappeler un autre anniversaire. Cette fois 2 jours de retard. C’était le 4 juin, il y a 22 ans.

Le char est à Tianjin. Il fait partie d’un monument tout neuf à la gloire de l’armée, tout près de l’entrée sud de la rue de l’Ancienne Culture. En France, on ne peut pas dire que la mémoire ait été très bruyante. Juste un article dans Le Monde, signé d’un Chinois exilé, et en page « opinions »l’Express et quelques autres ont parlé d’une offre d’indemnisation. Rue89 a traité le sujet, mais c’est déjà la presse spécialisée (je préfèrerais recommander autre chose, mais il n’y a qu’eux ou presque).

Ceux qui sortent de l’université en ce moment étaient bébés au moment de l’évènement. On leur a enseigné en histoire contemporaine qu’il y a eu une crise politique au printemps 1989. Mais quoi exactement ? « De 1989 à 1993, les relations sino-françaises ont atteint un plancher. En 1989, la France et les autres pays occidentaux ont profité de la crise politique à Pékin pour voter des sanctions contre la Chine … » (mémoire sur Jacques Chirac et la Chine). Ceux qui avaient 15 ou 20 ans à ce moment là savent qu’un grand nombre de dossiers personnels, la redoutable enveloppe qui contient les originaux des diplômes et beaucoup d’autres choses, que les unités de travail se transmettent en même temps que le salarié ou le fonctionnaire change de poste, contiennent une feuille d’appréciation sur l’attitude au printemps 1989. Sur Internet, l’article très copieux de Wikipedia en chinois déclenche la réaction aux mots interdits, celui en français passe (Wikipedia est accessible depuis la Chine, sauf les images).

Et puis il y a un autre anniversaire que plus personne ne célèbre. Heureusement que j’ai commencé une bonne lecture là-dessus.

Le 28 mai 1871, les derniers combattants de la Commune de Paris tombaient devant le mur de clôture en haut du cimetière du Père Lachaise (le mur des Fédérés), tués par les soldats de la République qui n’étaient pas des Parisiens, comme ceux qui ont tiré sur les manifestants de la place de la porte de la Paix céleste n’étaient pas des Pékinois. En une semaine il y a eu à peu près cent fois plus de morts qu’en 1989, puis quelques milliers de déportations, puis l’amnistie dix ans après, mais pas l’oubli.

Bali gongshe ; Paris, commune. En 1971, on avait abondamment célébré le centenaire. C’était un autre temps. Il existait des « pays socialistes ». Il parait qu’à la fin de 1989, un Polonais a dit, en arrivant à Paris sans avoir eu à s’évader de son pays: « C’est triste, il n’y a plus de Monde Libre ».  Le Monde Libre, c’était le paradis occidental où régnaient l’abondance et la liberté, et où on pouvait rêver d’arriver, un jour.  Quelques années avant, j’avais aidé un autre Polonais, ingénieur chimiste, qui venait d’arriver en France et cherchait du travail (je lui ai prêté une cravate et un attaché-case pour les entretiens d’embauche). En revenant, il disait « Finalement, l’exploitation des travailleurs par les capitalistes qu’on nous a enseignée en cours de marxisme, ça existe réellement ! » Donc, 40 ans après le centenaire, personne n’a jugé nécessaire de parler encore de la Commune de Paris (j’ai peut-être tort, mais je n’ai rien entendu).

La bonne lecture, c’est « La Commune », de Jean Jaurès et Louis Dubreuilh, dans le grand ouvrage « L’Histoire socialiste » paru autour de 1908 (une époque où les hommes politiques se souciaient d’instruire les citoyens). Le timbre russe provient du site « Affranchies », les timbres chinois d’une collection de timbres politiques.

 

 

 

Robe de lauréat

Hier, j’étais sur le campus de l’université des langues étrangères de Tianjin. C’est tout près de chez nous et le chemin de la porte nord à la porte sud est un raccourci plaisant. Un campus universitaire en Chine est comme une petite ville. Les étudiants y habitent, obligatoirement jusqu’à la licence, et en chambrées de huit (traditionnellement) ou de quatre ou six, mais certes jamais seuls. Les professeurs aussi y ont un appartement si cela leur convient. On peut y acheter de quoi manger, de quoi lire et se divertir. Donc on croise toutes sortes de fournisseurs.

Voiture de la loueuse de toges

Qu’est-ce que la fille en jaune est en train de livrer ?

La réponse est sur l’emballage. Ce sont des robes académiquesxuewei fu, position dans les études, vêtement. Et celui qui est habillé trop court est un étudiant cobaye qu’elle vient de recruter pour en essayer une et vérifier qu’il ne manque rien.

Les voici qui posent devant le panneau d’affichage du stade, comme un vrai lauréat avec sa petite amie (quoique à l’université des langues étrangères, où il y a trois ou quatre étudiantes pour un étudiant, le contraire soit plus vraisemblable).

Je ne me promène pas. Je vais au rendez-vous du professeur Lucas, qui enseigne dans la division des langues occidentales, département de français, licence de langue et littérature française (premier cycle de quatre ans). Cet après-midi est celui de la soutenance des mémoires de licence. J’ai demandé la permission de venir écouter. Ce n’est pas vraiment public, normalement seuls les autres étudiants et les professeurs sont admis, mais on peut recevoir des invités.

Ca se passe dans une salle de cours. Comme dans toute circonstance officielle en Chine, il faut une banderole ou une grande inscription au-dessus de la tête des participants.

2011 jue fayu benke dabian ; régulier, française langue, base section (premier cycle), questions-et-argumentation (soutenance). Ce n’est pas comme un doctorat: chaque étudiant a trois minutes pour résumer son mémoire, et trois minutes pour répondre aux questions des professeurs. Le mémoire est un ouvrage de vingt pages de texte, plus le sommaire, le résumé en chinois et la bibliographie.

Certains ont appris par coeur leur exposé, qui commence par une phrase de compliment et reconnaissance pour leurs professeurs, et le récitent tellement vite que j’ai beaucoup de mal à comprendre. D’autres arrivent à vraiment parler. Ce n’est pas une question de maîtrise de la langue française, mais d’habitude de s’exprimer. Pour l’habillement, le choix à faire est entre le vêtement de tous les jours et une tenue de circonstance. La robe de lauréat, c’est pour prendre les photos et pour la remise des diplômes. Elisabeth a choisi de s’habiller d’une belle robe couverte de roses jaunes et d’un boléro en dentelle noire.

Les sujets choisis montrent que les étudiants n’ont peur de rien et tiennent à montrer qu’ils connaissent aussi bien la société et la civilisation française que la leur. Voici la liste (les libellés ne sont pas garantis, ils viennent de plusieurs sources, y compris mes notes) :

Camille — développement de la Médecine traditionnelle chinoise en France

Christine — La mort de la culture française —  la culture française sous l’impact de la mondialisation

Corinne — Les mesures prises par le système de sécurité sociale en France pour réduire l’écart urbain-rural, et les inspirations pour la Chine

Julien — Les règnes de Louis XIV et de l’empereur Kangxi : analyses et comparaisons

Echo — Comparaison des politesses françaises et chinoises

Elisabeth — La Symbolique des termes de couleur dans les cultures Françaises et Chinoises

Emilie — Le système d’enseignement : comparaison entre la France et la Chine

Fanfan — Le Groupe Carrefour et le Groupe Auchan, stratégie d’implantation en Chine

Frédéric — L’influence de La Route de la soie pour la France

Isabelle — Le divertissement et l’attitude du jeu de l’Eglise en France au Moyen Age

Julie — Jacques Chirac et sa contribution à la relation sino-française

Léa — impact de l’immigration en France sur la société française.

Louis — La différence culturelle sino-française qui réside dans le style architectural des deux pays.

Maxime — Le rallye Paris-Dakar : historique, situation actuelle et signification

Romeo — Les différences de culture alimentaire entre la Chine et la France

Sylvie — Le rôle de la communication linguistique sur le “soft power ” :L’Inspiration du développement de l’Alliance Française et l’Institut Confucius

Victoria — L’aménagement de la Seine à Paris : un modèle pour la Haihe à Tianjin

Viviane — Mondialisation: choc des civilisations et symbiose culturelle—L’influence de l’anglais sur le français

Ordre alphabétique des prénoms. Chaque étudiant prend un prénom occidental au lieu de traduire son prénom chinois, qui est souvent très beau, et que ses parents ont choisi avec le plus grand soin. Il faudrait en reparler. Echo et Fanfan sont des filles (j’avais d’abord écrit le contraire pour Fanfan).

Quatre filles à côté de leur professeur après l’épreuve.

Pour le professeur aussi, le suivi de la rédaction a été une épreuve: comment aider l’étudiant à construire une argumentation (les examens « normaux » sont des restitutions de connaissance; le mot « dissertation » est inconnu du vocabulaire du GaoKao, le concours national qui est à la place du baccalauréat.) ; ensuite, jusqu’où aller dans l’aide à la rédaction en français ? réagir uniquement aux erreurs de syntaxe et de construction, ou à la compréhension inattendue des faits (un exemple bénin: « le règne de Jacques Chirac », bien sûr il y a le mot « présidence »).

Quatre garçons autour de leur professeur après l’épreuve.

Le professeur rencontre aussi, après des paragraphes dans un français rempli de mots inattendus mais justes, un passage de discours aisé et reposant. C’est nécessairement la copie de quelque chose qui existait déja. La source est simple à deviner quand on trouve sous un mot le lien avec un article de Wikipedia. Il faut donc persuader le rédacteur qu’il sera noté sur son ouvrage à lui, pas sur la qualité de ce qu’il a choisi, qu’il faut donc refondre dans son propre style. Note du sinologue amateur: le livre le plus vénéré après les Classiques confucéens est l’ouvrage de Sima Qian, qui a composé la première Histoire de la Chine, sous la forme moderne, il y a 2100 ans à peu près; le texte est entièrement composé de citations des meilleurs chroniqueurs (lire la traduction d’Edouard Chavannes). Que faire après un tel exemple ?

Les étudiants en langues étrangères ne sont pas ignorant (quatre ans à l’université, et certes pas passés à se reposer)  ni fermés aux autres civilisations (sinon ils auraient fait autre chose). Je prétends connaître à peu près la civilisation où j’ai été élevé, donc un paragraphe comme celui-ci me trouble un peu.

Le blanc est la couleur de la peau des Français, le symbole du pouvoir et de la haute situation, comme 《le col blanc》(soit les travailleurs intellectuels); il représente aussi la bonne chance et l’ange, et c’est la couleur principale dans les mariages, ce qui est totalement contraire aux traditions chinoises. Bien sûr, de temps en temps, en France, le blanc signifie de mauvaises choses, comme 《terreur blanche》.  […]

D’abord, comme les Français sont de la race blanche, il est certain qu’ils adorent le blanc : ce point peut être confirmé par le fait que les Africains aiment le noir. Et puis, la géographie et l’environnement de l’Europe font que les Européens touchent souvent du blanc (la neige). Cela intensifie leur compréhension positive du blanc.

A chaque occasion, j’écris sûrement l’équivalent quand je traite de la civilisation chinoise et de l’histoire de la Chine. Tant pis. (A part ça, tout le mémoire est écrit dans un français simple et précis; et puisque j’ai le texte, je le consulterai quand j’aurai besoin de savoir comment les Chinois voient les couleurs).

Les Occidentaux respectent la vie en nomade et la navigation maritime comme le patrimoine culturel de la nation. Les Occidentaux sont plus robustes que les Chinois en général. Du point de vue du comportement culturel, les Occidentaux aiment prendre des risques, mais les Chinois aiment beaucoup la vie confortable. C’est parce qu’une  nation qui a pour base la viande doit souvent lutter contre les animaux sauvages, et une nation qui a pour base les céréales agricoles, son objet est la terre et les cultures: ils n’ont pas besoin d’attaques violentes, mais de soins méticuleux dans l’élevage et l’agriculture. Par conséquent, ils doivent tendre à une personnalité calme et tranquille.

C’est dans le mémoire sur les différences de culture alimentaire entre la Chine et la France. Je n’aurais jamais pensé que les Français étaient plus aventureux que les Chinois. Mais puisque c’est un Chinois qui l’écrit … Ce qui me fait penser que celle qui a écrit le mémoire sur l’immigration n’a pas parlé des Asiatiques de France. Ils n’apparaissent que dans les  tableaux et les énumérations, jamais dans les aspects positifs ou négatifs de la présence d’immigrés en France. Son professeur lui pose la question: Oui, elle sait qu’il y a des Chinois en France; non, elle n’a pas pensé à en parler. Opinion de l’ethnologue amateur: Léa a raison. Il n’y a pas d’immigrés chinois. les Chinois n’immigrent pas dans un pays; ils y transportent une petite Chine où ils s’installent, et ils sont donc chez eux.

Je vais m’arrêter, et puis il faudrait que j’aie tous les textes et que je les lise pour savoir quoi en penser. D’ailleurs le but du mémoire n’est pas de vérifier que les étudiants ont compris la France et les Français, mais qu’ils sont capables d’écrire par eux-mêmes un texte de bonne longueur (20 pages) dans un français correct et compréhensible. Si je maniais la langue chinoise aussi bien qu’eux la langue française, je serais très content de moi.

Joelle est dans un autre groupe. Comme mémoire, elle a fait la traduction vers le français et le commentaire littéraire d’une nouvelle d’un écrivain moderne, l’aventure d’un jeune homme qui part à l’aventure sur les routes du monde. Réaliste et fantastique, où le camion qui transporte le héros est blessé et saigne, puis se redresse. Il faut que j’aie ce texte, juste feuilleté. Seuls les étudiants qui ont eu une très bonne note en cours de traduction ont eu le droit de travailler à ce genre de mémoire.

Donc, l’épreuve des mémoires est terminée. Dans un peu plus de deux semaines,  ce sera la remise des diplômes, et les étudiants porteront pour de vrai leur robe de lauréat, pas seulement pour poser sur les photos.

Le perron de grand style fait partie du nouveau bâtiment des cours, terminé en 2007. Mais la pierre vieillit très vite ici. Les bâtiments de la ville en style chinois contemporain à l’arrière-plan sont plus vieux de quelques années.

Essai de la toque universitaire. On peut aussi passer la queue de cheval dans la fente à l’arrière de la coiffe pour la mettre mieux en valeur.

Je pourrais aussi bien prétendre que cette photo a été prise à Harvard ou à Toronto. Seuls les gens qui connaissent les lieux identifieront le jardin et les bâtiments (ceux-là sont vraiment anciens, ils datent des années 1920, quand c’était l’institut français d’études industrielles et commerciales.) Pour visiter, consulter le site de l’université. Il y a des cours de chinois pour étudiants internationaux. La façon de s’inscrire est expliquée en anglais.

 

Patrick en voyage

Portrait de Patrick Puy-Denis

Patrick Puy-Denis était venu en Chine il y a presque exactement un an. Voir le 23 mai 6 juin , 27 juin 2010. Sur cette photo, nous sommes au Sichuan, près de Leshan (là où est le grand Bouddha), pendant une journée en voiture à la recherche de la campagne. Patrick n’a pas bonne mine. Il a passé la nuit à écrire, et la journée est déja longue. Tout à l’heure il sera obligé de se reposer et nous rentrerons à l’hôtel.

Bureau et ordinateur

Le temps de se rétablir un peu, il est en train de trier les photos de la journée. La chambre est tranquille et climatisée; d’ailleurs il ne fait pas encore trop chaud. La petite alerte de santé est passée, oubliée.

Donc, un an après, et avec un an de plus, Patrick est reparti en voyage. Cette fois il est au Mali, dans son Afrique chérie, à Bamako d’abord puis à Tourougoumbé, à 400 km au nord-ouest (sur la carte, vu de loin , vu de près ). Le maire l’attend. Il vient enquêter pour son mémoire de master de sociologie (université de Strasbourg), participer à des formations, tourner un documentaire avec la télévision malienne. Voila ce qu’il m’écrivait le 6 avril (à moi et à ses amis dont la liste d’adresses est longue) depuis un cybercafé de Bamako:

Comme tu le sais, je suis l’hôte du maire de Tourougoumbé et, comme on dit ici, « dans sa main ». A Bamako, j’habite chez lui et son épouse, la maire de la commune 1 de Bamako, la plus au nord de la capitale.

Par respect, j’appelle madame le maire « Maman » et mon hôte « Vieux » (Papa pour les Africains et pour moi, bien sûr). Il est parti ce matin en car de Tourougoumbé et devrait arrivé dans la soirée. En Afrique, on ne compte pas les distances en kilomètres mais en heures. Il doit se reposer et repartira dans quelques jours. Je monterai avec lui. Je ne sais pas encore quand. C’est comme cela que ça fonctionne en Afrique. Il faut prendre les choses avec philosophie et avoir toujours un plan B sous le coude. Cela me permet d’alimenter mon journal de voyage et d’aller sur internet.

Pour ma part, j’ai fait un tournée de 7 heures à pied à travers Bamako, ai discuté avec une foule de gens, ai acheté un plan de Bamako avec lequel je peux maintenant m’orienter (négocié de 45 000 F à … 4000 F …), laissé mon N° de téléphone à Serge Daniel de RFI et avec qui j’ai travaillé, actuellement en reportage, regardé le prix des moto-ambulances chinoises (qu’il faut modifier pour les rendre utilisables sur les pistes du Kingui, la région de Tourougoumbé), bu sur le pas de cours du niamakuji (jus de gingembre) et de l’atei (thé à la menthe), discuté avec une Chinoise qui parlait français et avec son patron, discuté avec des pépiniéristes du prix des plans et des désastres écologiques provoqués par les eucalyptus (L’asso de Dourdan, jumelée avec Tourougoumbé, en a planté plein et provoqué une mini catastrophe écologique), rigolé avec tous les petits groupes installés dans les rues, admiré les petits artisans qui font des miracles de récupérations et pleuré en voyant les montagnes de détritus qui bouchent les caniveaux et les rivières. Je me rends compte que je suis totalement adapté. Ma connaissance de rudiments de bambara et de trois mots de soninké, ainsi que mon goût très africain pour les métaphores théâtrales, font de moi un blanc-dehors-noir-dedans. Mon âge, mon autorité et mon naturel un peu fou et sans façon font le reste. J’appelle les jeunes « mes enfants », je salue les vieux avec le respect et les mots qu’il faut, le Maliens en bambara, les Peulh en peulh et les Mauritaniens en arabe. C’est une danse codifiée dont je maîtrise la chorégraphie et une jouissance rare de comédien habité de son rôle d’étrange étranger ».

Le 24 avril, il envoie un nouveau morceau de journal et annonce qu’il va enfin partir au village, où il y a le téléphone (mobile seulement) mais pas de prise Internet et pas de messages pour quelques semaines.

Et puis le 7 mai une amie africaine de Paris envoie un message disant qu’il lui est arrivé malheur, sans donner de détails. Confirmation  officielle le lendemain dimanch 8 mai: il est mort à Tourougoumbé, d’un arrêt cardiaque.

Comment l’information circule: Le maire de Tourougoumbé a appele l’ambassade de France comme c’était son travail, puis une amie de Patrick à Paris, dont il connaissait le numéro de téléphone. Celle-ci a envoyé un message à des amis de Patrick dont elle avait l’adresse. Des amis de Nantes me l’ont relayé et je l’ai lu le dimanche matin. Quand il a fait jour à Bamako (15h à Tianjin) j’ai appelé l’ambassade (le numéro est sur le site des Affaires Etrangères). Comme l’appel direct depuis la Chine ne passait pas, j’ai utilisé mon téléphone portable français. Le fonctionnaire de permanence m’a répondu. Il était au courant; la nouvelle devait même être devant lui. Il m’a annoncé que le consulat avait pris l’affaire en charge et que l’assurance rapatriement allait servir. Entretemps, des amis de la liste d’adresses s’inquiétaient. J’ai envoyé un message à tout le monde. Ca marche vraiment bien, la communication,  même si ça n’empêche rien dans le monde réel. Personne n’avait essayé de répondre aux messages de Patrick en lui disant de se reposer de temps en temps. Dans sa tête il avait toujours 20 ans, vieux, infatigable, et immortel.

Pourtant il y avait eu de petites grimaces du destin. Les organismes officiels qui devaient subventionner le voyage ont refusé au dernier moment. Le Mali venait d’être classé « pays dangereux » par le ministère des Affaires Etrangères.

Carte du Mali

La carte du Mali sur le site des Affaires Etrangères. Zone rouge et zone orange. Tourougoumbé est à gauche de la ligne rouge horizontale. Cliquer sur l’image. 

Donc des amis ont avancé l’argent des subventions. Sans argent, Patrick serait resté à Strasbourg et serait aujourd »hui très malheureux de ne pas réaliser son projet. Dans la mémoire de ses amis et de sa famille (c’est à peu près comme ça qu’on conçoit la vie après la mort en Chine: il restera vivant tant que quelqu’un pensera à lui) il est très mécontent de ne pas avoir mené son projet à bien. Dans l’intervalle, quelques semaines de bonheur.

J’ai fait quelque chose de très immoral: j’ai pris le petit ordinateur qui nous avait accompagnés en Chine l’année dernière. Toutes les photos étaient passés de nos appareils sur le disque, en attendant d’être recopiés sur le disque extérieur que Patrick a emporté en France. J’ai fait tourner un programme qui ressuscite les fantômes des fichiers effacés (les fichiers « effacés » restent sur le disque et ne disparaissent que quand l’ordinateur a besoin de la place pour autre chose). Il restait quelques journées: le voyage au Tibet et les promenades autour de Leshan au Sichuan. J’ai choisi des images qui me rappellent quelque chose, sans savoir si Patrick les aurait retenues; c’est tiré de la collection avant le choix. Il n’a pas le même regard que moi et c’est moi qui ait choisi, donc ce n’est pas sa pensée. Mais ce sont des choses qu’il avait jugées dignes d’être photographiées.

Sirène de Leshan

Leshan: La sirène de bronze  à côté de l’embarcadère des bateaux pour visiter le Bouddha. Il n’y a pas de crocodiles dans cette rivière.

Moi devant le grand bouddhaMoi devant le grand bouddha

Moi devant le grand Bouddha

Moi sur le bateau, devant le grand Bouddha de Leshan. C’est le dernier bateau, très tard (erreur sur l’horaire); les pêlerins et les touristes dont presque tous partis. Mon plus récent portrait par un professionnel.

Restaurant à Leshan

Après la promenade en bateau, la recherche d’un restaurant dans le quartier sud de Leshan. Le caniche sur un tabouret à côté de sa maitresse est vrai.

Convives sortant du restaurant

Nos voisins de table sortent du restaurant où nous venons de dîner.

Joueuses de dominos

Joueuses de dominos dans un jardin public au-dessus de Wutongqiao (probablement) près de Leshan. Je ne les avais pas vues.

Bateau dragon des mineurs

Sur la rivière près de Leshan, préparatifs pour la parade de la fête des bateaux-dragons. Le bateau des mineurs, avec un casque jaune et trois wagons de charbon. L’image n’est pas très bonne, mais c’est un témoin de cette journée de balade en voiture. Patrick avait vu ce machin étonnant en passant, mais impossible de s’arrêter sur la route en sens unique pleine de camions; nous avons réussi à revenir; le rayon de soleil était parti.

Zhang et Cherry

Le professeur Zhang et son adjointe Cherry. Monsieur Zhang est d’une ancienne famille de Leshan, riches commerçants et modernisateurs à la fin de l’époque des Qing (il a les photos d’époque chez lui). Il était professeur d’anglais à l’école normale de Leshan. Depuis sa retraite, il s’est construit une légende de providence des visiteurs étrangers, avec un circuit de découverte des activités de la ville et des contacts pour tout, billets de train ou renouvellement des visas. Il a son paragraphe dans le guide Lonely Planet. Il nous a emmenés pour la journée en ville et à la campagne (la campagne de Leshan, où les champs sont derrière les rangs pressés des maisons et où on visite aussi une fabrique de nouilles et la famille qui fait les petits gâteaux les plus renommés de la municipalité). Cherry est étudiante à l’école normale, et veille sur lui pendant les promenades (il a plus de 80 ans).

Calligraphe

Chez le calligraphe avec monsieur Zhang. Chaque visiteur peut demander deux écritures de phrases favorables, ou de textes de son invention. Patrick a fait calligraphier une maxime de bonheur pour des amis en Allemagne, et la couverture de son journal d’un voyage en Chine. Encore une grimace du destin: le lendemain les rouleaux ont disparu mystérieusement de la chambre d’hôtel. Plus tard j’ai fait écrire à nouveau la couverture du livre par un calligraphe de Tianjin et je l’ai envoyé dans son étui par la poste à Strasbourg. Le livre terminé est dans l’ordinateur de Patrick; il n’avait pas eu le temps de trouver l’éditeur quand il est parti en Afrique. Il y a aussi les « Petites Feuilles », pensées et poèmes en prose inspirés par son voyage.  J’aimerais les lire, et les voir paraître.

Bouteilles thermos

Les bouteilles thermos des étudiants, à l’entrée d’un des dortoirs de l’école normale, où Cherry nous avait emmenés après avoir reconduit le professeur Zhang chez lui. Encore quelque chose que je n’avais pas vu.

Ecolières

Deux copines rentrent de l’école, le soir dans une rue de Leshan. Tous les sacs à dos d’écolières sont de couleurs tendres comme ceux-ci.

Vache du temple de Jokhand

Lhassa : Une des vaches en cuivre au sommet du temple de Jokhang. Patrick aimait beaucoup capter ce genre d’images graphiques qui signifient quelque chose. Voir la même vache, prise par moi, dans « Le Tibet en 5 minutes  » .

Montée au Potala

Montée au palais de Potala, dans le soleil du matin.

Bazar de Lhassa

Moines pêlerins et touristes chinoises dans la rue du marché autour du temple Jokhang.

Lhassa ancien

Lhassa, les maisons d’aristocrates au premier plan et le Potala sur fond de montagnes; il ne reste plus qu’à estomper le chauffe-eau solaire et la batterie de projecteurs pour illuminations, et on a une illusion intemporelle (illusion: l’enseigne du magasin à droite est en chinois). Juste le bon angle, quelque chose que j’ai du mal à faire.

Il va falloir que je m’habitue à ne plus penser « Tiens, je vais lui raconter, ça l’intéressera ». Etre ami de Patrick n’était pas de tout repos. Il répondait aussitôt à tout ce qu’on pouvait lui demander,  et s’indignait quand on ne faisait pas de même envers lui. Ca n’a découragé personne, si je pense au nombre de ceux qui ont écrit pour lui rendre hommage, aussi bien les Africains que les Strasbourgeois, les Nantais et les autres. Je sais qu’il aurait préféré qu’on laisse son corps en Afrique, mais il y avait une assurance rapatriement, et rapatriement il y aura. Sa dernière demeure sera à Haguenau pas loin de Strasbourg. Dernière demeure peut-être. Il a toujours habité en location. Il ne possédait rien.

Jésus-Christ est-il blond ?

Les dernières semaines, j’ai fait visiter ma ville, d’abord à Olga, Russe et professeur de langues, venue visiter son confrère Lucas, aussi professeur à l’université des langues étrangères, puis à Anne, médecin et mère du précédent. Guider quelqu’un, ça permet de voir les choses avec un autre regard.

Olga, professeur de langues

Voici Olga dans la cour des ateliers de l’institut des beaux-arts de Tianjin (pour visiter, c’est dans l’avenue qui mène à Dabeiyuan, le monastère bouddhiste de la Grande Consolation).  Quelques jours avant, un photographe l’avait saluée dans la rue et lui avait proposé un travail de modèle, tellement bien payé qu’elle avait examiné la possibilité de retarder son retour. Elle s’était demandée ce que le photographe lui trouvait de si exceptionnel. Très simple, elle est blonde, et ça ne se fabrique pas. Une Chinoise qui se teint en blond ne ressemble plus à rien, mais ça n’empêche pas les magasins de fringues et de produits de beauté d’afficher des blondes à longues jambes dans tous les coins.

Vitrail de la résurrection

Cela m’a rappelé que le Christ du vitrail au-dessus du choeur de la cathédrale de Tianjin est blond, au mépris de la vraisemblance historique et de l’identification des fidèles. Un artiste dirait que c’est à cause de l’harmonie claire choisie par celui qui l’a dessiné, mais je ne crois pas. Le vitrail de la création du monde, sur le côté sud, montre Dieu le Père avec une barbe blanche, aussi fournie que celle d’un vieux sage, mais Adam et Eve sont blonds.

La création du monde

Dieu créa le monde en six jours (lumière, ciel, terres et mers, plantes, soleil et lune, poissons et oiseaux, animaux et hommes) et le septième jour Dieu se reposa. Le repos de Dieu n’est pas sur le vitrail, peut-être pour ne pas choquer les Chinois qui n’aiment pas ne rien faire; le dimanche a été apporté par les Occidentaux. 

Adam et Eve chassés du Paradis Terrestre

Confirmation sur le vitrail voisin: Adam et Eve ont les cheveux jaunes, comme l’ange qui les chasse du Paradis Terrestre.

Digression: L’idée du péché originel, du Paradis Terrestre et de la malédiction du travail a du mal à passer en Chine (le Classique des Trois Caractères commence par « Les hommes à la naissance / naturellement sont bons »), donc certains pensent à réécrire le chapitre 3 de la Genèse: Le Paradis Terrestre est devenu un hypermarché, et Dieu dit à l’homme qui a péché « Tu pourras y retourner quand tu voudras, mais désormais tout sera payant. »

Place de la cathédrale

Les vitraux en question sont en harmonie avec le style de la cathédrale, de style roman du début du XXe siècle. Qui dirait que cette place est à Tianjin et pas à Pas-en-Artois ? Personne sauf un connaisseur qui reconnaîtrait le style de l’immeuble d’habitation qui dépasse à droite. Pourtant, cet endroit fut l’objet d’un abus colonialiste recensé à l’étage Histoire du grand musée de la ville : en 1914, ayant acheté le terrain, l’évêque français demanda au consul de France de l’annexer à la concession sous souveraineté française, ce qui fut fait aussitôt et matérialisé par la présence des gardiens de la paix. Le gouvernement de la République de Chine, qui avait d’autres soucis, protesta mais ne put rien faire d’autre. Les Tianjinois d’aujourd’hui ne tiennent pas rancune à l’évêque. La cathédrale est un de leurs monuments les plus anciens, avec l’ancienne cathédrale au bord du fleuve (1860).

Nef de l'église

A l’intérieur, la cathédrale est un peu plus chinoise (voir à droite le vase géant orné d’une branche de prunier fleurie, décor des lieux publics solennels). Ce qui me rappelle que j’ai un petit remords depuis la nuit de Pâques. J’avais persuadé Anne et Lucas, protestants calvinistes, d’assister au moins au début de la messe de la Résurrection, avec le feu nouveau, le cierge pascal, et la flamme transmise d’un fidèle à l’autre jusqu’à ce que l’église soit illuminée, et de voir ainsi ce que c’est qu’une église remplie de fidèles. Nous sommes arrivés un peu tard, il n’y avait presque plus de place, mais mon épouse, qui ne renonce jamais, nous a fait traverser la foule jusque près du choeur pour être quand même bien placés. Quand il s’est agi de partir, l’église était tellement pleine, de gens qui tenaient chacun une bougie allumée, qu’il était impossible de bouger. On en était à la lecture de l’évangile quand une porte du bas-côté s’est ouverte, et nous avons pu nous glisser dehors.

No love En entrant, le jour, par le petit portail à gauche de la façade, on passe devant le panneau des neuf recommandations pour l’intérieur de l’église: être habillé décemment, ne pas téléphoner, ne pas tout détruire …(cliquer pour tout voir). La quatrième recommandation précise qu’on ne doit pas parler d’amourtan lianaitan lianai. Peut-on parler d’argent ? Remarque: à l’age où on parle d’amour, les filles se font généralement une queue de cheval, et celles qui sont favorisées par la nature montrent leurs cheveux souples et brillants très longs dans le dos comme dans les publicités pour shampooing double action, pas un casque de cheveux mi-longs.

Revenons au sujet. Ce qui m’émerveille chaque fois que j’y pense, ce n’est pas seulement que les catholiques de Tianjin prient devant un Jésus-Christ blond, c’est l’ardeur des Chinois à embaucher quelque chose d’occidental à chaque occasion.

Plafond de la gare de Tianjin

Ce magnifique dôme peint est celui du vestibule de la gare centrale. Il représente Nuwa réparant la voûte céleste, à peu près l’équivalent de la création du monde dans la tradition. C’est donc traité comme un plafond d’église baroque européenne, sauf que les femmes nues drapées et ailées sont asiatiques.  L’oeuvre date de 1987. (image Wikimedia ). Avis divergent sur le sujet: c’est peut-être Jing Wei, réincarnation de Nüwa, qui essaie de combler la mer en y jetant des petits cailloux.

Portail intérieur de la maison Shi

Anne photographie un des portails intérieurs de la Maison Shi, à Xiqing dans l’ouest de la ville de Tianjin. C’est l’établissement d’un riche négociant, concessionaire des monopoles impériaux. La construction a commencé en 1799 et elle a été agrandie plusieurs fois. Ce portail a été construit au XIXe siècle, peut-être  pour faire plaisir aux visiteurs occidentaux du maître de maison. Arcade, fronton, et drapeaux croisés, rien qui ressemble aux portails rectangulaires à deux vantaux, mais en brique grise ouvragée, matériau chinois (il faudra que je reparle de la maison Shi. Transformée en lieu éducatif, elle contient notamment une salle d’exposition des crimes de corruption, très appropriée dans la demeure d’un marchand.)

Palais italien

Anne admire ce palais de la Renaissance italienne, en cours de restauration. Il a été construit en 1927 par un ministre de la République chinoise qui s’était enrichi, pour lui servir de résidence secondaire dans les concessions étrangères, où il faisait à l’époque plus calme que sur le territoire national. Un peu plus tard, son confrère Liang Qichao avait fait de même dans un style plus austère, un peu plus loin sur la même rue.

Palais mussolinien

Nous sommes dans la concession italienne. Au fond à gauche, on aperçoit  le dos du palais Renaissance, et plus loin la tour d’angle du club des Italiens, construit quelques années après en style Mussolini authentique avec faisceaux et sportifs héroïques. Donc la municipalité de Tianjin a construit vers 2007 un autre palais de style mussolinien, à une échelle supérieure (repérer la petite silhouette humaine sous l’arcade du milieu), pour abriter son centre des expositions de la planification urbaine (encore un endroit qu’il faut visiter, avec sa maquette géante de Tianjin dans 20 ans, où les constructions prévues sont en blanc comme des fantômes du futur).

Immeuble de Jiefang lu

Plaque du Crédit FoncierCette plaque est visible sur un immeuble de brique rouge au bout de l’avenue de la Libérationjiefang lu Jiefang lu, autrefois dans la concession française, juste avant d’arriver au fleuve et au pont métallique. On avait essayé de la marteler après 1949, mais aujourd’hui ce n’est plus le moment. Vers la gauche on voit un portail et un deuxième corps de bâtiment dans le même style, et on devine d’autres immeubles. La propriété du Crédit Foncier a servi de semence d’architecture à tout le nouveau quartier de Jinwan, restaurants, cinéma et lieux de réjouissance.

Façade du quartier de Jinwan

L’immeuble d’origine est à droite. Le quartier se prolonge loin à gauche le long du fleuve. La façade a été terminée en 2009 et les travaux continuent derrière. Voir les videos de la télévision de Tianjin.

Horloge du millénaire

Si on franchit le pont, on se retrouve devant l’horloge du millénaire (à droite, la gare centrale rénovée) qui a commencé à marquer l’heure en l’an 2000. C’est très grand, et très laid  à mon avis. Mais le plus étonnant, c’est qu’on a fait appel au zodiaque occidental des douze mois pour la décorer.

Zodiaque

Cette image a été améliorée artificiellement. Les reliefs de bronze sont très sombres et peu lisibles, on croirait des pièces de monnaie géantes, un peu usées. Aussi bien ce n’est pas une révélation esthétique. Les douze animaux auraient eu plus d’allure.

Pont et photos de mariage

Deux pont plus loin en amont, saluons le photographe qui fait poser les nouveaux mariés (futurs mariés : son  oeuvre figurera en format affiche à l’entrée de l’hôtel où aura lieu la rejouissance) en costume occidental. Comme chacun sait, les mariages chinois sont en rouge. En blanc, on enterre les morts. Aussi bien, le jour du mariage, la mariée changera plusieurs fois de robe, toujours de couleur vive. Le pont est une copie aménagée du pont Alexandre III à Paris, avec un dragon à la place de Neptune et Thétis.

Mariée en blanc

Donc voici, avec la permission  du photographe (je me suis mis à côté de lui et ça l’a amusé) une belle brune à la peau claire qui se rève en mariée parisienne 1900.

Quelque chose de complètement différent: il m’arrive de commenter des billets de blog quand ils racontent une calembredaine quelconque sur la Chine (je commente aussi les écrits des amis qui vivent vraiment en Chine, mais c’est autre chose). Cette fois c’était un poids lourd: le blog des journalistes du journal Le Monde qui mettent en évidence chaque jour une nouvelle digne d’intérêt parue sur le Web. Cette fois c’était la persécution d’un artiste européen capturé et torturé (moralement) par la police d’une ville nouvelle en Mongolie Intérieure. http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2011/04/25/surveillance-quand-la-chine-prend-un-artiste-francais-pour-un-espion/   . Mon commentaire signé a attiré 85 visiteurs, ce qui n’est pas rien. Les commentaires sont intéressants, un petit dictionnaire des idées reçues sur la Chine.

Quand Mao savait

Le titre de ce billet envoit un compliment à mon confrère pékinois Charles Carrard , qui écrit le blog Si Mao savait . La Chine de maintenant ne ressemble pas tellement à celle qu’il a laissée le 9 septembre 1976. Mais ceux qui étaient à l’école (mon épouse par exemple), ou ceux qui travaillaient et élevaient une famille sont toujours sur cette terre. Dimanche dernier, j’ai ramassé un petit morceau de ce temps là.

Pêcheurs au bord de la Haihe

Dimanche de printemps sur les bords de la Haihe, la rivière de Tianjin. La municipalité veut en faire queque chose de mieux que la Seine à Paris. Déja l’eau est redevenue propre, on se baigne et il y a des pêcheurs professionnels. Ici les amateurs ont envahi un morceau de berge qu’il était prévu de réserver aux arbustes et aux fleurs. La municipalité se résignera à y mettre des pavés, comme elle l’a fait à d’autres endroits où les citoyens étaient d’un autre avis que les aménageurs. Le pont orange au fond du paysage était encore en 2005 le seul en aval avant celui de l’autoroute, et un lieu d’encombrements.

Pont à haubans

Aujourd’hui il y a quatre ponts de plus et bientôt cinq, et celui-ci est réservé aux piétons et aux cyclistes,

Jungle urbaine

comme ce jeune homme équipé pour affronter la jungle urbaine.

Etalage de vieux livres

Un vieux monsieur en a profité pour arriver avec son tricycle, dérouler un tapis rouge, et étaler des livres. D’habitude, ce sont des éditions pirates de tout et n’importe quoi, aussi bien les mémoires de Reagan en traduction que les romans interdits (tout ce qui est interdit et à succès est disponible dans la rue; la différence, c’est que l’auteur et l’éditeur punis ne gagnent plus d’argent). Mais cette fois ce sont des livres vraiment vieux, et nous ne sommes pas dans la rue des brocanteurs qui vendent des réimpressions de portraits de Mao à des prix pour touristes.

Manuel scolaire de 1969

Etiquette de livreLe dos de couverture indique que ce livre a été imprimé en novembre 1969, et était en vente à la librairie Xinhua de Tianjin pour 0,47 euros. En gros caractères shu xue, mathématiques. C’est le manuel de travaux pratiques de l’école moyenne du cycle commun quatrième année de la municipalité de Tianjin (de droite à gauche; l’école moyenne zhongxue, c’est le collège et le lycée), édité par l’organisation du matériel d’enseignement des ouvrier, paysans et soldats de la municipalité de Tianjin (de droite à gauche). gongnongbinggong nong bing , ouvriers, paysans, soldats, comme sur la couverture du livre. Le soldat à gauche est une fille. Le paysan à droite en veste sombre tient une houe. L’ouvrier au centre tient un marteau et brandit le Petit Livre Rouge, que les deux autres serrent contre leur coeur. Celui du soldat cache l’insigne du profil du président Mao sur fond rouge.

Portrait de Mao

Le premier feuillet est un encart sur un meilleur papier. C’est la seule page en couleurs.

wanwansui weida de lingxiu mao xi wan sui ! wan sui ! wan wan sui ! Grandissime Conducteur Mao Président dix mille années d’age, dix mille fois dix mille … (de gauche à droite). Le dernier caractère sui exprime l’age. Si on vous demande ni duo da ? , vous pouvez répondre wo shiwu sui J’ai quinze ans (ou un autre chiffre).

page 3 du manuel

Page 3: Titre : zuigao zishi Les plus grands enseignements (pour ceux qui ont envie de lire le texte confortablement, cliquer sur l’image). Le texte commence par « Notre politique de l’éducation …  » Ce serait un article de Mao Zedong.

Page du manuel

Pages 96 et 97 (sur 228) du manuel, sur la vitesse du vent et le fonctionnement d’un anémomètre.

Pensée de Mao

En bas de la page de droite, « Dixième sujet d’enseignement » ; L’enseignement du Président Mao dit :  …  Il y a aussi des petits paragraphes en haut de certaines pages, sous le titre « les plus grands enseignements » , un peu comme dans l’Almanach du marin breton à sa grande époque.

Page avec gribouillis

Page 54, un gribouillis. Pourtant ce manuel est remarquablement propre, avec juste des notes d’étude bien écrites.

Gribouillis déchiffré

Mais rien n’échappe au logiciel d’amélioration d’images qui me sert d’habitude à dégager les paysages du brouillard.

Lin FuzhuxiCa commence par : Lin fuzhuxi  zhishi women :  Lin vice-président indique nous: …Le Lin en question, c’est Lin Biao , fidèle seconde de Mao, général victorieux de la guerre contre Chang Kaichek, chef d’orchestre de la révolution culturelle, disparu mystérieusement le 13 septembre 1971 et aussitôt qualifié de traître et de contre-révolutionnaire. J’ai du mal à m’imaginer en professeur de maths disant à ses élèves: « Ouvrez votre livre à la page 54 et barrez le nom du vice-président. » Le nom seulement; son enseignement est resté lisible.

LinBiao et Mao

Cette photo est en première page d’une brochure imprimée le 1e juillet 1971 « Mémento du cinquantième anniversaire du Parti communiste chinois », un article de synthèse. Son propriétaire a longuement travaillé dessus, souligné les phrases importantes d’abord au crayon rouge, puis avec un stylo bleu, celui qui a servi à biffer la figure de Lin Biao, qui tient le Petit Livre Rouge. Aussi bien, un membre du Parti doit être prêt à se mettre à jour. J’ai lu dans la préface d’un manuel d’histoire de la philosophie chinoise, écrite en 2009 par un professeur d’université  : « J’avais un collègue qui avait une grande dévotion pour Lin Biao et le citait souvent. Quand j’ai appris la trahison, je me suis dit que ce serait pour mon collègue un effondrement moral. Mais je me trompais; quand je l’ai revu, il continuait son travail comme d’habitude et je ne l’ai plus jamais entendu parler de Lin Biao. »

Grand livre rouge

Le vieux monsieur qui vendait des livres avait aussi un exemplaire du Livre Rouge édité par Lin Biao. Pas le Petit livre rouge des citations, mais le Grand Livre Rouge destiné à ceux qui étudient la pensée de Mao de façon approfondie. Mao Zedong xuanji ; Mao Zedong choisies oeuvres. Première édition avril 1964. Cet exemplaire a été imprimé en septembre 1968.

Grand livre rouge

13 cm sur 10, papier bible, 1400 pages, environ 600 caractères par page, plus de 800 000 en tout. La Bible en traduction française compte moins de 500 000 caractères, et il faut plus d’un caractère latin pour traduire un caractère chinois.

Hors-texte, portait du président

Hors-texte, le portrait et l’autographe de l’auteur, sur papier glacé et protégé par un papier de soie.

Il y avait aussi sur l’étalage des livres pour enfant, des romans photo en tout petit format (une photo par page, tirées d’un film), des livres techniques un peu plus récents. Une partie de l’assortiment devait venir de la bibliothèque de jeune homme de celui qui était en quatrième ou en troisième en 1971. Et il y avait presque trois années d’un mensuel avec couverture en couleurs.

Couverture de revue, école primaire

WuxiandianJ’ai été attiré par les couleurs tendres de la couverture, qui me rappellent celles de « la Chine en construction » qu’on trouvait en France à l’université et dans les foyers du jeune travailleur aux alentours de 1968. En ce temps-là il y avait des maoïstes en quantité. Ils sont vieux maintenant mais toujours en activité, ayant su eux aussi évoluer. L’un d’eux est ministre de notre actuel Président.  En me voyant contempler la revue, quelqu’un se précipite pour m’expliquer que wuxiandian, sans fil électricité, se dit « radio » en anglais. J’achète le numéro qui a la plus jolie couverture. Scène hautement pédagogique des petits élèves au foulard rouge, garçons et filles, regardant la télévision en couleurs dans la cour d’une maison de riche féodal transformée en école. Si on réfléchit un instant, ils auraient été mieux à l’intérieur; on ne doit pas voir grand-chose sur un petit écran au grand jour. Mais ce serait moins bien pour le photographe.

Couverture de juillet 1975

Une autre couverture séduisante, composée comme un tableau édifiant: le maître et ses disciples. On peut lire sur le papier que tient le maîtrezhongguogongchandangzhongguo gongchandang   centre pays commun production parti. C’est donc le cadre du Parti en action sur le lieu de travail.

Page intérieure

Titre de l’article nongcun youxian guangyao ; village câble diffusion. Si j’ai bien compris, l’article traite d’un amplificateur pour diffuser la musique dans un village. On voit un mat équipé de haut-parleurs derrière les deux paysannes à grand chapeau. J’ai vu les mêmes à la campagne, mais ils n’ont pas l’air de servir encore. C’est un schéma d’appareil à lampes. Technique et vulgarisation. Il y a une page qui décrit comment monter soi-même un petit récepteur à transistor.

Mosaique de couvertures

Je ne peux pas acheter toute la collection. Je ne saurais pas où la mettre. Comme j’ai déja acheté pas mal de choses, on me permet de photographier toutes les couvertures, y compris le numéro de septembre 1976, avec le deuil du Grand Guide. Pour les voir, cliquer sur l’image.

Vendeur sur le pont

Le vendeur et les amis qui lui tiennent compagnie sont très amusés de voir un Occidental s’intéresser à ces vieilles choses pour lesquelles il n’y a pas beaucoup de clients. Ca ne dit rien aux jeunes de maintenant, et les jeunes de ce temps-là (mon épouse, par exemple, qui était à l’école primaire) n’ont pas envie de souvenirs.

Fin mars, début avril

J’ai encore laissé passer dix jours sans écrire. Mais j’ai une excuse: depuis une semaine je travaille avec un ordinateur chinois. Il a fallu habituer l’opérateur et aussi la machine.

Windows en chinois

Image familière à ceux qui utilisent Windows XP, avec quelques différences. A remarquer aussi: le programme PersonalVPN, qui conduit à mon petit tunnel en location sous la Grande Muraille. Pour consulter l’internet étranger, je me transporte à l’étranger. Après une obstruction le 10 mars, tout est redevenu normal. Les gardiens de l’harmonie sociale eux aussi ont besoin de sortir pour se distraire. Mais ça fait une chose de plus à installer (la même chose en France permet de se déguiser en Américain ou en Allemand pour échapper au regard de la Haute Autorité des téléchargements; ça coûte 6 euros par mois).

Magasin d'ordinateurs

J’ai acheté la nouvelle machine dans un magasin de quartier d’une grande chaïne, un peu comme Darty en France, qui vend aussi des chauffe-eau, des bouilloires, et des téléviseurs. Les vendeurs sont très gentils et ont le temps de discuter. J’ai obtenu une machine avec Windows XP, alors qu’il n’est pas possible de vendre une machine avec autre chose que Windows 7 (c’est pareil qu’en France). Mais la Chine est le pays de l’arrangement: on m’a laissé emporter cette machine « sans système d’exploitation » où il se trouve que quelque chose était installé.

*

Rattrapage de l’article précédent: j’ai enfin réussi à faire une photo montrable du monument au fils unique que je salue chaque fois que je vais faire les courses à l’hypermarché.

Monument au fils unique

C’est très difficile: Le monument est en acier inoxydable qui brille au soleil. Quand le temps est à la brume, on ne le voit plus. Il faut donc attendre l’éclairage favorable d’un soir de beau temps, qui le transforme en bronze.

Monument vu de près

Comment sais-je que c’est le fils unique et pas simplement l’enfant unique ? L’artiste a pris la peine de préciser un détail anatomique, peu visible sur cette image. Ca me rappelle que seuls les décors officiels représentent l’enfant unique. La famille Lapin qu’on a vue partout pendant la fête du Printemps comprenait toujours au moins un garçon et une fille.

*

Mappemonde en marquetterie

Panneau indicateur de l'administrationJ’ai aussi marché une fois de plus sur la marquetterie de marbre qui représente le monde comme il doit être représenté, avec la Chine au milieu, l’Europe à gauche et l’Amérique à droite. C’est le seuil de l’administration qui distribue les permis de résidence: chu ru jing guanli ju : bureau d’administration des franchissements de frontière en entrée et en sortie (de droite à gauche). Au premier étage les Chinois obtiennent le permis d’aller à Hong Kong et régularisent leur résidence ici; en bas les étrangers font renouveler leur visa ou leur permis de résidence. Cette fois-ci, j’ai obtenu 6 mois de résidence avec le droit de sortir et d’entrer deux fois. Fin mars l’année dernière, au titre de l’étranger en visite chez un membre de sa famille qui est citoyen chinois, j’avais eu droit à un an et la possibilité de sortir et d’entrer autant de fois que je voulais. La règle varie au gré du vent des politiques (en ce moment, les citoyens français sont moins favorisés). Je continuerai donc de revoir la mappemonde à chaque équinoxe.

Façade du bureau

La façade de ce monument que tous les étrangers visitent (sauf les touristes) vient d’être ravalée. Les petits carreaux de céramique blanche, symbole de l’architecture hygiénique socialiste, ont été recouvertes d’aluminium laqué qui fait riche et moderne. Mais le décor urbain est resté d’époque: ce qu’on voit partout dès qu’on sort d’une grande avenue.

Homme regardant l'affiche.

Dedans et dehors, une magnifique affiche rouge est placardée (cliquer dessus pour la voir en grand format).

Trosi policiers sur l'affiche

L’inscription au-dessus de la tête des trois personnages dit « L’esprit de la police de Tianjin. Amour du peuple. Dévotion à la loi. Impartialité incorruptible. Combativité héroïque. » Au moins pour l’amour du peuple et l’incorruptibilité, j’ai pu le vérifier quand on m’a rendu mon porte-carte trouvé par terre et apporté à un bureau de quartier après une enquête pour savoir qui j’étais et où j’habitais. Les policiers français en avaient fait autant, mais c’était dans le butin d’un voleur, pour savoir si je connaissais l’intéressé. Pour le prestigieux décor, personne n’a quelque chose d’aussi réussi que la Grande Muraille. Menue distraction du directeur artistique: les trois policiers ont les pieds sur le territoire des barbares, comme l’indiquent les créneaux de la muraille.

*

C’est le printemps au Jardin public du Peuple, où je suis même allé lire un livre au soleil (dans deux mois, il faudra être à l’ombre).

Photographes et magnolias

Les photographes sont venus saluer le premier magnolia en fleurs, près de l’entrée Est.

Famille et pruniers en fleur

Image souvenir du fils devant les pruniers en fleurs. Le portail d’apparat, copie des portiques des rues de Pékin que Mao Zedong avait fait abattre au titre de la lutte contre les symboles féodaux, est orné d’une calligraphie de Mao Zedong.

Bassin aux petits bateaux

Le bassin aux petits bateaux vient d’être installé. Les pédalos et les barques pour les plus grands sont à flot sur le grand bassin mais la location n’ouvrira que le 1e avril.

*

Fleuriste de Qingming

Une fleuriste au bord de l’avenue qui mène au cimetière.

Sapèques des mortsJ’en ai déja parlé l’année dernière . Le début d’avril, c’est aussi le moment de la fête claire et transparente, Qing ming, le pendant exact de la Toussaint des chrétiens, mais au printemps. Les familles rendent visite à leurs ascendants qui ont quitté ce monde. A la campagne, on se réunit autour de la butte de terre de leur tombeau au milieu des champs pour retirer l’herbe et manger ensemble en leur honneur. En ville, où il n’y a pas de place (une tombe d’u mètre carré dans le sol est difficile à obtenir), on va au cimetière. Les coffrets des cendres sont sortis de leur case et portés dehors. On les pose sur un  banc de pierre, on les entoure de fleurs et de nourriture, et on brûle devant eux la monnaie des morts: les pièces pièces rondes à trou carré d’autrefois, découpées dans des centaines de feuilles de papier, et les billets de la banque du Ciel.

Dollars pour les morts

Dollars à brûler en l’honneur de ma belle-mère, entre les mains du mari d’une de ses petites-filles. 

Famille qui brûle l'argent des morts

Une autre famille brûle la monnaie des morts.

Famille en blanc

Cette famille est en blanc, pour la première célébration de Qingming d’un parent. Si on suit la tradition, ces vêtements sont en chanvre écru; on les porte la première fois aux funérailles. 

Soldats du service d'ordre

Les petits soldats qui assurent le service d’ordre sont armés seulement de mégaphones. 

Avenue de l'entrée du cimetière

Pendant trois jours, l’avenue qui mène au cimetière sera ainsi pleine de visiteurs. Il y a de plus en plus de gens en voiture. Ce lundi, jour exact de la fête, est férié, le mardi aussi. C’est ainsi depuis 2008. Le motif officiel est l’encouragement au tourisme en dehors des « semaines d’or » de la fête nationale, du Nouvel An et du 1e Mai. Mais tous ceux qui le peuvent rejoignent leurs familles. L’Etat est en train de rétablir les jours fériés des fêtes religieuses, faute de les avoir remplacés.

Née de mère inconnue

Le compteur du tableau de bord me dit « A cet instant, il y a 299 articles et 964 commentaires », donc cet article est le 300e. Je n’avais pas prévu d’aller jusque là quand j’ai commencé. C’était juste pour essayer. Au début, j’ai mis n’importe quoi, et puis j’ai retrouvé ce que mon frère numéro 3 avait écrit en réponse à mon premier envoi de photos de Tianjin : « Je n’imaginais pas que la rue ressemblait autant à ce qu’il y a en France. » Il a vécu en Inde, et là-bas la rue est vraiment différente; les dames portent des saris aux belles couleurs, les grandes filles marchent à plusieurs de front en se tenant par la main mais on ne voit pas de garçons et de filles ensemble (c’était il y a longtemps, ça a peut-être changé). Dans une grande ville chinoise, c’est pareil que dans une grande ville française, à part qu’il y a plus de vélos qu’à Paris et que les gens sont bruns et ont tous l’air d’être Chinois. Quand je vais en France, en croisant la première fille voilée et en voyant un Africain insulter un Asiatique, je me dis que je suis arrivé.

Rue de Tianjin

Un carrefour à Tianjin en 2006. Deux vélos électriques. Depuis, on a mis sous terre le faisceau de câbles et la ligne à haute tension le long de l’avenue.

Donc je me suis mis à raconter ce que je vois, en espérant donner une idée de ce que c’est à ceux qui regardent. Je me suis sûrement trompé très souvent, comme cet ethnologue martien dans son premier rapport après son aterrissage en Europe: « Cette région est peuplée d’êtres animés à carapace rigide et courtes pattes élastiques. Ils se déplacent sans cesse sur des pistes faites d’une matière dure et unie qui parcourent le paysage dans tous les sens. Ils abritent dans une cavité d’autres êtres animés qui entrent et sortent par des opercules latéraux. Ceux-ci, quand ils se déplacent de façon autonome, se déplient et se tiennent debout sur leurs deux membres arrière. Je fais l’hypothèse d’une relation symbiotique car, quand les êtres à carapace rigide s’immobilisent, les autres leur fournissent à l’aide de tuyaux des liquides qui pourraient être de la nourriture. » Si je savais dessiner, j’aurais fait une bande dessinée comme celle du Québécois qui a passé trois mois à Shenzen pour son boulot de producteur de dessin animé (« Shenzen », de Guy Delisle, L’association, 2000, isbn 978-2-84414-035-7 ); tout est exact, mais à mon avis de devenu-expert, il n’a rien compris. Je ne fais pas aussi bien que l’homme de Tokyo , qui écrit depuis six ans, plus de mille articles.

Il y a des lecteurs qui écrivent qu’ils sont contents de lire. Mais je ne suis pas content. Par exemple le récent article sur les casseroles. Personne n’a lu ce que je dis sur ce qui est arrivé à celui qui les fabrique: son quartier et celui de ses clients va être remplacé par autre chose, où taper sur de la tôle devant chez soi en discutant avec les voisins ne sera plus possible. Pour le gouvernement municipal, la casserole de l’hypermarché est souhaitable, la casserole fabriquée dans une allée indésirable.

petite fille avec ses parents

Petite fille avec probablement son père, sa grand-mère et son grand-père. Ils vont prendre l’autobus à la grande station de la gare centrale. 

Depuis quelques semaines, je me suis mis à faire attention aux petites filles. Je viens de finir le livre de Xue Xinran « Messages de mères inconnues » (« Message from an Unknown Chinese Mother », lu en anglais chez Amazon, la version en français n’est pas disponible en téléchargement). Xue Xinran dans les années 1990 était animatrice de radio à Nanjing, une émission du soir en direct sur la vie et la destinée de femmes, un peu comme Ménie Grégoire en son temps (c’était dans les années 1970; la vie et les malheurs des femmes; beaucoup de celles qui l’écoutaient, persuadées que leur malheur personnel était unique et sans espoir, entendaient que c’était fréquent et que d’autres s’en étaient sorties; énorme influence; je simplifie). Elle a émigré en Angleterre en 1997 et s’est mise à écrire. Elle s’est occupée des jeunes Chinoises adoptées par des familles en Occident, 120 000 recensées en 2007, qui se demandent pourquoi leur vraie mère les avait abandonnées. Chaque chapitre du livre raconte une histoire, qui donne une idée assez épouvantable de ce qui se passe ou se passait en Chine. Ce qu’il y a sur les photos, donc ce que j’ai vu, n’a rien à voir; il faut lire aussi, sinon on ne voit pas grand-chose.

Chapitre 1:  lettre d’une jeune fille de 25 ans, sur le point de se marier. A 20 ans, elle est à l’université, totalement ignorante des choses du sexe. Elle tombe amoureuse d’un étudiant plus avancé. Ils font l’amour dans une cuisine de l’université. Elle est enceinte. Son amoureux trouve moyen de changer d’université. Elle essaie de le dissimuler sa grossesse mais un jour une femme de ménage de la cité universitaire s’en aperçoit et la persuade de se faire avorter. Pour avoir un congé, elle écrit une fausse lettre de ses parents. Arrivée chez les parents de la femme de ménage, à 5 mois, elle refuse finalement d’avorter. Sa fille nait à terme et en bonne santé. Elle apprend que l’université l’a renvoyée à cause du faux congé, et que ses parents ne veulent plus entendre parler d’elle. Elle part dans le sud chercher du travail dans les nouvelles industries. Après quelques semaines, elle est à bout de ressources et laisse sa fille devant un orphelinat, puis part dans une autre ville. Quelques mois après elle a du travail et un logement, et retourne chercher sa fille. L’orphelinat a été démoli et personne ne peut lui dire ce que sont devenus les enfants. Cinq ans après elle pourrait se marier mais a peur de l’examen prénuptial obligatoire; si on découvre qu’elle a eu un enfant, son couple, en ville, n’aura pas le droit d’en avoir. C’était dans les années 1980.

Fille No 1 et son papa

La fille No 1 de la famille avec son père qui est à table dans la grande chambre avec les hommes invités. Sa mère et sa grand-mère sont à table dans la cuisine avec les femmes invitées. Son petit frère, le No 2, dort dans une chambre.

Chapitre 2: Xinran en reportage à la campagne est reçue chez le chef du village, dont la belle-fille est en train d’accoucher de son premier enfant. Pendant qu’ils dînent, l’accouchement a lieu. La sage-femme sort de la chambre avec un seau plein d’eau d’où émergent les pieds du bébé. C’est une fille. Or seuls les garçons comptent pour la répartition des terres. Les filles n’ont le droit de vivre qu’après la naissance d’un garçon. Les gens du lieu ne comprennent pas pourquoi leurs visiteurs de la ville sont si émus. Plus tard, Xinran apprend que le fils du chef et sa femme ont quitté le village; une deuxième fille a été donnée en adoption, puis un garçon est né; ils sont retournés au village; ils ont eu une autre fille qui a été élevée.

Chapitre 3. Xinran en route vers la Maison de la radio s’arrête devant une toilette publique où la queue semble plus importante et plus animée que d’habitude. Il y a un bébé posé sur le trottoir, bleu de froid mais qui remue encore. Comme il ne se passe rien, Xinran met le bébé dans le porte-bagage avant de son vélo et va à l’hôpital. Là on refuse de l’admettre. Justification: un nouveau-né ne peut pas être enregistré en admission sans son carnet de naissance. Or les bonus du personnel dépendent du nombre d’admissions et la direction a interdit de s’occuper de quelqu’un qu’on ne peut pas enregistrer. Xinran annonce qu’elle en parlera le soir dans son émission et que ce sera demain dans les journaux. L’employée épouvantée fait appel à la direction; le bébé est admis et ranimé. Le soir Xinran parle du bébé et de la bonne fin de l’histoire. Le lendemain, elle retourne à l’hôpital avec de l’argent. Le médecin refuse et lui dit qu’ils trouveront une solution pour faire prendre en charge le bébé et le faire adopter.

Le lendemain, Xinran discute de l’affaire dans la rue avec sa réparatrice de vélos. Celle-ci lui dit qu’autrefois elle était sage-femme. Les familles la payaient pour faire le diagnostic juste avant l’accouchement, fille ou garçon, et elle s’arrangeait pour qu’il y ait un « accident » à la naissance si c ‘était une fille. Ou bien on lui demandait de porter la petite fille à l’orphelinat en ville. Parfois elle portait la petite fille à une famille de la ville qui lui avait dit qu’ils voulaient un enfant et n’y arrivaient pas.

Chapitre 4. Dans le petit restaurant familial que Xinran fréquente, la jeune serveuse a essayé de se suicider. Elle vient de la campagne, vendue par sa famille à une autre qui avait besoin d’une épouse pour le fils de la maison. Son premier enfant était une fille et sa belle-mère l’a obligée à la noyer elle-même dans la cuvette pour baigner les bébés. Une deuxième fille a eu le même sort. Son mari est parti à la ville. Elle aussi part à la ville avec sa cousine qui lui a trouvé un travail. Tout allait bien mais la veille au soir elle a servi un banquet qu’une famille a donné pour le cinquième anniversaire de leur fille. En voyant une petite fille vivante, le gâteau et la robe rose, elle n’a pas pu résister.

Petite fille en anorak

Petite fille à côté de son père sur le parvis de la gare.

Chapitre 5. L’équipe de reportage est dans le train à longue distance de Nanjing à Chengdu. Un père de famille est assis en face d’eux et tient une petite fille de 18 mois. Il dit que sa femme se repose dans une autre voiture. A l’arrêt dans une grande gare, beaucoup de gens descendent pour acheter de quoi manger sur le quai. Quand le train repart, Xinran voit la petite fille assise sur le comptoir d’un étal de petits gâteaux. Elle lui fait signe et la petite fille répond joyeusement. Peu de temps après elle revoit le père de famille et sa femme assis dans le train. Explication: ils ont demandé à la marchande de gâteaux de garder un instant leur petite fille et ils sont remontés dans le train. Depuis 7 ans, ils ont quitté leur village. Le chef de la famille leur a dit qu’il valait mieux aller en ville pour l’accouchement de leur premier enfant. Si c’est une fille, personne ne le saura au village. Ils ont eu quatre filles, toutes non déclarées et abandonnées en changeant de ville. Partout on peut trouver un petit travail avec logement, gardien par exemple. Impossible de garder un enfant avec eux: ils ne pourraient pas en avoir un autre légalement. Il leur reste trois ans pour avoir un garçon, sinon ils perdront leurs terres.

Chapitre 6. Longue interview de Marie la Rouge. Elevée dans un orphelinat catholique, elle est devenue travailleuse d’orphelinat. Après 1949 l’administration a repris l’établissement. Avec le Grand bond en avant et la Révolution culturelle la « clientèle » a monté, et il n’y avait presque aucun moyen pour nourrit et soigner les enfants. Plus tard, avec le début des adoptions payantes pour les étrangers, les bébés ont pris de la « valeur ». La situation matérielle s’est améliorée, mais un point n’a pas changé:  Les enfants arrivaient avec des lettres des parents, des objets pour les reconnaitre plus tard. La consigne de la direction était de tout jeter.

Filles dans un jardin public

Filles dans un jardin public, qui jouent à ne pas se laisser photographier.

Chapitre 7.  Rappel de la tradition: on ne dit jamais à un enfant adopté d’où il vient. L’adoption a toujours été courante en Chine mais la famille « naturelle » n’y a pas de place. Une Chinoise rencontrée aux Etats-Unis où elle est ingénieur: à l’université en Chine, elle a eu une aventure avec un de ses professeurs, marié et père de famille. Ses parents ne l’ont pas obligé à avorter, mais un mois après l’accouchement, ils l’ont emmené dans une autre ville et ont donné sa fille en adoption. Ils ne voulaient pas être les parents d’une fille-mère.

Chapitre 8. Interview de « Marie la Verte ». Elle a travaillé avec Marie la Rouge. Ensuite elle a monté dans la profession d’administratrice d’orphelinat et d’agence d’adoption. Elle se marie avec un homme plus agé qui a un travail prenant. Quand ils ont un enfant, plus de grand-parents pour s’en occuper, et ils n’ont pas le temps. Ils décident de le faire adopter. Ayant des relations, ils n’ont pas de mal à traiter directement avec un couple d’Américains. Depuis le jour où il a vu son enfant partir, le mari ne parle plus. Ils finissent par divorcer.

Maman en jaune

Une maman et sa fille devant la gare. Les gens derrière elles sont un groupe de travailleurs qui viennent d’arriver de la campagne (leurs bagages sont des sacs d’aliments du bétail) et attendent le minibus de leur employeur.

Chapitre 10. Xinran est dans un hôpital pour interviewer les victimes d’une tempête. Elle apprend qu’une jeune accouchée vient de mourir d’hémorragie. Le père s’est suicidé le lendemain. Elle a idée de prendre le bébé en charge. Elle-même a un fils de 18 mois et une ayi à demeure qu’elle a les moyens de payer. Tout se passe bien, mais deux mois après, elle est convoquée par la direction de la maison de la radio: il est impossible de couvrir le cas d’une employée qui enfreint ainsi les règles de l’enfant unique. Elle doit se débarrasser de l’enfant ou perdre son travail. Xinran ramène le bébé à l’hôpital, qui se chargera de le mettre dans un orphelinat. Une semaine après, elle réussit à savoir où est l’orphelinat. C’est une seule pièce qui loge 9 bébés et leur gardienne, employée de jardin d’enfant en retraite. Elle obtient des secours, de vrais berceaux, une meilleure nourriture. Le jour où elle a organisé une fête pour le 1e anniversaire, les enfants ont disparu et personne ne peut dire dans quel autre orphelinat ils sont partis; des fonctionnaires ont emporté le mobilier; la gardienne des enfants et son aide ne savent pas ce qu’elles-mêmes vont devenir.

Femmes portant des cartons

Emeishan (Sichuan). Au sommet de la sainte montagne bouddhiste, transport de marchandises du téléphérique vers les temples et les hôtelleries. Le grand carton détrempé contient des draps propres sous plastique. La plupart des porteurs sont des jeunes femmes. Photo Patrick Puy-Denis.

Je résume très mal. Xinran écrit ça à la première personne, avec conviction, et aussi avec tous les charmes du grand journalisme anglo-saxon, Esquire ou Rolling Stone. Les histoires datent pour la plupart d’avant 1997, quand elle est partie à Londres. Certains aspects ont complètement changé: par exemple, la hantise des fonctionnaires de l’adoption vis-à-vis des Américains qui prétendaient rapporter des images de l’établissement et du quartier où ils avaient trouvé leur fille adoptive; des images qui pourraient devenir des armes du capitalisme contre le socialisme. La Chine est quand même beaucoup plus montrable qu’il y a 15 ans (et même qu’il y a 5 ans, si je pense au quartier où je vis). Moyennant quoi l’esprit est toujours là. Mon épouse, qui est fonctionnaire, proteste quand je me promène avec elle et que je prends certaines photos (un mendiant professionnel, un parc de tri des récupérateurs, une démolition en cours) « Il ne faut pas montrer ce qui ne devrait pas exister. » Mais ce qui n’a as changé, c’est la précarité universelle, l’absence de droits du simple citoyen face à l’autorité, qui a de son côté tous les droits d’être arbitraire et négligente.

Le livre donne aussi une idée de la profondeur de misère publique où le maoïsme a plongé la société chinoise. La guerre civile et les Japonais avaient mis le pays en mauvais état, mais après 1950 et le retour de la paix, la descente a continué, jusqu’à Deng Xiaoping. Au temps des empereurs l’assistance aux enfants était une organisation d’Etat. Dans chaque ville il y avait des orphelinats publics à qui les familles confiaient les enfants qu’elles ne pouvaient pas nourrir, quitte à venir les chercher si leur situation s’améliorait. Les voyageurs en témoignent et ridiculisent la propagande de la Sainte Enfance qui a fait croire en Europe que les Chinois donnent leurs bébés à manger aux cochons (comme dit Eugène Simon (1865): pourquoi des parents feraient-ils ça ? Au pire, ils peuvent les vendre. Même le RP Evariste Huc (1854) désavoue ses confrères). L’émeute de Tianjin en 1870, contre les étrangers, est née d’un incident à l’orphelinat catholique. Des parents qui lui avaient confié leurs enfants étaient venus les reprendre; les bonnes soeurs avaient refusé de rendre des petits baptisés à des parents païens. Les parents furieux répandirent le bruit que l’orphelinat avait utilisé les corps pour préparer des remèdes occidentaux (en ce temps là la médecine chinoise proposait des médicaments préparés à partir d’animaux entiers finement broyés). Les bonnes soeurs furent massacrées, ainsi que les missionnaires, la cathédrale toute neuve et le consulat incendiés.

Pour les gens de la campagne, je ne sais pas (à part que dans la branche campagnarde de ma belle-famille, j’ai rencontré une fille ainée). Pour ce que je sais, les possibilités de s’en sortir se sont élargies. Les filles peuvent plus facilement aller travailler à la ville ou dans les grandes usines, et conquérir leur indépendance. (je suis en train de lire « Factory girls, from village to city », par Leslie T. Chang, journaliste chinoise américaine, qui a passé des mois dans une des villes-usines de la région de Shenzen; j’en parlerai).

Voyageuses avec bagages

Trois jeunes filles qui viennent d’arriver de la campagne en autobus, à côté de la gare routière provisoire de l’Ouest. Le chantier de la nouvelle Gare Ouest est derrière elles.

xuexinranXue Xinran est née en 1958. Son prénom signifie « dans la joie » (joyeuse, certainement), et elle l’a pris comme nom de plume en Occident. Son premier livre « Chinoises » (2003 en France, Picquier Poche n° 241, ISBN : 87730-757-3) parle de son enfance à Pékin pendant la Révolution Culturelle, de ses parents persécutés parce qu’ils ont reçu trop d’éducation, des femmes qu’elle a rencontré dans son travail de journaliste, et du cadre idéologique où elle a dû se glisser pour faire ses émissions de radio sans être censurée (ou plutôt « respecter la ligne définie »; il y a plusieurs épisodes d’angoisse de ses directeurs dans ses souvenirs). Ce n’est pas par hasard qu’elle n’a commencé à écrire ses livres qu’une fois arrivée en Occident. Photo de XinranSon nom est connu en Chine, elle a même son article sur l’encyclopédie Baidu Baike .  Mais ses livres ne sont pas édités en chinois. Ils ne sont pas censurés non plus, on trouve l’édition en anglais sur les sites de vente en ligne.

Aujourd’hui, Xinran est devenue une notabilité internationale. Elle écrit dans le Guardian . Elle a fondé l’organisation  « Mothers bridge of love  » pour relier à la Chine les enfants chinois adoptés à l’étranger et les familles adoptives. On peut la voir en parler à la conférence TED à Canton en  septembre 2010 (c’est en chinois, je n’ai pas trouvé de version sous-titrée).

Xinran écrit ses livres en chinois et ils sont traduits en anglais. Les éditions françaises chez Philippe Picquier semblent être traduites de l’anglais (j’ai posé la question à l’éditeur, pas encore de réponse). On peut lire en français le premier chapitre de  « Messages de mères inconnues » sur le site de l’éditeur (PDF ). Pour sa biographie officielle, il vaut mieux la lire sur le site de TED que sur celui de Picquier . A lire, un article de Rue89 , février 2011.

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