Je suis en France, le pays où je réside officiellement (en Chine, je suis invité par un membre de ma famille qui est citoyen chinois). Pourtant j’ai l’impression d’être un touriste étranger en visite. Je croise dans la rue des filles blondes qui portent un voile; le voile cache leurs cheveux, mais une fille qui a les yeux bleus et le bout du nez rose est nécessairement blonde. Les filles blondes dont on voit les cheveux parlent allemand. C’est curieux, mais en voyant quelques heures avant des femmes brunes en grande robe noire, la tête enfermée dans une coiffe noire ornée de sequins, qui s’affairaient autour de la palette de sacs de semoule en promotion à Carrefour, j’avais l’impression que tout était normal. Je n’arrive plus à lire le nom de la destination sur l’autobus, j’ai l’impression que c’est en langue étrangère.

Hier dimanche, je suis entré dans la cathédrale de Rouen à l’heure de la grand-messe. Un homme habillé en civil mais qui avait visiblement une fonction officielle m’a fait signe avec sévérité de m’en aller et de laisser tranquille la petite assemblée réunie en haut de a nef.
La dernière fois que cela m’était arrivé, c’était dans la mosquée Al Aqsa de Jérusalem où j’étais entré juste avant l’heure de la prière. Pour bien marquer qu’il avait raison de me prendre pour un Infidèle, je lui ai proposé en chinois de lui donner deux euros (20 yuans, presque une grosse somme) contre la permission de rester. Il a refusé la pièce et j’ai quand même pu monter vers le choeur, pour écouter l’épître de saint Paul aux Romains et la multiplication des pains selon saint Matthieu.
Quelques jours avant, j’étais à Audierne (le port du Cap, le pays de Bretagne où est la Pointe du Raz; ne pas confondre le pays du Cap-Sizun avec le pays Bigouden qui est plus à l’est).
Le paysage marin ressemblait à ça.
J’exagère un peu. Une fois la buée sur l’objectif de l’appareil photo essuyée, on voyait la baie des Trépassés (vers l’ouest, au nord de la Pointe du Raz) comme ça. Les dames en ombrelle sont quand même habillées chaudement.
Arrivé chez mes amis, j’ai vu le dernier numéro du Télégramme de Brest.
Je dois être poursuivi par le remords de voyager tout seul. Pouldreuzic est la plus proche paroisse en pays Bigouden. Pourtant madame Hénaff brandit des panneaux en chinois. Celui de gauche dit « Bienvenue à celui qui arrive en Chine » huanying laidao zhongguo. Celui de droite
ai na fu , aimer, recevoir, bonheur, serait une transcription phonétique favorable de son nom.
En fait, j’aurais dû le savoir depuis que j’ai lu La carte et le territoire de Miche Houellebecq (prix Goncourt cette année; je me suis procuré depuis la Chine un exemplaire numérique pirate): la France est devenue le pays des produits au nom magique que les étrangers se procurent à prix d’or, alors que les Français seront bientôt trop pauvres pour les acheter.
Le lendemain au marché d’Audierne j’ai croisé d’autres produits magiques et cela m’a rassuré.
Des tomates de variétés bénéfiques vendues en présence du producteur.
De la viande cuite à des prix quasiment littéraires (avec le même argent, on peut obtenir en belle édition Homo Erectus de Tonino Benacquista ou n’importe quel roman moderne d’un nombre raisonnable de pages).
Des napperons de dentelle, la même dont on faisait les coiffes du pays Bigouden (hélas, la dernière Bigoudène qui porte la coiffe vient d’atteindre l’âge de 100 ans, m’a dit le journal de 13h de TF1).
Pour faire ces images, j’ai acheté à la dame un petit napperon en forme d’amande que j’offrirai à ma chère épouse. Je ne lui avouerai pas ce qu’il a coûté (elle me le demandera comme toujours :
duoshao qian ; combien ça fait, en sapèques ?), de quoi faire un repas de trois plats pour deux dans un restaurant de bonne classe à Tianjin. Mais réunir ainsi les symboles, ça n’a pas de prix.
Il doit quand même exister des « vrais gens » dans ce pays. Voici un natif qui sort d’une boutique multi-centenaire. L’authenticité de ce natif est certaine: il figure dans le matériel ethnographique de la grande enquête d’Edgar Morin et ses universitaires à Plozévet et environs publiée en 1967. (Lire Goulien, commune bretonne du Cap Sizun : Entre le XIXe siècle et IIIe millénaire, Christian Pelras, PU Rennes, 2001, isbn 978-2868476494)
Eh bien non. Cette boutique est une galerie d’art, comme la plupart des maisons du quartier (et le natif un diplômé de mathématiques qui travaille comme informaticien dans une grande ville. J’en suis certain, c’est un ancien collègue).
Nous allons vers les halles. Ce que je vois à l’entrée, est-ce une installation d’art contemporain ?
Les Halles existent bien et on y vend du poisson. Mais elles abritent aussi une des installations des Arts à la Pointe, le circuit culturel de la saison du Cap-Sizun. Khouloud abou Faïd a mis en collages les frayeurs contemporaines (un équivalent en mots ici).
« Une Chinoise propagandée à loisir, comme au temps du Grand Timonier, couronnée de ces boîtes à mangeaille que déverse la mondialisation. Mais où sont passées les lumières, qui nous guidaient. » (extrait du catalogue).
On reconnaît les caractères
rou, la viande,
mian, la farine,
xie, crabe, et « plaisir de la maison » en cantonais phonétique. Il y a aussi du vietnamien. L’artiste n’a pas travaillé au hasard.

Chez le marchand des quatre-saisons, les légumes frais sont aussi chargés de discours que tout le reste. On peut se rassurer un peu en voyant que, cette fois, c’est à peu près clair: les producteurs prônent la préférence régionale.
Est-ce que la Bretagne est vraiment devenue un parcours d’art contemporain pour touristes ? En sortant de la ville, nous sommes allés acheter de quoi boire pour la voiture à la pompe du Centre Leclerc.
Soulagement: le monde réel existe encore.
Depuis, j’ai rencontré quelqu’un qui participe volontairement au jeu, et dans la joie. Anh Gloux est Chinoise (peut-être) par sa mère, elle est née en Nouvelle Calédonie, et elle s’est installée à Concarneau où son papa voyageur avait fini par arriver. C’est Hervé Gloux qui a construit une partie des maquettes de bateaux du musée de la pêche de Concarneau. Elle commente quelquefois ce blog et c’est comme-ça que je la connais. Elle aussi transforme le monde réel en discours, mais ce n’est pas sérieux et on peut jouer avec.
Voici la création préférée d’Ahn: les Breizh Kokeshi, des poupées traditionnelles japonaises en bois tourné qu’elle habille en costume breton. Celles-ci sont à moi. Le fond de décor est l’ameublement complet de la grande salle d’une ferme bretonne de conte: lit-clos, table, banc, coffre, buffet avec galerie pour les belles assiettes, en carton à découper.
A découper aussi: une Bigoudène, un chalutier avec son équipage et une sirène, et beaucoup d’autres. (image d’une carte postale, Editions Pluie de Sel, Concarneau, 09 51 14 17 14)
Et une boîte de sardines de haute culture (vraies sardines à l’intérieur, à laisser vieillir au moins six mois pour que la sardine soit bien confite dans l’huile d’olive). Le monument en haut de la boîte est la ville close de Concarneau. La véritable ville close est devenue un lieu d’illusion qui égale presque la rue de l’Ancienne Culture à Tianjin. Sauf que les maisons sont vraiment du 18e siècle ou avant. Mais on ne le soupçonnerait plus. Tout est fait pour l’étranger en visite. J’ai déjeuné de saucisses hallal.
Voici Anh Gloux devant sa boutique à Concarneau, avenue du docteur Nicolas (port de plaisance, quai Peneroff, à gauche en sortant de la ville close). Ses pensées sur son blog 4sardines.canalblog.com, ses oeuvres et ses souvenirs sur ses site anhsurf.canalblog.com/ et anh.gloux.free.fr
Et puis, j’oubliais, le site expat-blog, où ce blog est inscrit depuis longtemps, en a fait son « blog du mois ». Pour quelques jours encore, vous pourrez lire la version canonique du récit de ma rencontre avec ma chère épouse (en attendant les confabulations qui viendront avec l’age), réponse à la question » Comment t’es venue l’idée de t’installer à Tianjin, en Chine ? « .











































































































Cette plaque est visible sur un immeuble de brique rouge au bout de l’avenue de la Libération
Jiefang lu, autrefois dans la concession française, juste avant d’arriver au fleuve et au pont métallique. On avait essayé de la marteler après 1949, mais aujourd’hui ce n’est plus le moment. Vers la gauche on voit un portail et un deuxième corps de bâtiment dans le même style, et on devine d’autres immeubles. La propriété du Crédit Foncier a servi de semence d’architecture à tout le nouveau quartier de Jinwan, restaurants, cinéma et lieux de réjouissance.









Le dos de couverture indique que ce livre a été imprimé en novembre 1969, et était en vente à la librairie Xinhua de Tianjin pour 0,47 euros. En gros caractères shu xue, mathématiques. C’est le manuel de travaux pratiques de l’école moyenne du cycle commun quatrième année de la municipalité de Tianjin (de droite à gauche; l’école moyenne zhongxue, c’est le collège et le lycée), édité par l’organisation du matériel d’enseignement des ouvrier, paysans et soldats de la municipalité de Tianjin (de droite à gauche).
gong nong bing , ouvriers, paysans, soldats, comme sur la couverture du livre. Le soldat à gauche est une fille. Le paysan à droite en veste sombre tient une houe. L’ouvrier au centre tient un marteau et brandit le Petit Livre Rouge, que les deux autres serrent contre leur coeur. Celui du soldat cache l’insigne du profil du président Mao sur fond rouge.





Ca commence par : Lin fuzhuxi zhishi women : Lin vice-président indique nous: …Le Lin en question, c’est 




J’ai été attiré par les couleurs tendres de la couverture, qui me rappellent celles de « la Chine en construction » qu’on trouvait en France à l’université et dans les foyers du jeune travailleur aux alentours de 1968. En ce temps-là il y avait des maoïstes en quantité. Ils sont vieux maintenant mais toujours en activité, ayant su eux aussi évoluer. L’un d’eux est ministre de notre actuel Président. En me voyant contempler la revue, quelqu’un se précipite pour m’expliquer que wuxiandian, sans fil électricité, se dit « radio » en anglais. J’achète le numéro qui a la plus jolie couverture. Scène hautement pédagogique des petits élèves au foulard rouge, garçons et filles, regardant la télévision en couleurs dans la cour d’une maison de riche féodal transformée en école. Si on réfléchit un instant, ils auraient été mieux à l’intérieur; on ne doit pas voir grand-chose sur un petit écran au grand jour. Mais ce serait moins bien pour le photographe.








J’ai aussi marché une fois de plus sur la marquetterie de marbre qui représente le monde comme il doit être représenté, avec la Chine au milieu, l’Europe à gauche et l’Amérique à droite. C’est le seuil de l’administration qui distribue les permis de résidence: chu ru jing guanli ju : bureau d’administration des franchissements de frontière en entrée et en sortie (de droite à gauche). Au premier étage les Chinois obtiennent le permis d’aller à Hong Kong et régularisent leur résidence ici; en bas les étrangers font renouveler leur visa ou leur permis de résidence. Cette fois-ci, j’ai obtenu 6 mois de résidence avec le droit de sortir et d’entrer deux fois. Fin mars l’année dernière, au titre de l’étranger en visite chez un membre de sa famille qui est citoyen chinois, j’avais eu droit à un an et la possibilité de sortir et d’entrer autant de fois que je voulais. La règle varie au gré du vent des politiques (en ce moment, les citoyens français sont moins favorisés). Je continuerai donc de revoir la mappemonde à chaque équinoxe.






J’en ai déja parlé 











Xue Xinran est née en 1958. Son prénom signifie « dans la joie » (joyeuse, certainement), et elle l’a pris comme nom de plume en Occident. Son premier livre « Chinoises » (2003 en France, Picquier Poche n° 241, ISBN : 87730-757-3) parle de son enfance à Pékin pendant la Révolution Culturelle, de ses parents persécutés parce qu’ils ont reçu trop d’éducation, des femmes qu’elle a rencontré dans son travail de journaliste, et du cadre idéologique où elle a dû se glisser pour faire ses émissions de radio sans être censurée (ou plutôt « respecter la ligne définie »; il y a plusieurs épisodes d’angoisse de ses directeurs dans ses souvenirs). Ce n’est pas par hasard qu’elle n’a commencé à écrire ses livres qu’une fois arrivée en Occident.
Son nom est connu en Chine, elle a même son article sur l’encyclopédie 
