L’automne à Pékin

Vue de haut

Boutique et jeune fille Samedi, nous sommes allés à Beijing voir un ami venu en Chine révéler aux sujets de l’Empire une nouvelle merveille de la consommation occidentale. L’Empire fait déja, aussi bien et moins coûteux, mais ce n’est pas une raison pour renoncer. Ses petits cubes savoureux seront un jour aussi indispensables que l’eau d’Evian qui traverse les mers pour rassurer ceux qui la boivent. Dépenser dix fois plus pour satisfaire le même besoin, c’est prouver qu’on peut dépenser. En attendant, nous sommes allés nous promener dans le quartier de la Tour du Tambour, vers le côté nord du carré de la cité impériale. De haut, on voit monter la mer de béton qui va recouvrir les toits et les cours. Elle a l’air encore loin. En bas, on a l’impression que le monde est normal. Les boutiques sont remplies de choses dont on pourrait avoir besoin. Les fils qui apportent l’électricité, le téléphone et la télévision parcourent le ciel; pas de mystère souterrain. Les gens marchent à pied. Aujourdhui il fait froid.

 

Fils

 

 

Les mains d’une femme dans la farine

La recette des bings, Caractère binggalettes feuilletées qu’on prépare ici, avec ou sans farce à l’intérieur. En Chine du Nord, on a un sac de farine de dix kilos ouvert dans la cuisine, comme on a ailleurs un grand sac de riz. Si les beaux-parents arrivent et ne voient pas un grand sac, ils s’inquiètent, que va devenir la famille sans réserves de nourriture de base ? Donc, on fait une pâte de farine de blé avec de l’eau et très peu de sel, on laisse reposer. On aplatit une petite boule avec le rouleau. on met très peu d’huile sur la galette de pâte, on la plie en deux puis on la roule. On tord le petit cylindre en boule, on le roule dans la farine et on l’aplatit de nouveau avec le rouleau. C’est à ce moment là qu’on y met si on veut de la farce et qu’on la forme en aumônière qu’on aplatit encore avec précaution (pas celle-ci). La galette est mise à cuire dans la poèle plate (pas la poèle sphérique) avec très très peu d’huile. On la fait bouger pour qu’elle n’attache pas. C’est prêt.

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Les cycles de l’empire

Le vélo, en chinois, ça s’écrit caractères du vélo zixingche, littéralement soi-même aller char. Comme chacun sait, il y en a autant en Chine que de Chinois, et même plus. Couverture du livreEric Meyer a écrit là-dessus « L’empire en danseuse « , paru en 2005, un essai où il fait passer toute la Chine, l’équipe olympique de cyclisme de vitesse, les entreprises nationales qui fabriquaient des vélos à perte en empruntant pour continuer de tourner, et la lutte des classes entre les dirigeants sur quatre roues et le peuple à vélo (l’échangeur d’autoroute infranchissable en pleine ville contre la voie réservée sur l’avenue; l’offensive est en marche). La lutte en cours est illustrée par trente-six histoires drôles ou tragiques ou méchantes, comme un traité de stratégie. Marieke en parle bien mieux que moi, elle a pris le temps de transcrire et de résumer la substance. Eric Meyer s’est installé à Pékin, journaliste correspondant de la presse française, il y a vingt ans, à l’époque où le gouvernement impérial maintenait encore les étrangers dans un bocal. Aujourdhui il continue, il publie chaque mois Le vent de la Chine , lettre d’information, et ses enfants parlent chinois mieux que lui. Je l’ai découvert quand il est venu parler de son travail au dîner de la Chambre de commerce française en Chine. La photo est mauvaise parce que mon appareil automatique a mis au point sur les verres devant les convives. Il avait apporté des exemplaires de ses livres, le dernier « Robinson à Pékin  » (Robert Laffont, 2005) qui reprend le journal qu’il avait tenu les premières années, et les autres. Eric Meyer parlantUn livre français de France en Chine, c’est du grand luxe (pour vous donner une idée, l’édition chinoise en français de ‘langage et communication’ de Zheng Lihua vaut 21,90 yuan, 2.20 euros; l’édition française chez L’Harmattan vaut 16 euros, 160 yuans). ‘L’Empire en danseuse’ que j’ai acheté 200 yuan est chez un ami qui apprend le français. Trop tard pour vous recopier un morceau choisi. Il faut le lire. Sous les histoires de paysan qui se transforme en fonctionnaire en uniforme pour passer un barrage de police, ou de complot pour créer un embouteillage et traverser quand même l’avenue sans feu rouge, vous avez une petite idée du monde d’arbitraire et de rançons où vivent les gens ordinaires. Les étrangers voyageurs n’en savent rien, ni moi non plus à l’abri de mon identité de porteur de passeport.

Vélos dans la rue

Au coin de ma rue, après la pluie, alors que les travaux avaient perturbé l’écoulement des eaux.

Vivre avec les travaux

Retraité assis sur un trône de briquesJ’avais prévu d’écrire un bel article sur un sujet sérieux. Mais je viens de passer une bonne partie de la journée dans le train (siège mou; en me voyant, la guichetière a aussitôt fait sortir de sa machine un ticket cher, car les étrangers agés _ non, me dit mon épouse, ‘lao wai’ veut dire ‘cher vieil ami étranger’ _ ne voyagent pas sur un siège dur; d’ailleurs dans la navette de Beijing ce sont les mêmes sièges). C’était pour faire légaliser ma signature sur un papier de mon notaire en France. Autobus, train, métro, autobus, un quart d’heure au guichet des Français du consulat à Pékin pour écrire « bon pour accord » et signer le papier devant le jeune contractuel, et attendre que sa chef ait apposé son sceau sur le timbre fiscal à 9 euros, autobus, métro, train, et taxi pour rentrer à la maison parce que j’étais fatigué. J’aurais habité Harbin, j’aurais passé deux fois 12 heures dans le train (vérifiez sur l’horaire ).

Donc je reviens sur les travaux dans les rues du quartier. Notre avenue avait un petit air tiers-monde modernisé avec les fils électriques et les lacis de câbles qui survolaient le passant, pendus à des poteaux innombrables qui obligeaient le même passant à ne pas regarder en l’air et faire attention aux ancrages de haubans semés partout. Pendant qu’on creusait les tranchées, qu’on coulait le béton des chemins de câble, qu’on construisait les puits de visite et le reste, la vie a continué sur les trottoirs ravagés. Le retraité qui nous regarde, privé du petit espace réservé à sa chaise, a prié les ouvriers de lui construire un siège et il a été obéi. Les habitués de l’arrêt d’autobus dont l’auvent avait disparu ont accepté d’attendre devant une tranchée, et de s’écarter pour laisser passer le camion de béton. Personne ne s’est plaint. Personne n’a même eu l’air perturbé.

Gens qui attendent l'autobus

Le charbon nid d’abeille

Charbon nid d'abeilleCela fait un mois que j’essaie d’écrire quelque chose tous les jours. Je n’ai pas réussi. Il faut s’organiser. C’est très pédagogique donc. Ce soir, en rentrant de la rue des plaisirs où nous étions allés visiter le nouveau supermarché qui propose des avocats australiens à 108 yuan la livre et du vrai salami italien prétranché à 30 yuan les 100 grammes, histoire de rêver, j’ai eu l’impression qu’il manquait quelque chose sur les marches de l’escalier et sur les paliers. Ce sont les piles de petits pots noirs, grands comme une boîte de conserve 4/4, bien rangés près de l’entrée de chaque appartement qui avait un poèle à charbon. Ils sont partis quand sont arrivés les tuyaux du nouveau chauffage. Et nous ne verrons plus passer dans la cour le livreur attelé à sa charrette à bras. Charrettes à bras chargées La première fois que j’en avais croisé, c’était en attendant l’autobus au bord d’une grande avenue. Ils étaient passés, à peine penchés sur leur bricole de cuir, comme les fantômes d’une photo de Marc Riboud des années 1960. Depuis que j’ai appris à les reconnaître, j’ai vu les petits cylindres de charbon partout, dans le triporteur de la marchande de soupe, sur la palanche du porteur qui monte les escaliers des Montagnes Jaunes, et dans la minuscule chaudière de chauffage central de mon beau-père. Et aussi, couleur brique mais toujours intacts, sur les petits tas de cendre que les rôtisseurs de brochettes laissent au coin des rues. Un jour, j’ai entendu un bruit d’usine sortir du hangar à l’entrée d’une cour du quartier. Il étaient deux à pelleter du charbon broyé pour nourrir une vieille machine pleine de leviers et de bielles. Les petits cylindres sortaient en file sur un tapis roulant, un par seconde. On m’a donné le nom, fengwo mei, Trois caractères le charbon nid d’abeille. Les charrettes chargées attendaient les livreurs.

Une charrette et le charbon rangé dessus

Rue de l’ancienne culture

Ce matin, ma femme et moi sommes allés au bureau de la sécurité publique pour faire transformer mon visa de touriste en permis de résidence d’un an, au titre de membre de la famille d’un citoyen. L’année dernière, c’était un représentant de l’université qui m’avait présenté à l’autorité, cette année c’est un représentant de ma famille, une autre année de sera peut-être mon employeur. Les ressources pour être en règle sont infinies ici. Mais ce n’est pas là que je veux vous emmener. Comme la démarche n’a duré qu’un quart d’heure, il nous reste la matinée pour visiter le quartier. Justement, de l’autre côté du fleuve, nous voyons un drôle de grand bâtiment tout neuf et, à son ombre, un portique aux mille couleurs comme il y en a sur les dépliants touristiques.

En approchant, je reconnais l’endroit, c’est ghwehhuajie.gifGuwenhua jie, la rue de l’Ancienne Culture. Comme il ne restait rien de la vieille ville du temps des Ming, tout ce qui restait en 1900 ayant été rasé après la guerre des Boxers par les Occidentaux qui ne voulaient plus de mauvaises surprises, la municipalité soucieuse du prestige de sa ville en reconstruit une plus parfaite que ce qui a jamais existé. En 2004, nous nous étions trompés d’arrêt d’autobus et il avait fallu progresser dans une rue pas encore pavée, au milieu des piles de briques, pour atteindre la partie terminée et les boutiques ouvertes.

Maintenant c’est au point, tous les commerces de la rue principale sont ouverts et on fait les finitions dans les allées latérales. Il y a bien quelques fautes de goût, comme l’escalator qui mène à la grande galerie des artistes en haut derriere les toits, mais c’est presque terrifiant de perfection. Tout est ‘vrai’, les constructions, le décor et les marchandises. Granite, briques grises, frises sculptées peintes à la main. Les tireurs de pousse-pousse attendent le client assis sur leur carriole. Dans le magasin de tableaux, les brodeuses sont en train de reproduire en soie une section du grand rouleau dessiné de la ville de Suzhou à l’époque des Song. Le magasin pour calligraphes a posé des rouleaux de papier dehors et sorti les portiques pour les grands pinceaux. Mais ça ne va pas, le sol est trop plan, les colonnes de bois peintes en rouge sont trop droites, il y a quelque chose de dur dans l’air. On lève la tête et on comprend: cette rue est une illusion, nous sommes dans la Chine verticale aux vingt-cinq étages, il n’y a pas de vraie différence entre ce quartier et le centre commercial Isetan de la rue de Nanjing, éclairé comme en plein jour sur sept niveaux.

Et puis, quand même, on rencontre un petit morceau de monde normal. Les lions à l’entrée toute neuve du temple reconstruit sont peut-être des copies, mais leurs pattes commencent à être usées par les mains venues prendre la chance. Dans l’allée derrière, il y a des marchandises sur le trottoir, des gens qui discutent. Je reviendrai plus tard.

Les Chinois sont-ils romantiques

Cai Chongguo écrit aujourdhui dans son journal d’un Chinois que les Français sont romantiques, et que les Chinois sont encore sous l’empire de la nécessité pour vivre en couple. « Surtout, avant des années 80, il y avait tant de couples qui ne même cherchaient pas l’amour. Ils passaient toute leur vie ensemble sans avoir notion d’amour. Ils s’aiment ou pas, leurs enfants souvent savent mieux qu’eux mêmes. » Pourtant, quand je me promène, je vois des vieux couples tout à fait semblables à ceux de France. La photo a été prise il y a deux semaines sur la nouvelle promenade au bord du fleuve, pas loin du pont Alexandre III (enfin, sa copie). Pour la nouvelle génération, si vous voyez une différence, je vous offre un exemplaire de l’édition reliée de la plus récente mes oeuvres ‘Souvenirs d’enfance, de jeunesse, d’age mûr et de décrépitude’, dès qu’elle aura été éditée.

L’allocation d’allumettes

Mon épouse, en même temps que le billet d’un yuan pour étrangers, a sorti du tiroir une boite d’allumettes, des petits carnets plats, et des drôles de minuscules billets de banque. Ca date du temps où son fils était bébé (il est en dernière année avant l’université maintenant). Voici le carnet des produits divers, ouvert à la page des allumettes. La famille a acheté régulièrement son allocation mensuelle, les coches le démontrent. Elle croit se rappeler qu’à la fin de 1990 on n’a plus eu besoin de carnet pour les allumettes ni pour le carbonate de soude qui est de l’autre côté de la page.

Par contre, le dernier carnet pour la farine date de 1992. Voici la page du décompte des allocations par bouche à nourrir du foyer. Ils sont cinq: le père, la mère, la première fille, le grand fils du premier fils, le fils tout petit de la première fille (j’ai effacé les noms de famille, n’ayant pas demandé à tout le monde la permission). Les hommes ont droit à 16 livres par mois, les femmes à 15 livres, l’enfant de 4 ans à 7 livres.

En présentant le carnet au bureau, on reçoit l’allocation sous la forme de petits billets, 10 centimètres sur 4; le papier quadrillé du fond a des carrés de 5 millimètres. Celui-ci est de l’édition 1986, il vaut 5 livres, soit 2500 grammes. Il y en a d’une et de deux livres. En haut, le nom de la municipalité. Au verso, l’instruction d’emploi précise qu’il n’est valable que dans les limites de la municipalité, et qu’il est interdit d’en vendre ou d’en acheter. Quand on achète un sac de farine, ou des mantou (les petites boules de pain levé cuit à la vapeur), ou n’importe quoi fait avec de la farine, on paie et on remet la valeur-farine de ce qu’on a acheté à la boutique. C’est la même chose avec le riz, les billets sont différents.

Quand on passe quelque temps aillleurs, il faut se procurer des billets de farine ou de riz ou d’autre chose de la municipalité où on est. Il reste quelques billets de Beijing dans la collection, ils sont encore plus petits, cinq centimètres et demie sur deux.

Je ne vais pas faire défiler toute la collection. Juste un beau billet d’une livre de riz (j’espère que je ne me trompe pas), daté de l’année 1986, en chiffres chinois, en bas au milieu.

Et une boîte d’allumettes de la marque « maintien de la paix », quatre fen (centimes de yuan) pièce en ce temps là; l’allocation était de cinq boîtes par famille et par mois. Aujourdhui les allumettes sont en vente libre et coûtent deux maos, cinq fois plus.

Mieux que ce que vous venez de lire: Liu Shinan , journaliste au China Daily, raconte comment sa famille, préparant son mariage, avait quêté les billets de viande de porc auprès des voisins, afin qu’il y en ait assez pour tout le monde au banquet.

L’école, vue de ma fenêtre

Hier matin, je suis chez moi. J’entends l’hymne national qui monte de la rue. C’est lundi, les élèves du lycée technique de l’autre côté de la rue sont au garde-à-vous dans la cour pour entendre les consignes de la semaine et le discours de la directrice. Les professeurs sont là aussi. Trois quarts d’heure d’attention. Pas de slogans, ils ne disent rien. Quand c’est fini, l’ordre se dissout et ceux qui ont du temps avant le premier cours reprennent leurs ballons. D’autres jours, je les ai vu faire l’exercice, dans le même survêtement d’uniforme bleu et blanc, bien en rangs. Ils arrivent à vélo, les rangent sur le trottoir le long de la grille. Un planton passe le câble de l’antivol collectif dans la roue arrière de toute une rangée. On peut arriver en retard, et sauter la grille pour éviter de passer devant le poste de garde, mais on repartira à l’heure.

Il y a quelques semaines, j’avais vu construire un drôle d’appentis au bout de la cour, là où sont les agrès de gymnastique. Je sais maintenant ce que c’est: le garage de la voiture de la directrice (ou bien d’un cadre de calibre suffisant, je ne sais pas) avec un toit transparent pour ne pas priver le rez-de-chaussée de lumière du jour. Les élèves garent leurs vélos dehors, les professeurs aussi. Petit privilège, en essayant de ne pas consommer trop de place.

Regarde le monument

Le papa a pris une photo de sa fille devant la grande volute d’acier inox qui marque le centre de Dagan, pas loin d’ici, au bord d’un grand espace de marbre poli d’où il est facile de faire partir les cerf-volants. Les anciens ornaient leurs jardins et leurs places publiques d’un rocher de forme curieuse et y gravaient une dédicace ou un poème. Aujourdhui on préfère un ouvrage de main d’homme. Les buissons fleuris autour du socle sont protégés de l’hiver par des murs de toile rayée rose et bleu. La jeune fille ne semble pas enthousiaste. Les colombes blanches sont trop petites sur l’écran.