Casserole artisanale

Soleil gris

Je n’ai pas le moral aujourd’hui. C’est le deuxième jour de soleil gris. Ce qu’il y a sur l’image, ce n’est pas la lune dans les nuages, c’est le soleil à 3h de l’après-midi, qu’on peut fixer tranquillement, sans risque de se brûler les yeux. A Pékin il y a eu une tempête de poussière, le vent d’ouest qui vient du désert. Arrivée à Tianjin elle s’était calmée, mais la très fine poussière rend l’air opaque. Les dames sortent avec leur voilette qui enveloppe toute la tête, et le paysage est légèrement poudré.

Au moins, ce vent d’ouest est la garantie que la poussière qui pourrait venir de l’est, celle de la centrale atomique qui est en train de s’auto-détruire au Japon, n’arrivera pas en Chine du Nord. On nous a montré à la télévision le trajet Equipe de secours chinoiseprévu du panache radioactif jusqu’à la côte ouest des Etats-Unis. La chaine centrale 13, celle des information, reste longuement branchée sur la télévision japonaise NHK. Elle alterne les images de la centrale atomique et celles des Japonais réfugiés qui se sont installés dans de grandes salles, de ceux qui travaillent sous la neige pour déblayer. Le commentateur insiste sur le calme et l’ordre qui règnent. On nous a montré aussi les équipes de sauveteurs envoyées par la Chine au secours des voisins (photo de l’arrivée de la première équipe à l’aéroport de Haneda, prêtée par le China Daily ). Apparemment, démontrer que la Chine est un grand pays qui participe à la vie du monde, c’est important. En 2008, sur les images du tremblement de terre du Sichuan, les équipes étrangères avaient été à l’honneur.

Par contre, il y a quelque chose qu’on ne nous a pas montré à la télévision, mais dont on parle dans les journaux: les gens achètent et stockent du sel, si bien qu’on en aurait manqué dans certains hypermarchés, et que certains magasins auraient quintuplé le prix d’un sachet. Je suis allé voir dans mon hypermarché habituel.

Rayon des condiments

Au rayon des condiments il n’y a plus qu’une seule marque de sel, et l’étage à portée de la main est presque vide. Mais le prix n’a pas augmenté, 1,40 yuan le sachet de 400 grammes de sel fin (5,60 c’est le prix du kilo de sucre en poudre, au premier plan).

Caisse d'hypermarché

Le père de famille qui me suivait dans la queue à la caisse a fait ses courses du soir: céleri-branche, une tranche de porc, une bouteille de bonne huile (on achète l’huile courante en bonbonne de 5 litres), deux pots de quelque chose, peut-être des légumes salés pour le petit déjeuner, et douze sachets de sel, presque 5 kilos, alors qu’on ne sale pas beaucoup dans les cuisines chinoises. Le bruit court que les centrales atomiques vont empoisonner la mer et qu’on ne pourra plus en tirer de sel (une bonne partie du sel consommé en Chine est du sel gemme exploité par des puits, le Père Huc en parlait déja, mais peu importe). Lire l’éditorial du China Daily en français .  Digression: il y a depuis quelques mois une édition en français, tout à fait réussie. Photo de sportives Au lieu de chercher dans Le Monde ou dans Aujoud’hui La Chine les articles alarmistes sur la pollution ou les scandales, autant consulter les originaux. La presse officielle destinée aux étrangers est pleine d’articles qui disent que tout ne va pas si bien. Par exemple le porte-parole de la réunion du parti et de l’assemblée consultative expliquant qu’il y a des conflits sociaux (et qu’on travaille à y remédier, bien sûr).  (Aujourd’hui la Chine serait un très bon site d’information si ses rédacteurs ne se croyaient pas obligés de raconter les choses que leurs lecteurs qui ne sont pas en Chine attendent, et leur partage avec Rue89 , site allumé, n’arrange rien; mais quand ils oublient ça, ils sont vraiment intéressants).

Dernière actualité: nous venons de voir le départ du corps expéditionnaire européen vers la Lybie, Nicolas Sarkozy en cravate noire qui annonce en sous-titré l’ultimatum des Européens pour sauver les Lybiens de leur dictateur sanguinaire, Angela Merkel qui le regarde avec tendresse, une vue de la table du banquet (nappe blanche et chaises Loui XV), les avions qui décollent, Obama entouré d’étoiles d’argent, une minute de CNN en faux direct avec une journaliste « sur le terrain » à Tripoli (une avenue dans la nuit avec des feux clignotants, et un bruitage de rafales de DCA). Les Guignols n’auraient pas fait pire. Ca doit être intentionnel. Curieusement, nous avons vu à répétition un avion en feu qui tombe du ciel sur une ville et le champignon de l’explosion quand il touche le sol. Archive ou actualité ?

GuoEt maintenant quelque chose de tout à fait différent. La semaine dernière, j’ai salué au passage un fabricant de casseroles dans son atelier. C’est l’instrument universel du cuisinier chinois; on y fait les plats fricassés, on peut y préparer la soupe, et faire cuire les galettes feuilletées. Les feux au gaz des cuisinières sont disposés pour recevoir son fond sphérique.

Guo en service

Ca s’appelle un Guo,  (Wok en français et peut-être en cantonais). Le caractère comprend le métal (clé jin de l’or à gauche, et à droite quelque chose qui se prononce guo mais ne signifie plus rien aujourd’hui). Sur l’image, on voit celui qui cuit à peu près tout ce que nous mangeons quand nous sommes à la maison. Il n’y en a qu’un, mais les plats cuisent tellement vite que le premier n’a pas le temps de refroidir sur la table quand le second arrive. Il est en tôle d’acier martelée, et ne rouille pas parce qu’on s’en sert tous les jours et qu’on ne le lave jamais. On l’essuie seulement. Je n’en avait jamais vu dans un magasin moderne et je me demandais d’où ils venaient.

Bord de la rivière avec vélos

Nous sommes au bord de la rivière, pas loin du chantier du pont vu la semaine dernière. Il y a un mini-marché avec deux marchands de choses diverses, un brocanteur, et un atelier.

Atelier en plein air

Le patron, qui m’a vu discuter avec le brocanteur à qui je viens d’acheter une petite collection de faux billets, reproduction de monnaies du temps de la République, m’invite à venir voir. Il est avec un ami qui lui tient compagnie.

Trois guo

D’abord je me demande ce qu’il fabrique dans son atelier. Il est en train de passer un calibre dans quelque chose de rond. Mais ses produits sont rangés le long du trottoir.

Trois Guo

Les guo sont faits d’une seule pièce en tôle, la poignée est roulée pour enfiler un manche ou l’entourer d’une tresse. Il ne reste plus qu’à donner un coup de lime sur le bord.

Thé au borde de l'eau

Le patron s’interrompt pour prendre le thé avec un visiteur. Il a deux grandes bouteilles thermos dans son triporteur.

Travail de tôlerie

Le travail reprend. Le disque de tôle posé dans une forme est martelé. Ca va asse vite.

Forme de martelage

La forme est probablement une récupération d’un engin roulant. Les éclats sont les restes de l’enduit de la tôle.

Vue de l'atelier

Vue générale de l’atelier: le triporteur avec le pardessus matelassé posé sur le guidon, la cisaille pour débiter la tôle (il faut un aide), la réserve de matériaux, et l’artisan au travail sous son auvent. Tout ça a l’air harmonieux. En réalité, le patron est un réfugié provisoire. Si j’ai bien compris, il habitait le quartier et travaillait devant chez lui mais son pâté de maisons a été rasé. Il habite ailleurs. Il a construit cet auvent avec des matériaux de récupération et il vient tous les jours travailler là où il a ses habitudes, et ça durera jusqu’à ce que plus personne n’habite dans le voisinage et que le chantier du nouveau quartier commence.

Allée du quartier

Caractère ChaiVoici une allée de ce qui reste du quartier. Cette cour n’en a plus pour longtemps. Au fond, là où devrait être la porte d’un appartement, on voit le terrrain vague. Et le caractère chai (t’chai, détruire), est peint sur un mur pas loin.

Mais dans ce cas, les familles restent chez elles jusqu’au dernier moment. Un peu plus loin, un amateur d’oiseaux est encore chez lui. Il a sept cages qu’il a suspendues dehors pour que ses oiseaux prennent l’air (mais pas la lumière; ils chanteraient et se disputeraient, et se fatigueraient pour rien). Quelqu’un s’agite à l’intérieur de chaque cage et les barres de bois tremblent doucement.

Comme j’ai l’air intéressé, une des cages est découverte pour que je puisse prendre des photos, une seule pour que l’oiseau chanteur reste tranquille.

Cages à oiseau chanteur

En fait, l’oiseau se déplace sans arrêt, fait vibrer ses ailes, et je rate une image après l’autre. Voila celle que le maître des oiseaux a le mieux appréciée.

Oiseau chanteur en cage

Lui aussi ira habiter ailleurs. Ses oiseaux sont plus faciles à loger qu’un atelier de tôlerie.

Rayon des guo d'un hypermarché

Retour dans le monde de la consommation moderne où le gouvernement a le projet de conduire tous les Chinois. L’hypermarché près de chez nous offre un grand choix. Ce sont des casseroles chères, en aluminium moulé et émaillé mat, enduit anti-adhésif, jusqu’à 400 yuans avec le couvercle en verre incassable. La moins chère du rayon, en acier inoxydable, vaut 49 yuans, un peu moins de 6 euros. Je ne sais pas combien l’artisan vend les siennes. Aussi bien, il m’aurait menti, je ne suis pas un client vraisemblable.

Le pont de la Gare Ouest

Xizhan panneauAvant-hier, je suis allé voir où en était le chantier de la nouvelle Gare Ouest. C’est là que j’avais pris le train pour la première fois en Chine, pour aller à Nanjing avec des élèves étrangers de l’Université de technologie où j’ai essayé d’apprendre le chinois. La salle d’embarquement était dans le bâtiment construit en 1908, et le reste de la gare datait de l’époque socialiste. La nouvelle gare sera somptueuse. Pour lui faire la place, on a rasé un quartier et on construit de nouveaux ponts et de nouvelles avenues.

Affiche de la nouvelle gare

Il y a une station de métro. En ce moment elle est fermée; les sorties sont au milieu du chantier. L’année dernière on sortait au milieu d’un terrain vague à 200 mètres de la vieille gare. J’ai donc pris le temps d’arriver en marchant le long de la rivière.

Pont style calatrava

Un des nouveaux ponts est terminé depuis deux ans et attend la fin du chantier pour être mis en service. Son ombre tombe sur ce qui reste de la glace qui recouvrait la rivière, toute noire maintenant; la glace s’évapore au soleil mais la poussière qui était tombée dessus reste à la surface. Derrière, on distingue les piles d’un autre pont plus modeste qui est en train de pousser.

Chantier vu de loin

De plus près, ça ressemble à une des voies surélevées qu’on voit un peu partout, pour les voitures ou pour les trains à grande vitesse. Mais elle franchit la rivière. D’habitude la municipalité aime les grands ponts qu’on voit de loin.

Passerelle sur la riviere

je suis les cyclistes sur la passerelle qui doit me conduire sur la rive sud,là où est la gare. Mais on entre dans le chantier du nouveau pont. Les gens qui m’entourent n’ont pourtant pas l’air d’y travailler.

Casques jaunes

En effet, voici les hommes ai casque jaune. Nous sommes bien sur le chantier.

Voiture rouge

Des voitures et des gens qui passent, nous sommes pourtant dans une rue.

Lycéenne à vélo

Une lycéenne en uniforme qui rentre à la maison sur son vélo, ça n’a rien à faire au milieu d’un chantier.

Dame en rose et panneau de carrefour

Voici l’explication: nous sommes sur l’avenue où je comptais arriver. La direction de Xizhan, la Gare Ouest, est bien sur le panneau de carrefour, à droite. le chantier n’interrompt pas la circulation. Je n’avais jamais vu ça depuis le temps où je fréquentais la gare Montparnasse à Paris, en reconstruction. On rejoignait le métro en étant survolé par les godets géants pleins de béton au bout du câble d’une grue, au milieu des pancartes d’avertissement « Port du casque obligatoire » (c’était en 1988).

Train de voyageurs

Justement, un train passe lui aussi à traverse le chantier. Il vient de passer la gare sans s’arrêter et se dirige vers Pékin.

Triporteur de fret

Triporteur de profilSur l’image précédente, on apercevait un tout petit triporteur entre le bulldozer et le camion bleu. Il s’est rapproché. C’est la livraison du repas du soir à la résidence des travailleurs du chantier. Je connais bien ces grandes caisses blanches en polystyrène qui contiennent des empilements de boîtes-repas tenues au chaud. Mon épouse n’y croit pas, puis elle me fait agrandir l’image pour lire ce qui est écrit sur les caisses en carton ondulé. C’est bien de la nourriture.

Résidence des travailleurs

Coup d’oeil sur la résidence des travailleurs: bureaux et locaux collectifs en bas, dortoir à l’étage. Sur l’autre façade, côté sud, une galerie où les résidents mettent leur linge à sécher.

Logement sous le pont

Coup d’oeil sur une autre résidence, nettement moins bien située. On peut supposer que c’est celle d’une entreprise sous-traitante. Aussi bien, on croise sur un chantier ici autant d’entreprises différentes que sur celui d’un grand paquebot à Saint-Nazaire (la dernière fois que j’y suis allé, il y avait un parc de tentes pour loger une équipe d’Ukrainiens récemment arrivés; c’était en 2001).

Puisque je suis sur un chantier, sans que ma présence étonne, autant en profiter pour en faire la visite. Ce n’est pas permis partout.

Pile de pont en construction

On est en train de couler le béton d’une pile de pont. La grande machine articulée rouge avale le contenu des camions-bétonnières et le déverse dans le coffrage. L’homme debout en haut vient de la lâcher, ça doit être fini pour cette pile. Derrière, on monte le coffrage de la suivante. Personnellement, j’aurais très peur de tomber dedans. Mais les hommes en casque jaune viennent de la campagne et sont supérieurs au citadin moyen.

Construction d'un échafaudage

Un peu plus loin, une équipe assemble l’échafaudage qui soutiendra les sections d’une travée métallique à grande portée au-dessus de la rivière, le temps qu’on soude les tronçons. La grue jaune soutient une section de tube d’acier que les soudeurs vont assembler aux précédentes. Leur échafaudage est très économique: quelques planches posées en oblique sur des barres soudées à un tube déja assemblé, qu’on enlèvera quand ce sera fini. Pas très stable, mais ils portent un harnais de sécurité, la laisse accrochée où on peut.

Nacelle suspendue

Finitions sur une travée terminée. On pose la carcasse du futur mur anti-bruit. Le travailleur ne porte pas son casque mais ne s’en sépare jamais.

Nacelle vue du dehors

Le même vu de l’autre côté. La nacelle est fabriquée sur place selon les besoins; fer à béton, établi plieur et poste de soudure électrique. L’occupant a son harnais de sécurité, et cette fois la laisse est accrochée plus haut que lui.

En contre-jour, dans une autre direction, une autre branche du pont est en cours.

Foreuse de fondations

Au ras de l’avenue, une foreuse  s’apprête à creuser les fondations d’une pile. Derrière, l’échafaudage du coffrage est assemblé. Quand il sera fini, on dressera les armatures, on enfilera autour à l’aide d’une grue les segments de coffrage, et on remplira l’ensemble de béton.

Monteurs d'échafaudage

Pour voir une grande image, cliquer sur la petite. 

Sous un angle favorable, on voit les étapes du travail, une pile encore entourée de son coffrage, et deux piles finies.

Ensuite, on construit les travées.

Echafaudage d'une travée

Le jeu consiste à soutenir à la bonne hauteur les éléments du moule de la travée (en bleu sur l’image) d’une pile à l’autre.

Echafaudage en éléments démontables

Cet échafaudage de plusieurs dizaines de mètre de haut est fait d’éléments démontables qu’on peut porter d’une seule main, et qui s’emboîtent.

Echafaudage vu de près

Montants et traverses, vus de plus près, avec les assises en bois. On y fixe par des colliers des tubes en diagonale qui empêcheront l’ensemble de se coucher quand on chargera en haut. Apparemment ça tient très bien.

deux hommes portant des montants

Ces deux travailleurs emportent des montants vers leur résidence, pour quelque usage non prévu, étagère ou chevalet pour aérér les couettes. Chaque élément n’est vraiment pas très long.

Stock de traverses

Un stock de traverses pour continuer la construction en cours. Les deux personnages en contemplation au premier plan ne travaillent pas; ce sont des badauds comme moi.

Gardien contemplatif

jing gong renEn passant, je salue cet autre travailleur en contemplation. Il ne construit sûrement pas le pont, il suffit de voir quelles chaussures il a aux pieds (des savates tout en coton, semelle comprise, très confortables et qui existaient déja au temps des empereurs Ming, mais qui ne protègent pas des chocs). Je lui demande ce qu’il fait. Il me montre son beau brassard marquéjinggongrenjing gongren, travailleur de la surveillance. Mon dictionnaire connait jingongrenjin gongren, gardien. Mais le premier caractère est plus noble, comme dansjingchajingcha, la police. C’est peut-être aussi pour ennoblir son personnage qu’il s’est procuré un casque jaune, la coiffure des vrais travailleurs. Cette nuit, il va veiller sur les machines et les ferrailles qui pourraient tenter les récupérateurs.

Tracteur et remorque

Il va être temps de rentrer à la maison. Je vais suivre ce véhicule qui part chercher quelque chose, ou qui transporte smplement ses passagers vers leur lieu de repos.

Echangeur, partie finie

Arrivé à la sortie, je me retourne pour voir le chantier, ce qui est fini a de l’allure. La nouvelle chaussée passera à droite, on plantera des arbustes et de la pelouse, et ça deviendra un jardin public.

Près du portail au sud, un beau schéma du projet est affiché.

plan du projet

(cliquer pour voir une plus grande image)

En fait, ce chantier a un portail et n’est pas accessible au public. Mais le chemin à faire pour ceux qui avaient l’habitude de passer par cette avenue est tellement long qu’un arrangement  a été trouvé. Officiellement on ne traverse pas, les lignes d’autobus ont été détournées, mais les portails restent ouverts et chacun veille à ce qu’l ne se passe rien. Il vaut mieux être attentif quand même. J’ai échappé de peu à un morceau de pont qu’une grue faisait passer au ras du sol d’un côté à l’autre de l’avenue en profitant d’une accalmie de la circulation.

Note pour les spécialistes des travaux publics (je sais qu’il y en a au moins un qui lit ce journal): je me suis peut-être extasié sur des pratiques banales dans le métier. je n’y connais rien.

Pendant que j’écris, la chaine information de CCTV relaie en permanence la télévision japonaise, avec traductions et commentaires. Tianjin, qui est dans une plaine au niveau de la mer, serait à portée d’un raz de marée. Je pense que les nouveaux ponts y résisteraient, mais pas tous les immeubles.

Longtemps avant aujourd’hui

Ca fait longtemps que je n’ai pas écrit. Un de mes fidèles lecteurs me l’a rappelé (ça fait plaisir, mais oui). C’est que j’ai beaucoup lu ces temps-ci, et que j’ai laissé passer les jours.

D’abord j’ai trouvé une édition bilingue, chinois et anglais, du classique de la naissance du communisme chinois « Red star over China » d’Edgar Snow.

Red star over China

Cliquer pour lire le texte du rabat de couverture. 

C’est la légende dorée de Mao et de ses compagnons, racontée par eux-mêmes et notée avec enthousiasme par Edgar Snow, 31 ans et déja 7 ans en Chine en 1936.  Il a vécu et fait son travail de journaliste dans la Chine en folie (titre du livre d’Albert Londres, 1925, qu’il faut lire) où le Guomindang de Chang Kaichek et le parti communiste de Mao s’entretuent au lieu de combattre ensemble l’invasion japonaise qui a déja commencé. Parti de Xi-an, en zone « nationaliste » (Chang Kaichek), son arrivée en territoire maoïste a été organisée par des communistes qui sont en même temps des officiels du gouvernement. Il rencontre Zhou Enlai dès le deuxième jour, et Mao Zedong le temps d’aller en caravane jusqu’à sa capitale qui n’est pas encore Yan’an , mais Pao’an, encore plus loin dans la province du Shanxi où les maisons sont taillées dans les falaises d’argile.

Mao en casquette

Mao Zedong a 32 ans. Mise en scène: la casquette de Mao est celle du photographe.

Zhou Enlai

Zhou Enlai a 28 ans. Descendant de lettrés de Shaoxin, il redeviendra lettré quand le temps sera venu et embobinera tous ceux qui le rencontreront. Mon exemplaire de « Quand la Chine s’éveillera » d’Alain Peyrefitte (1973) est resté en Fance. Il montre comment il a mis en scène la Chine en plein désordre de l’après-révolution culturelle pour le ministre de Georges Pompidou, aussi habilement qu’il avait intoxiqué Edgar Snow 35 ans avant.

je ne suis pas encore arrivé au moment où Mao Zedong se définit lui-même commeheshang da san heshang da san, moine tenir parapluie, que Snow traduit diligemment en « un moine cheminant sous une ombrelle trouée (repris par Jean d’Ormesson pour lui-même « Le vagabond qui passe sous une ombrelle trouée », 1978), mais c’est un blague en deux fois quatre caractères, la suite étantwufa wutianwufa wutian ,  pas de cheveux, pas de ciel ; un pou sur la tête d’un moine, pas de cheveux (le moine se rase la tête), pas de ciel (sous le parapluie) ; ce qui, moyennant un changement de ton sur le deuxième caractère, devient wufa wutianwufa wutian , sans loi, sans foi. C’est ça qui rend le chinois si difficile à suivre. Il faut connaitre trop de choses. A l’école primaire on étudie les « chengyu », expressions en quatre caractères qui évoquent toute une histoire, un peu comme « c’est une cigale » ou « c’est une fourmi » en français, ou pire. (pour tout savoir lire  J. V. Gruat , fonctionnaire international en Chine _ aujourd’hui en retraite _ et prévoir de passer quelques jours sur son site des extraits et sucs de la langue chinoise . )

Il fallait quand même de l’imagination, en 1936, pour se représenter la Chine communiste libérée et en paix de 1950 (la paix n’a pas duré; si Mao était mort à ce moment là, son dernier ouvrage ayant été la loi sur l’état-civil et le mariage, personne ne discuterait son génie bienfaisant; mais il a voulu continuer d’être révolutionnaire). Tous les gens qu’Edgar Snow a rencontré sur le territoire de Mao étaient jeunes et y croyaient, et ils ont eu raison d’y croire.

Edgar Snow

Edgar Snow lui-même en 1965. Mon épouse était alors une toute petite fille. Elle a quand même des souvenirs et ça l’agace beaucoup de me voir lire le soir ce livre qui parle en bien des gens qui avaient mis son pays dans l’état où il était.

Justement, pendant les vacances de la fête du printemps, je suis allé dans la rue des brocanteurs du quartier de la Rue de l’Ancienne Culture (une rue commerçante qui date de l’époque des Ming, l’emplacement est vrai; tout est mirifiquement reconstitué sauf le temple de Mazu qui est là depuis six ou sept siècles, et c’est plein de monde les jours fériés). J’ai acheté une petite enveloppe de photos de ce temps là. Ce sont des photos de groupe et le photographe a écrit la légende à l’encre de Chine sur le négatif avant de faire les tirages, si bien qu’on sait qui ils sont. Mon épouse m’a aidé à reconnaitre les caractères et a dit avec regret « ils sont tous morts maintenant ».  Ce n’est pas sûr. En tous cas, ils sont bien vivants sur les images.

Group du 23 mars

Cliquer sur l’image pour la voir en grand format

23 mars 1960.  Photo souvenir des camarades de l’équipe au complet du magasin d’alimentation de l’avenue de la porte du Grand Camp, district de l’ouest du fleuve.  Dayingmen jie, c’est notre quartier, juste derrière la grande librairie, et si je ne me trompe pas le magasin existe toujours, c’est devenu un supermarché. Tout le monde ou presque est en costume Zhongshan avec veste à deux poches. Tous les hommes et une partie des femmes ont un stylo dans la poche gauche. En bas au centre, le chef (?) a deux stylos.

Cantine des jeunes communistes

20 janvier 1961. Photo de groupe souvenir des jeunes du collectif des employes de la cantine du batiment sud-ouest des jeunes du Parti. Je ne garantis pas le sens de ce que je traduis par « cantine ». Il s’agit bien de nourriture. Le troisième en bas à gauche est le seul à avoir deux stylos. Quelques femmes portent autre chose que la veste Zhongshan, mais ça reste austère.

Ecole technique 15 septembre 1961

15 septembre 1961. Photo de groupe des professeurs et etudiants de l’ecole technique des machines electriques. Plusieurs filles ont les deux tresses des jeunes révolutionnaires des films de ce temps-là (aujourd’hui les filles du même age ont une queue de cheval ou une coupe savante et les cheveux longs derrière; ce sont les petites filles qui ont deux tresses). Plus aucune fille ne porte les sandales en tissu à une lanière. L’homme au milieu en veste sombre a deux stylos.

Classe terminale de l'école primaire

1e juin 1966. Photo de groupe des élèves de la classe terminale de l’ecole primaire de la commune populaire de Dazhai, canton de Lulong. Je n’ai pas retrouvé le canton de Lulong sur la carte et je ne suis pas sûr du premier caractère. Le terme « xian » désigne un canton de campagne ou de petite ville. C’est l’été. Presque tous les garçons au premier rang sont pieds nus, sauf deux en basket et un à droite en savates de toile que seuls les vieux portent aujourd’hui (c’est très confortable et pas cher).

résurrection 1985

7 avril 1985. Photo de groupe de la fête de la résurrection de Jesus Christ. Pas d’erreur sur les 4 caractères de gauche Yezu fuhuo . C’est donc un  groupe de chrétiens. Pâques était-il le 7 avril en 1985 ? La femme debout à gauche porte le même costume mal coupé que mon épouse endosse pour les circonstances officielles où elle doit s’habiller en fonctionnaire. Il n’y a quand même que l’homme en haut au centre et la femme à droite qui soient habillés « moderne ». Les enfants sont de la première génération des fils uniques (politique en vigueur dans les villes à partir de 1980). Eux sont les premiers qui passeraient inaperçus dans les rues de la grande ville aujourd’hui. Les autres sont presque tous dans la tenue que portent aujourd’hui les vieux qui n’ont pas voulu changer. Aussi bien, ce sont eux, 25 ans plus tard. Le papier de la photo est de bien meilleure qualité et le tirage est mat.

Femme et trois enfants

Pas d’indication sur la photo, ni au dos. D’après la qualité du papier, elle a le même age que les photos de groupe de 1960. Ca pourrait être ma belle-mère que je n’ai pas connue, avec ses trois garçon (leur petite soeur est née plus tard). Pourquoi leur père n’est-il pas avec eux dans le studio du photographe ?  J’imagine qu’il a été affecté à une unité de travail au loin (en ce temps là il n’y avait pas de travailleurs migrants, mais pas de regroupement familial non plus) et que son épouse lui a envoyé la photo pour qu’il voie que tout le monde se porte bien.

En ce moment, je lis le dernier livre de Xinran, une journaliste qui a l’age du grand garçon sur la photo. Elle parle des femmes dans la société chinoise aujoud’hui. Tout a changé à l’extérieur et sur les photos; beaucoup moins dans les têtes et dans la réalité. J’en parle dès que j’ai fini.

Le livre d’Edgar Snow est disponible en anglais (Red star over China , ISBN  978-0802150936) mais apparemment pas en français, Etoile rouge sur la Chine , éditions Stock, 1973, sauf d’occasion.

Les devins du début de l’année

Hier c’était la fête des Lanternes, qui marque la fin des festivités du Nouvel An. Les derniers pétards et les dernières fusées sont partis dans la nuit. Les étals de feux d’artifice au coin des rues ont été pliés ce matin.

Retour sur la première heure du premier jour de l’année, quand je suis allé faire mes dévotions au monastère de la Grande Consolation. Je ne peux pas dire que c’était de la dévotion, puisque je ne crois pas que ça puisse avoir le moindre effet sur mon avenir personnel. je ne crois pas acquérir des mérites en faisant des gestes. Mais être au milieu de gens qui croient que ça a un effet, c’est impressionnant. Il y avait certainement parmi eux des bouddhistes instruits et conséquents, qui ont choisi la forme particulière (le chan, zen en japonais) qui est pratiquée dans le monastère, mais aussi des gens qui venaient participer à la prière commune, quelle qu’elle soit, pour le bonheur dans l’année qui vient. D’ailleurs la grande cour accueille sur les côtés des hôtes qui n’ont pas grand chose à voir avec Amitofo, la manifestation de Bouddha qui est vénérée ici.

Statues de divinités

(image prise de jour en février 2009; il n’y avait pas de lumière à la première heure)

De droite à gauche: un Bouddha d’une autre obédience, un génie de la richesse qui brandit un lingot, un saint moine que je ne connais pas, et le dieu de l’argent dans sa petite maison en bois ornée d’une sapèque géante. Le monastère a installé les petits bancs pour se prosterner, et les troncs des offrandes. Comme écrivait le père Trigault, jésuite, en 1615: « … ils se persuadent ceci, que s’ils ne reçoivent aucun bien de cette vénération externe des idoles, qu’aussi il ne leur en peut arriver aucun mal. Or en ce temps cette-ci est l’opinion la plus reçue & approuvée des plus sages & avisés ; que toutes ces trois lois sont unies en une, et qu’ensemble elles peuvent & doivent toutes être observées. » Les trois lois dont il parle étant le bouddhisme, le taoïsme, et le culte confucéen des ancêtres.

Ausi bien, juste après la prière dans la grande cour, on peut se rendre dans l’espèce de galerie marchande installée par la municipalité, là où était le marché aux objets de piéé, exactement comme un des marchés couverts qu’elle érige un peu partout pour remplacer les bazars sous toile ou en plein air.

Galerie marchande

Il y a trois allées comme celle-ci. On retrouve les pommes et les oranges (à gauche) pour les offrandes, article de saison, et aussi les statues pour la dévotion personnelle et familiale. Lourdes n’est pas loin.

Assortiment de bouddhas

Bouddhas masculins et féminins, assis ou debout. D’autres boutiques vendent l’argent de la Banque du Ciel et les lingots d’or en papier plié, les CD de musique pour méditation, les livres où la même invocation est imprimée des milliers de fois sur des centaines de pages (certais prétendent que l’imprimerie a été inventée pour ça, puis que des laïcs ont eu l’idée de s’en servir pour autre chose), et les ouvrages des sains hommes contemporains avec leur photo sur la couverture.

Panneau de la boutique d'un devinEt puis il y a les boutiques de devins et de directeurs de conscience. La différence avec un autre magasin, c’est que les portes vitrées se referment quand un client est entré. La nuit du Nouvel An, tous sont à leur poste, prêts à répondre aux questions qu’on se pose en commençant une année.

Devant la boutique, un panneau explique les compétences du maître. Celui-ci est taoïste, on le reconnait à sa mitre noire et au petit rectangle de pierre verte sur son front. S’il n’avait pas sa mitre, on verrait qu’il a tous ses cheveux. Il est spécialiste dubaguabagua, les Huit trigrammes des présages du Livre des Prédictions, et peut conseiller aussi pour le qiming (choisir un prénom) et le gaiming (changer de prénom). En plus petits caractères: mariage, travail, études, recherche des disparus …

Diagramme des bagua Voici un schéma des huit trigrammes. Les informaticiens diraient que c’est juste la suite des huit nombres de trois chiffres en numération binaire. Si on en combine deux, on obtient l’un des soixante quatre hexagrammes qui marquent les 64 baguettes à tirer au hasard, instrument de travail du devin.

Boutique d'un bouddhiste

Celui-ci est bouddhiste. On peut en être sûr parce qu’il y a une image du Bouddha, et qu’il a le crâne rasé. Ses spécialités en petits caractères sont à peu près les mêmes. En gros caractères,foxiangfoxiang, Bouddha, apparence (choix de la forme du Bouddha qui vous convient ?), et à droite « expert en choix du prénom » comme son confrère.

Taoïste sans client

Un autre confrère taoïste. Cette photo a été prise avant minuit. La chaise est vide; les clients consultants ne sont pas encore arrivés.

Devin barbu

Ce maître reçoit un jeune couple. Derrière lui, le caractère fu, le bonheur, répété plusieurs fois. J’a pu le photographier tranquillement après avoir persuadé son assistance que je n’avais pas de mauvaise intention.

Assisatante

Du coup, elle a voulu être photographiée aussi. Son travail consiste à persuader les passants de tirer une des 64 baguettes qu’elle leur présente dans un grand pot en bois, puis de consulter pour connaître le sens du destin qui leur a fait choisir celle-là.

Un autre barbu

Un autre maître, qui doit professer les arts les plus traditionnels si j’en crois son bonnet de soie noire. Derrière lui, l’énumération de ses compétences: mianxiangmianxiang, face, aspect; l’art de lire le destin dans les traits du visage;  fengshuifengshui, vent et eau, l’art de placer sa maison, son bureau, son lit, son tombeau, dans une configuration favorable. Il exagère un peu; pour travailler sérieusement, il faut être sur les lieux. bazibazi, les huit caractères qui donnent l’année, le mois, le jour, l’heure de la naissance. Au cours de l’arrangement d’un mariage traditionnel, les parents des futurs conjoints s’échangent les huit caractères de leurs enfants et les portent chez le spécialiste qui dira si ce mariage projeté a une bonne destinée.  hehunhehun, combiner un mariage. Autrefois, on voyait la liste des spécialités du médecin dans la marge gauche de ses ordonnances.

Devin avec chignon

Celui-ci met en valeur ses cheveux noués en chignon impeccable, comme devaient être ceux des disciples des philosophes des Cent Ecoles en leur temps. Son cabinet est nettement moins austère que celui de ses confrères, avec une fontaine qui donne l’eau chaude pour faire le thé (à gauche) et un grand miroir où se reflètent les visages de ses clients (à droite). Ce sont deux hommes. Des associés qui consultent sur l’avenir de leurs affaires ?  Quand j’étais allé en Inde voir mon frère et ma belle-soeur qui y travaillaient dans la santé publique, j’avais voyagé en compagnie d’un commerçant qui se rendait en pêlerinage pour consulter Jagganath sur l’opportunité d’ouvrir une nouvelle sucursale. Il emportait l’argent nécessaire pour financer une célébration propice. Il avait ouvert la conversation en me demandant « Et vous, avec quelle forme de Dieu êtes-vous en contact ? » (je sais maintenant que le plus simple pour un Occidental est de répondre « Jésus-Christ »; l’interlocuteur trouvera cela très bien et poursuivra en expliquant pourquoi il a choisi Krichna, ou Vishnu, ou Shiva ou un autre). En Chine, j’ai déja entendu des gens expliquer pourquoi ils ont choisi tel aspect du Bouddha, mais c’est autre chose. On tient à donner au contact avec le Ciel et l’invisible une forme plus rationnelle. Comme disait Confucius:  » … honorer les esprits, mais s’en tenir à distance, cela peut s’appeler intelligence. » (traduction du RP Couvreur, jésuite).

Cabinet avec un radiateur

Le soleil rouge n’est pas un instrument de la divination, juste un radiateur rayonnant. Le mur du fond est couvert d’accessoires petits et grands, sûrement plus efficaces que les mêmes qu’on trouve dans les boutiques alentours, par exemple de jolis octogones des Huit trigrammes.

Petit curé taoïste

Cette image a été prise le jour, avant-hier quand j’ai emmené mes amis Lucas et Christian, professeurs de français en attente du retour de leurs élèves en vacances, visiter le monastère de la Grande Consolation (ce n’étai pas une bonne idée; il n’y avait personne ou presque). Ce maître inquiet est sorti dans l’allée pour voir s’il y a des clients à l’horizon; je l’avais vu faire la même chose le premier jour, alors qu’il était encore trop tôt.

Panneau publicitaire

Celui-ci s’annonce comme grand maître expert de la lecture dans la main et quantité d’autres qualités. Il a choisi une allure plus colorée que ses confrères; même les femmes (il y en a plusieurs dans les allées) ne s’habillent pas ainsi à la mode. En vrai, il a l’air plus sérieux que sur son image.

Devin en bleu

En ce jour creux, il a quand même une cliente. Le grand caractère sur fond jaune n’a pas de signification professionnelle, il signifie « tirer ».

Question: est-ce que je suis allé consuler moi aussi. Non, et pas seulement à cause des difficultés à comprendre et me faire comprendre. Ces praticiens entourent leur art de prestiges du savoir. Pour avoir une idée, on peut lire « l’éternité n’est pas de trop » de François Cheng (écrit en français; François Cheng est à l’Académie française). Le héros de l’histoire a fait de longues études avec un maître avant de s’installer comme devin sur les marches d’un temple (c’est pour avoir la chance de revoir l’amour de sa vie, devenue une grande dame, qui vit dans cette ville; lisez le roman). Mais c’est comme les bons astrologues. On peut décrire rigoureusement les possibles, les harmonies, déduits des calculs et de l’application des rêgles, mais le succès de la consultation est dans l’art de dire au client ce qu’il attend et ce qui le fera revenir. Je risque de prendre pour moi ce que j’entendrais.

Aussi bien, il est vain d’essayer de connaître l’avenir en vue de le changer, et de trop s’informer sur ce qui dépend de choses qu’on ne peut pas voir. Une expérience taoïste à la portée de tous: quand on coupe une pomme en deux avec un couteau bien aiguisé, on arrive le plus souvent à la diviser par le milieu, si bien que chaque moitié part avec sa moitié de queue coupée dans le sens de la longueur. Mais si on fait attention au geste afin d’y arriver, on rate presque toujours. Il faut laisser la lame trouver son chemin, guidée par l’organisation de l’intérieur de la pomme. C’est dans Zhuangzi (je ne suis pas sûr qu’il parle d’une pomme, mais c’est ça l’idée). Ca n’empêche pas les Chinois, comme tout le monde, d’essayer de connaître et d’influencer la destinée.

Grande roue

Quand on sort des allées du marché aux choses religieuses, on voit la grande roue que la municipalité a installée à cheval sur la rivière, tout près du temple. C’est ce dont tous les Chinois sont sûrs: quand on est en bas, on va monter. Quand on est arrivé en haut, on va descendre. Mais tout est bon pour essayer de savoir comment accélérer d’abord et ralentir ensuite.

La première heure du premier jour

Le soir du passage de l’année, chaque famille se réunit. On prépare et on mange des Jiaozi (les raviolis chinois), et on regarde le grand spectacle du Nouvel An sur la première chaîne de la télévision centrale. L’émission est diffusée pour les Chinois du monde entier sur CCTV4 (au début de l’après-midi pour les Chinois de Paris; mais ils la regarderont aussi le soir; c’est rediffusé toute la journée). Plus tard, on va dans la cour de la résidence, ou au coin de la rue avec les voisins, pour tirer le feu d’artifice qui ajoutera à la grande flambée de la ville. Et ceux qui croient à la faveur des êtres invisibles seront au temple à la première heure du premier jour de l’année.

Cour de la résidence

C’est comme ça que ça s’était passé au début de l’année du Cochon (en 2007) quand j’ai été reçu pour la première fois dans la famille de mon épouse (qui ne l’était pas l’année précédente donc j’étais rentré en France pour qu’elle ne craigne pas de me laisser tout seul). Nous étions allés à DabeiyuanDabeiyuan, le temple bouddhiste de la Grande Consolation. J’avais été un peu submergé par le peuple qui se pressait. Cette année, la réunion chez mon beau-père a fini tôt, deux de mes beaux-frères étaient allés dans leur famille de l’autre côté (ce qui est contraire à la tradition; les femmes entrent dans la famille de leur mari et non le contraire). Pas de feu d’artifice dans la cour.

Spectacle du Nouvel An côté scène

Spectacle côté salle

Et le spectacle du Nouvel An était tellement semblable à celui d’une autre année, avec les mêmes présentateurs, les mêmes spectacles et les mêmes vues de la salle où les gens importants sont à table au premier rang, que nous avons vite arrêté de le regarder.

Vers 11h du soir, nous étions rentrés à la maison, cernés par les explosions des pétards des voisins et des fusées dans la rue. Ma chère épouse est la plus casanière des femmes, sauf quand elle voyage au loin. Elle m’a laissé aller tout seul à Dabeiyuan.

La rue qui mène au temple depuis l’école des Beaux-arts (pour ceux qui veulent savoir où c’est, consulter ici .) est presque déserte. Est-ce que je suis arrivé trop tôt ?

Rue vers le temple

En 2007, elle était rempli de pêlerins, et tous les mendiants professionnels que je connais, plus beaucoup d’autres, s’étaient transportés là. Il y avait aussi les vendeurs d’oiseaux en cage, qu’on achète pour les libérer et se compter ainsi une bonne action (d’après ce que j’ai vu depuis, je soupçonne certains vendeurs de proposer des oiseaux très éduqués, qui reviennent à leur maître une fois l’opération dénouée.)

Boutique avec cinq pommes

Il ne reste plus que les boutiquiers établis, qui proposent cinq pommes ou cinq oranges prêtes à être offertes au temple.

Policiers devant l'entrée

En arrivant devant l’entrée, je comprends pourquoi il n’y a pas de mendiants. Les policiers sont là dans leur nouvelle tenue d’hiver à décor fluorescent.  Les caractèresjingchajingcha la police, sont moins lisibles et moins sympathiques quegong'angong’an  la paix publique. Nous avions vu la veille au journal télévisé un haut cadre en train de prêcher les responsables de l’ordre public: « Il faut qu’il ne se passe rien pour le Nouvel An. » Les policiers sont donc là, à surveiller les gens qui font la queue pour acheter leur billet d’entrée (5 yuans, tarif réduit des jours de fête;nous n’avions pas eu besoin de billets en 2007, mais c’est que passé minuit on entre sans billet).

Distribution d'encens

Passé l’entrrée, les dames du temple en tablier rouge distribuent trois baguettes d’encens à chaque arrivant, pour les brûler devant le Bouddha. D’après la hauteur du tas, elles attendent beaucoup de monde. Derrière elles à gauche, le pavillon de Maitreya, le Bouddha joyeux, masque le pavillon principal.

Porteur d'encens

Après avoir fait la queue pour allumer les trois baguettes, on doit saluer les quatre points cardinaux avant de les planter dans le grand bac qui fait face au pavillon central. Je n’ai pas réussi à entendre ce que disait ce pêlerin occupé à plusieurs choses à la fois. Apparemment, c’était sa famille au loin.

Bac à encens

 

 

Brûle-pafum de bronze et mains

On peut aussi aller imposer les mains sur le brûle-parfum géant en bronze au centre de la cour. Les jours ordinaires, on essaie de lancer une pièce de monnaie à l’intérieur, mais pas aujourd’hui. Il y a de plus en plus de monde.

 

Pavillon principal

Nous sommes devant le pavillon principal. Il reste à monter l’escalier jusqu’à la terrasse du sanctuaire; il reste encore un peu de place; bientôt les premiers arrivants devront laisser la place.

 

Vue de la statue

Plus près, on aperçoit la statue d’ivoire et d’or d’Amitofo, maître ou maîtresse des lieux.

 

Terrasse avec caractères fu an

Sur le papier rouge enroulé autour d’un pilier, les caractères Bonheur et Paix.

 

Amitofo

Vision fugitive d’Amitofo entre ls têtes, avant de laisser d’autres se prosterner devant la porte de son sanctuaire. Deux figures semblables l’encadrent. Des dizaines de statues d’or se pressent à gauche et à droite. Je serais bien en peine d’expliquer qui il (ou elle) est. Ses fidèles entrent en méditation en chantant son nom indéfiniment et parfois ils ont sa vision blanche et or.

 

Prosternations devant Amitofo

La foule me porte vers le côté droit. Maintenant la terrasse est pleine et les suivants attendent sur l’escalier.

 

Comptoir des pommes

C’est ici qu’on apporte les pommes et les oranges. Ceux qui les accueillent ouvrent le filet, prennent un des cinq fruits et rendent les quatre autres, ou bien en rendent un seul. Ceux qui arrivent sans rien reçoivent un fruit. Les corbeilles de fleurs sont simplement rendues à leurs porteurs. On peut aussi écrire un voeu sur un papier, et glisser un billet dans le tronc.

 

Policiers sur la terrasse

Au coin de la terrasse, seul endroit calme, d’autres policiers attendent qu’il se passe quelque chose. Il est un peu plus de minuit. Quand je repasserai au même endroit une demi-heure après, ils seront partis. On devine à droite la grande roue au bord de la rivière.

 

Devant Amitofo

Retour au milieu des gens qui prient. On entend de partout les explosions de pétards au dehors, mais ici tout le monde est silencieux. De temps en temps un haut-parleur chante une invocation.

Gens qui prient

Gens qui prient

Derrière les pêlerins, les bâtiments du monastère, et la tour de l’hôtel Holiday Inn. Tout cela était en travaux en 2007.

Blouson bleu  Blouson bleu profil

Ce monsieur porte un blouson orné de toutes les grandes marques: Petronas (brésilien), Intel, BMW, Rolex, Breitling, Dell, et autres produits mâles. Ca ne l’empêche pas de venir faire ses dévotions la première heure du premier jour.

 

Assemblée dans la cour

La cour vue de la terrasse. Une demi-heure après minuit, elle est pleine de monde.

 

Cour devantg Maitreya

Je retourne dans la première cour, devant le sanctuaire de Maitreya. Cette fois, toute l’enceinte du temple est remplie. Dans le bâtiment latéral, les moines reçoivent ceux qui veulent les interroger.

 

Cour côté est

J’entre dans la nouvelle cour côté est. Elle vient d’ouvrir et personne n’a encore d’habitudes. Il y a moins de monde que dans les toutes petites cours du plus ancien temple dont on devine les toits à gauche, qui date des Ming (François 1er). Celui-ci date de notre président actuellement régnant. Le stupa de granit est plus récent que l’hôtel Holiday Inn derrière. Il a été érigé au début de 2010, devant le sanctuaire d’un saint homme mort dans les années 1960.

 

Mongolfière en préparation

Je sors du temple vers le bord de la rivière, et l’espèce de centre commercial que la municipalité a élevé en face du temple (personne ne s’y est installé, il faudra que j’en parle un jour). Pour une fois, ses allées sont animées. Quelqu’un veut me vendre quelque chose de plat et carré que je ne reconnait pas. C’est une montgolfière. Je suis entouré de gens qui s’affairent à les persuader de prendre l’air.

 

Montgilfière à l'envol

Une grande poche de papier fibreux très solide, un cercle de fil de fer qui retient un carré d’alcool solidifié au centre. Il ne reste plus qu’à persuader l’ensemble de monter.

 

Montgolfière envolée

Celle-ci est partie et va monter haut dans le ciel.

 

Montgolfières et roue

D’autres refusent d’aller plus haut que le trottoir. Mais beaucoup partent et il y en a des dizaines dans le ciel. Je me demande un instant ce qui se passera là où cette flamme volante se posera. Peut-être que la montgolfière restera en l’air tant que son feu brûle. C’est comme les feux d’artifice en pleine ville. Il doit y avoir une protection spéciale pour les jours de fête.

Tout près du Nouvel An

Xin nian kuai leXin nian kuai le Nouvelle année rapide joyeuse. C’est ce qu’on va entendre à partir de la nuit de mercredi à jeudi. guonianGuo nian , passer l’année. En attendant, la ville prend un air de fête. Les petits lapins de l’année sont affichés partout. Le lapin se prete moins aux images prestigieuses que le tigre. Chevaucher le tigre, le tigre avec le caractère « maître » sur le front. C’est une petite bête gentille pour les enfants.

Lapin dans une caisse d'oranges

Celui-ci est assis dans une caisse de grosses oranges offerte par l’unité de travail de mon épouse aux familles de ses fonctionnaires. Il y avait aussi des poissons et des calmars surgelés, des légumes, des pommes, de la viande, des petits pains à la vapeur, des gâteaux; tout ce qu’il faut pour les banquets de famille, sauf l’alcool. En passant en autobus devant une grande caserne administrative, j’ai vu la cour remplie de piles de cartons rouges et des gens qui sortaient avec leur vélo, un ou plusieurs de ces cartons sur le porte-bagages. Des feux d’artifice ? Non, les victuailles du Nouvel An. Pour revenir au lapin rouge, il a « bonne année » brodé dans les oreilles, et il tient un sac d’argent orné du super-caractère zhaocaijinbaozhaocai jinbao ; attiter la richesse, faire entrer les trésors.

Caisses d'artifices

D’autres caisses. Celles là sont bien des feux d’artifice. Elles contiennent chacune quelques dizaines de fusées prêtes à partir. Mais les comptoirs au coin des rues sont de moins en moins drôles. C’est un office municipal qui les gère; c’est devenu sérieux, plus de petites affaires de famille. A Pékin, où les feux d’artifices sont interdits sauf la nuit du passage de l’année, la municipalité a prévu d’arrêter la circulation dans certaines avenues pour que les citoyens puissent jouer avec leurs pétards et leurs fusées en toute sécurité.

Je suis allé à la poste envoyer une carte de Nouvel An en France.Sur le trottoir pas loi, il y avait un attroupement.

Attroupement

Tout le monde est bien couvert. Il fait très froid sous le soleil. L’homme en vert porte une magnifique capote matelassée de l’Armée du peuple, mais ça ne signifie pas qu’il est militaire. Que regardent-ils ?

Partie d'échecs sur le trottoir

C’est une partie d’échecs sur le trottoir. Le joueur assis à gauche attend le coup de son adversaire. Les autres regardent. On peut y passer des heures.

Echecs chinois

Le coup est joué. Dommage que je n’aie jamais appris les échecs chinois (la règle en français ici ). A l’université, je connaissais Lev, Russe d’Israël, qui avait appris et jouait tous les soirs. Je continue mon chemin.

Bureau de poste

Au bureau de poste, on joue aussi. Tous les agents se sont installés autour de la table des usagers et jouent au monopoly. A l’heure calme juste après le déjeuner et bientôt en période de fête, c’est une bonne occasion.

Monopoly des pays

C’est le monopoly des pays. La France (au premier plan) est un pays cher, 2600 dollars; le plus cher est la Suisse, 3600; les moins chers la Chine et la Corée.

Chine et Corée

(cliquer sur le tapis pour voir le jeu en plus grand)

Si j’ai bien compris, il y a aussi autour de la table l’équipe qui est venue décorer les bureaux de poste avec les papiers rouges qui portent bonheur.

Caractère porte-bonheur

Voila encore le super-caractère zhaocai jinbao. Le bureau est aussi un guichet de la banque postale. Ce papier découpé est un produit industriel. Ca me fait penser que je n’ai pas vu dans les rues ni dans les cours de résidences les petits marchés au papier découpé où on en voyait de si jolis, faits à la campagne. Je n’en ai plus vu depuis l’année du cochon (2007). Le bureau de poste vend des enveloppes préaffranchies et des cartes au couleurs de la fête.

Lapin en style de papier découpéCe lapin sur une carte est dans le style du papier découpé. Mais ça c’est le style chic, qui décore les magasins de luxe. Le style ordinaire est bien plus vulgaire, et joyeux.

Lapins sur une porte de boutique

Lapins sur la porte d’une boutique de l’avenue, dans le reflet des maisons de l’autre côté.

Lapins sur fond noir

Sur le fond noir de la porte d’une boutique pas encore éclairée.

Lapins sur une porte

Sur la porte de l’agence de la Banque de Chine où je suis entré pour retirer de l’argent.

Rue de Nanjing

La rue de Nanjing. Binjiang dao, la rue des plaisirs innocents, est à droite au-delà de la passerelle.

Lapins sur les bannières

Vus de plus près, les lapins en style distingué sur les bannières du centre commercial de luxe Milenio où on trouve toutes les grandes marques fausses (les vraies sont en face, chez Isetan).

Lapin en style de papier découpé

Celui-ci est aussi en style de papier découpé, plus gentil. Derrière lui, le reflet de la nouvelle tour qui a poussé près de la gare et qu’on voit de partout. C’est la porte du centre commercial Exchange, qui construit à chaque fête un petit monument pour les passants.

Arbre et tambour

Le tambour à l’ombre de l’arbre doit avoir un effet bénéfique sur ceux qui en jouent. Un bâton enveloppé de tissu jaune est à la disposition des passants.

Lapines et filles

Le tambour est gardé par une famille Lapin, le père et le fils à droite, la mère et la fille à gauche.

Petite fille avec le tambour

Une image comme les journaux en sont pleins ces jours-ci. L’année du lapin s’annonce et il ne se passe que des choses favorables .

Sièges durs

yingzuoJ’aime bien rentrer en Chine par Air China zhongguo guoji hangkongzhongguo guoji hangkong ; « centrale nation, pays frontière, navire espace ». Dès la file d’attente à l’enregistrement, j’ai l’impression d’être arrivé. Et une fois dans la cabine, c’est l’ambiance du train, dans les voitures yingzuo « durs sièges » (le premier caractère contient la clé de la pierreshi), au milieu de gens chargés de bagages, à la recherche de la meilleure solution pour les ranger. En fait, on est mieux assis dans un wagon « sièges durs » (six de front, banquette rembourrée et housse en coton changée à chaque voyage) que dans la cabine de classe touriste. Et le couloir est plus large.

Chargement au départ

Si j’applique les chiffres du Pékin Lhassa   (3753 km en 43h51 pour 363 yuans) au chemin le plus court de Paris à Pékin (8185 km en ligne droite orthodromique), le voyage durerait 95 heures et coûterait 792 yuans plus les repas, 4 jours et 89 euros seulement. Pour huit fois plus, je vais passer 10 heures et demie assis en l’air, plus quelques temps d’attente et deux heures et demie d’autobus jusqu’à Tianjin. Je serai bien fatigué en arrivant et ma chère épouse m’invitera à dormir. Elle n’a pas pu venir en France cette année. Trop de travail dû au plan de lutte contre la hausse des prix (elle est inspecteur des prix).

Fromage blanc

Etiquette de la saladeUne fois l’avion bien installé en l’air, les hôtesses apportent le plateau couvert de petites choses emballées, avec des étiquettes désolantes. Il vaut mieux ne pas tout lire, on ne mangerait plus. Je ne comprends pas pourquoi Air China ne propose pas, comme la compagnie des trains, la boîte blanche rectangulaire avec du riz et un plat de viande et légumes, plus une paire de baguettes et une serviette en papier (et une fourchette en plastique pour les étrangers). Il n’y a même pas de baguettes (Air France en a). Ma voisine sera plus fatiguée que moi. Elle va au Japon, et reprendra un autre avion vers Nagoya où son mari travaille pour Toyota.  Ca fait cinq ans qu’elle fait le trajet, et elle s’est décidée l’année dernière à vivre au Japon et venir en visite en France, pour passer plus de temps avec lui. La nourriture l’indiffère et elle a commandé la même chose que moi, sans savoir ce que c’est. Quand j’ai un voisin pénible, je demande du vin en boisson. Cette fois ce sera du thé. Il y a aussi du jus d’orange.

Nuit à bord

Après le dîner, il est tard, plus tard encore que ne le disent les montres des passagers. Nous allons à la rencontre du soleil.

Ordinateur en video

Ma voisine a sorti son ordinateur. Elle est graphiste. S’il y avait eu plus de place, elle aurait installé sa tablette et se serait mise à dessiner. Les jeunes gens du film sont aussi dans un avion.

Passager studieux

Il reste un passager studieux, qui lit et prend des notes. J’admire les gens qui peuvent ainsi s’absenter de l’endroit où ils sont. Il finira par dormir lui aussi.

Pausage de désert de neige

C’est le matin. Il est déja 9h30 à l’heure de Pékin, 1h30 à l’heure du soleil de Paris. Nous sommes quelque part , entre Novossibirsk en Sibérie et le nord de la Mongolie. Je passerais ma vie à regarder les paysages. Mon voisin de devant s’enthousiasme. Est-ce la neige ou le sable du désert ? A mon avis, c’est bien de la neige.

Neige et montagnes

Chaque fois que j’ai la chance d’avoir à la fois une fenêtre et un temps clair, je regarde le paysage sans hommes. Mais il n’y en a pas. Pas très loin à gauche, en regardant bien on voit une ville, des routes. Toute la Terre est habitée.

Ville sous la neige

J’ai vérifié grâce à l’horloge de l’apparel photo. Cette image a été prise moins d’une minute après la précédente. Le paysage est habité.

Autoroute

En approchant de Pékin, on ne voit plus rien d’autre que les ouvrages des hommes. La grande bande claire est une autoroute en construction, pas un fleuve asséché. Et cette image dit quelque chose parce que je l’ai cuisinée avec un logiciel pour voir à travers la brume de poussière.

Hôtesse en cabine

La descente vers Pékin va commencer. Les hôtesses passent pour vérifier que les ceintures sont bouclées. J’ai l’impression que tout le monde sait faire. Je n’ai pas rencontré un seul « touriste » qui voyageait pour le plaisir de voyager. Ce n’est pas la saison.

Pékin terminal 3

Nous sommes dans la zone internationale des arrivées de l’aéroport de Pékin, terminal 3. C’est certain, nous ne sommes plus en France. Pas de policiers en armes qui font attendre les passagers dans le couloir de sortie de l’avion pour essayer de lire leurs passeports. La longue marche vers la sortie est commencée.

Marcheurs dans l'aéroport

Il y a près de 400 mètres de l’extrémité d’une corne du bâtiment international jusqu’au hall d’accueil dans l’axe. Le toit est haut comme le ciel et l’espace désert. On a vraiment l’impression que l’architecte en a trop fait. Comme celui de Roissy 1 et son labyrinthe circulaire, mais dans l’autre sens.La gare sud de Pékin, construite aussi en 2008, fait la même impression.

Hall du contrôle

Voici le hall central où on contrôle les passeports. Ici je vais faire une démonstration de la différence entre l’accueil de Roissy et celui de Pékin. Si un officiel quelconque d’Aéroport de Paris ou du ministère de l’Intérieur lit ce blog, il pourra voir comment leurs collègues de l’autre bout du monde s’y prennent pour ne pas user les nerfs de leurs agents et ceux des passagers. D’abord, on a l’impression d’être attendus. Il y a 8 comptoirs sur la photo, plus quelques autres au delà, et on voit tout (la même salle dans le vieux terminal 2 est moins haute de plafond mais donne aussi cette impression d’être reçus).

deux comptoirs

Pas d’incertitude pour savoir à quel guichet s’adresser, et il n’y a pas de labyrinthe de barrières pour arriver. A noter que la plupart des « foreigners » sont des Chinois. Quand on a une autre nationalité, on perd (ou on n’a jamais eu) la nationalité chinoise, et il est impossible de l’obtenir. Au temps du socialisme il existait une catégorie des « anciens Chinois » qui donnait quelques privilèges, entre autres le droit d’être reçu dans sa famille et de manger ailleurs que dans les restaurants pour étrangers; mais ça n’a plus de sens.

Guichetière et officier

La contrôleuse n’est pas dans une cage en verre; c’est plus agréable pour tout le monde. Mais surtout il y a derrière elle le comptoir du superviseur (au centre de l’image, avec des cheveux blancs). S’il y a une incertitude ou une difficulté, il envoie quelqu’un. Le jour d’aout 2008 où je m’étais présenté avec un visa « non-entrée » (que l’ambassade de Chine à Paris avait pourtant trouvé valable avant le départ; cas non prévu), je n’ai pas encombré la file d’attente plus de quelques instants. On m’a conduit au comptoir des gens à problème, un peu plus loin à gauche. J’imagine à peine ce qui se serait passé à Roissy.

Controle côté sortie

Le contrôle tel qu’on le voit après être passé. Les bizarres appareils appuyés sur le côté du comptoir du superviseur sont des brouettes électriques de haute technologie pour se déplacer dans l’immensité de l’aéroport. Des vélos auraient été aussi efficaces mais ça n’aurait pas fait sérieux.

Pancartes

La pancarte est en 4 langues. En bas, le japonais et le coréen, ce qui permet de voir qu’il y a des mots écrits en commun, par exemplechukoula sortie. L’avion étant arrivé presque exactement à l’heure, midi 30, il s’est passé 25 minutes depuis qu’il s’est posé, dont 10 minutes de marche. Encore 10 minutes de métro et nous serons dans la salle des bagages.

Autobus vers TianjinAutobus vers Tianjin

Une heure cinq minutes après l’atterrissage, je suis dans l’autobus vers Tianjin. Et j’ai perdu du temps en allant chercher l’arrêt du mauvais côté du quai (500 mètres de quai devant la façade de l’aérogare). Dans le scénario français, nous serions encore à attendre au contrôle des passeports.

Un petit mot d’excuse pour avoir tant tardé à écrire quelque chose. Il fait très beau à Tianjin, soleil et ciel beu. Et très froid. J’ai été prudent pour sortir jusqu’au jour où le vent s’est calmé. J’ai donc fait une grande promenade, et j’ai attrapé froid. Fièvre, gros rhume et idées pas claires. C’est en train de passer (mon rhume, pas le froid; un des sujets des informations provinciales à la télévision ce soir était la mer qui gèle dans le port de Tanggu). Il faut que je me remettre. J’avais apporté du gruyère suisse à Lucas, professeur de français en maîtrise à l’université des langues étrangères. Il m’a recommandé à une de ses étudiantes qui veu écrire un mémoire sur la Seine, histoire, art, tourisme, et comparaison avec la Haihe qui va de Tianjin à la mer.

Timbre 2011

Timbre de 1987Et c’est bientôt le Nouvel An, l’année du Lapin commence dans la nuit du 3 février. Le timbre est paru. Celui à gauche date de 1987, il y a 24 ans.

Bonne année

Quand je suis en Chine, je rêve quelquefois de mon prochain petit séjour en France, quand je pourrai manger du pain et du fromage sans aller les chercher à l’autre bout de la ville, acheter chez le marchand de journaux quelque chose que je pourrai lire sans effort, comprendre une grande partie de ce qui se dit dans la rue (et aussi voir en vrai ma vieille maman et mes frères et soeurs et toute la famille autour; Skype ne suffit pas).

Et puis après deux ou trois semaines, je me mets à rêver de retourner à la maison, regarder à la télévision les efforts des dirigeants serviteurs du peuple pour le protéger du malheur et les citoyens qui disent leur reconnaissance d’avoir été accueillis dans l’aéroport avec des couettes et des boîtes repas , au lieu de journalistes en train de décrire les manquements de la compagnie nationale et de voyageurs qui se plaignent de devoir dormir dans l’aéroport (et aussi de revoir ma chère épouse qui me dit au téléphone que ça n’a pas de sensmeiyouyisimeiyou yisi de s’attarder au loin).

Elle a sûrement raison. J’en suis à regarder en différé le discours du Président sur CCTV4 (la chaîne de la télévision centrale pour les Chinois expatriés).

Hujintao faisant son discours

hu jintao zhuxi fabiao xinnian heci 

barbu, vague de soie brodée, président, publication, nouvelle année, message de réjouissance.

C’est là qu’on voit à quel point la Chine pense à tout pour qu’on prenne ses hauts cadres au sérieux.

Le pupitre est équipé de deux boutons que l’orateur doit presser en permanence pendant qu’il parle, sinon le son est coupé (ceux qui ont travaillé sur une presse ou sur un massicot connaissent). Et ainsi est épargné aux citoyens le spectacle d’un président qui essaie désespérément de s’empêcher de gesticuler. (Ceux qui veulent s’assurer de la stabilité de la Chine peuvent regarder les voeux de l’an passé )

Après les informations, je suis resté regarder une des retransmissions du spectacle du Nouvel An (ère commune), à l’usage des soirées des fuseaux horaires européens (le direct était à une heure de l’après-midi ici).

Danseuses du nouvel an

Chanteuse

yuandanYuandan  , la première aube (le deuxième caractère représente le soleil qui se lève au-dessus de l’horizon, à ne pas confondre avec chunjiechunjie , la fête du Printemps. Dans la nuit du 2 au 3 février de l’ère commune, nous commencerons l’année du lapin tuniantunian (le premier caractère, avec ses oreilles et sa petite queue), annéexinmaoxinmao,  le lièvre mao remplace le lapin dans le tableau des 12 rameaux terrestres (pour l’explication, voir le site de Louisg qui sait tout sur les calendriers). L’ère communegongyuangongyuan est une invention de la République populaire, qui avait choisi de mettre fin à l’ère de la République et de ne plus dater les règnes selon les cycles de 60 ans. Mais ça n’a servi à rien. Les familles se réuniront et le pays célèbrera la Fête du Printemps, aussi belle que Noël et le Jour de l’An réunis. Et j’aurai fêté les deux.

La Chine vue de France

Je suis en France, et comme chaque fois, je suis allé chercher les livres sur la Chine que j’avais commandé chez Amazon (publicité gratuite), et qui étaient arrivés chez ma petite soeur. Les livres pourraient arriver directement en Chine, ça a déja marché, et ce n’est pas si cher, mais j’ai toujours peur de voir mes livres attendre des semaines à la poste, qu’on trouve quelqu’un qui puisse examiner ce livre en langue étrangère au nom inquiétant, comme « Une sociologie de la Chine » ou « Les ruses de la démocratie, protester en Chine ». Un ami m’avait raconté qu’un colis de livres s’était ainsi perdu entre le Japon et Tianjin. J’ai peut-être tort d’avoir peur. Le gros livre « Le voyage en Chine  » (Bouquins Robert Laffont; journaux et souvenirs de voyage jusqu’en 1911) est pourtant bien arrivé en une semaine chez une amie, mais l’adresse était dans une université.

Couverture du livre de Rocca

Pour lire le dos de la couverture, cliquer dessus.

Jean-Louis RoccaJ’ai commencé à lire le livre de Jean-Louis Rocca. C’est quelqu’un de sérieux, qui en ce moment enseigne la sociologie à l’université Tsinghua de Pékin (Qinghua, la Chine brillante, fondée en 1911, la même année que la République, pour préparer les étudiants à des études supérieures en Occident). Il parle et écrit le chinois, ce qui lui donne un gros avantage sur le sinologue moyen (Le portrait est emprunté au site La vie des idées .) J’avais raté sa conférence au centre culturel français le 9 novembre ; j’étais à Pékin ce jour là et j’ai appris ça en lisant l’email du CCF en rentrant à la maison.

« Une sociologie de la Chine » a le format d’un « Que-sais-je » et la même ambition de rendre le lecteur compétent en 125 pages. Il commence par rappeler le grand bond en avant depuis l’époque de Mao jusqu’à aujourd’hui.  Exemple: 82% des Chinois vivaient à la campagne en 1978, 54% en 2008. Puis il s’attaque à la stratification sociale et essaie d’expliquer comment la société fonctionne.

Pyramide sociale

En haut, les dirigeants et les gestionnaires, ceux qu’on voit chaque jour à la télévision, dans le journal national de 19h, en costume-cravate, en train d’écouter attentivement le haut cadre habillé de la même façon qui leur explique la prochaine étape de la modernisation du pays (l’été, chemise blanche à manches longues, et pas de cravate; uniformes militaires et costumes typiques des minorités aussi). En dessous, tous les autres qui font leur chemin entre la structure officielle, leurs réseaux sociaux, la corruption quotidienne, les études des enfants. La grande idée de la « classe moyenne »  polie et instruite a du mal à apparaitre sur le dessin (ce sont les classes de la sociologie officielle, si j’ai bien compris). L’auteur essaie aussi d’expliquer pourquoi le gouvernement et le Parti continuent de flotter plus haut que le mépris radical que tout le monde exprime (tout ce qu’on dit en ce moment sur Sarkozy en France est bénin à côté). Quant à la démocratisation, elle est en route, par la force des choses; on est de plus en plus obligé de nommer des chefs qui ont la confiance de ceux qu’ils auront à diriger.  Citation: « En définitive, le régime des réformes est le seul à avoir réussi ce que beaucoup ont tenté : faire des Chinois prospères et une Chine puissante. Et on lui en sait gré. A telle enseigne que même des vétérans des mouvements démocratiques confient parfois avec amertume que, finalement, si le mouvement de Tiananmen avait réussi, on n’en serait pas là, mais sans doute à la place de la Russie. » (Gorbatchev était à Pékin en mai 1989).

Il faut lire le livre pour comprendre tout ce qu’il y a autour. De ma petite place, je peux dire que je suis d’accord avec l’auteur sur tout ce qu’il a observé. Y compris un très joli loupé factuel: page 104, il situe la paralysie du sud du pays sous la neige l’hiver 2008, et le tremblement de terre du Sichuan au printemps 2009. Moi aussi je me rappelais la même chose. Or le tremblement de terre était le 12 mai 2008. Il s’est passé trop de choses en 2008 (jeux olympiques, tremblement de terre, neige et glace à Canton au Nouvel An); et pas assez en 2009 (le défilé du 60e anniversaire).

A lire aussi, « Quand la Chine redécouvre la question sociale » dans Le Monde diplomatique de mai 2007. et « Les communistes vont-ils changer la Chine ?  » en juillet 2008.

Une autre bonne lecture que je viens de faire, c’est le numéro en cours du Nouvel Observateur:  180 pages dont 50 sur la Chine.

Couverture du Nouvel Observateur

Il est très probable que les auteurs ont lu Jean-Louis Rocca, plutôt que Cai Chongguo (Chine, l’envers de la puissance , 2005) et les pessimistes. Avec beaucoup de prétention, je dirai que la distance entre la réalité (au moins ce que je vois sur place) et l’image obligée pour les journalistes occidentaux, leurs rédactions et leurs lecteurs, a nettement diminué depuis que je suis en Chine et que je lis les journaux français. Une fois passées les figures obligées d’un journal de gauche (« Liu Xiaobo, Au nom de la vérité » en ouverture, « Un modèle à bout de souffle » titre d’un article qui en fait explique que le Parti est loin d’être mort), c’est l’euphorie de ceux qui visitent le pays de l’avenir. Si mes souvenirs du temps où j’étais au lycée ne sont pas des confabulations, ça ressemble assez bien à ce qu’on écrivait en France sur les Etats-Unis avant 1968, béatitude totale et dénonciation des horreurs tellement bien mélangés qu’on en sort persuadé que c’est vraiment le Nouveau Monde et que l’Europe est nulle à côté.

Sommaire du Nouvel O

 

D’ailleurs ça se termine par les pages gauche-caviar que les lecteurs CSP+ aiment tant, marché de l’art et tourisme cher. Le billet d’avion « à partir de 850 euros » et la chambre d’hôtel à 200 euros en basse saison. Heureusement, en général c’est moins cher.

feicheng wuraoIl y a un article sur Feng Xiaogang « le Spielberg chinois », l’auteur du film « feicheng wurao » (sentiment pas sérieux, s’abstenir; en anglais « If you are the one »; sorti en Europe en 2009; est-il sorti en France ? ), histoire délirante d’un inventeur qui devient brusquement riche en vendant son invention à un dingue cousu d’or, et essaie de trouver l’âme soeur, mais un peu tard. Il tombe amoureux d’une hôtesse de l’air perturbée, part chercher le secret du grand amour au Japon. Justement, tout se passe dans la nouvelle société chinoise où personne ne s’y reconnais plus. Le héros est joué par Ge You , l’acteur à tête ronde qu’on voit partout sur les écrans géants des centres commerciaux en train de manger les meilleures nouilles instantanées du monde. Ca donne un petit air d’irréalité à toute l’histoire.

Le film commence dans la chambre à coucher du riche dingue qui va acheter l’invention. J’ai vu le même mobilier et la même décoration dans des magasins à Pékin et à Tianjin. L’invention est une machine à négocier grâce au jeu pierre-feuille-ciseau  (c’est très sérieux; on l’enseigne à Dauphine ). Le riche l’achète très cher à l’inventeur fauché. Pour se remettre de son succès, l’inventeur va petit-déjeuner dans un Paris-Baguette où il dépensera le prix d’un repas de trois plats dans un restaurant correct. Les échangeurs routiers ne sont pas des images de synthèse; ce sont ceux des boulevards périphériques de Pékin.

On est loin dans le film (c’est la 5e tranche de 9 minutes). Dans la cabine business-class de la ligne intérieure, Shu Qi s’occupe de son époux légitime, de la maîtresse de son époux, et de son amant (enfin pas encore, ils n’arrivent pas à se décider). Les dialogues ne signifient rien, on peut s’amuser à deviner qui est qui. Avant et après, l’inventeur devenu riche continue de donner rendez-vous aux candidates dans des lieux de vacances paradisiaques. Nous avons fait l’année dernière un circuit en bateau du même genre dans le pays de Guilin; le décor authentique est entièrement reconstitué. Certes, en France on préfère des films chinois plus « sincères », par exemple « Plaisirs inconnus « . Je l’ai vu en Chine. Le DVD pirate acheté sur le trottoir est une copie de l’édition française, avec les sous-titres. Il n’est pas distribué en Chine.

Pour revenir à la Chine racontée par des Français compétents, on peut lire comment c’était il y a 150 ans: La cité chinoise d’Eugène Simon, ingénieur agronome et consul de France à Fuzhou (Fujian, en face de Taiwan) en 1860. Et comment c’était il y a 400 ans, en 1610, décrit par Nicolas Trigault, père jésuite, compagnon de Matteo Ricci  Histoire de l’expédition chrestienne au royaume de la Chine . Extrait du chapitre sur les lauréats du concours de sortie de l’ENA (l’université impériale de Pékin, dont on peut visiter les bâtiments près du Temple des Lamas au nord-est de la Cité Interdite). :

« Une chose est digne d’admiration en l’acquest de ce degré, que les compagnons de mesme année jurent entr’eux une amitié indissoluble. Car tous les Licentiez, non moins que les Docteurs, que la fortune a favorisé la mesme année, s’aiment durant toute leur vie, comme freres, & s’entr’aident les uns les autres, comme font aussi les parens de leurs collègues en toutes choses, tousjours unis d’inseparable union de volontez. »

La Chine était en ce temps-là un pays en avance sur le monde entier (la France ne recrutera pas ses hauts fonctionnaires par concours avant la 3e république). Il y a une chose sur quoi tous les Chinois sont d’accord, comme les explorateurs d’aujourd’hui peuvent le voir: on va rétablir bientôt la supériorité de la Nation Centrale, seule situation normale. L’ouvrage du Révérend Père Trigault a été recopié inlassablement au cours des siècles et continue de fournir l’image de la Chine éternelle vue de France.

 

Aller, Retour.

Quand je prends l’avion vers la France, je ne sais pas comment dire ce que je fais. Avec ma chère épouse, pas de question: nous allons en France, et nous reviendrons à la maison plus tard. Mais tout seul ? J’ai un billet aller-retour Beijing – Paris – Beijing. La première fois que j’avais pris l’avion à Paris avec un billet comme ça, la préposée à l’enregistrement avait consulté son chef: est-ce qu’un Français peut partir en Chine sans billet de retour ? Et la dernière fois que j’ai été reçu par quelqu’un d’Air France, elle m’a dit « Ah, vous vivez en Chine. Ce n’est pas là que j’aimerais habiter. Vous avez une bonne raison ? » Jamais une Chinoise ne me pose cette question, tant il est naturel de vouloir habiter au centre plutôt qu’à l’extérieur.

Aérogare 3 de Pékin

Je suis encore en Chine. Après la gare des autobus de Tianjin, bien trop petite pour tant de monde (une autre est en construction), voici l’aérogare 3 de Pékin, trop grande encore pour avor l’air peuplée.

Comptoirs d'enregistrement

Partout ailleurs, le voyageur voit son bagage disparaître derrière un mur, et s’apprête à le suivre par un chemin voisin. Ici on le dépose sur une île, comme si on l’abandonnait.

Astrolabe de l'aéroport

Devant l’astrolabe (reproduction de celle qui a été montrée aux pères jésuites quand ils sont arrivés à Pékin en 1601) la voyageuse en noir fait poser ses parents et ses amies venus l’accompagner. Elle me demande de faire une image où ils sont tous les cinq puis me propose de me photographier avec mon propre appareil, puisque je suis seul et triste.

Burger King

Justement, puisque je suis seul, j’ai le droit de m’offrir une petite excursion dans le faux Occident de l’aéroport, en attendant d’arriver dans le vrai.

Contrôle d'immigration

Au contrôle des passeports, le ciel est nettement plus bas que dans le hall. C’est là qu’on commence à s’acclimater à un monde où il n’y a pas que des  Chinois.

Contrôleuse des bagages

La contrôleuse des bagages examine mon appareil photo et se photographie elle-même. Sa collègue qui regarde les images de la radiographie de mon sac a découvert la silhouette d’un objet inconnu et donc peut-être dangereux.

Objet inconnu

Le voici. (photo prise plus tard: il est posé sur une feuille de bloc quadrillé à 5 millimètres.) J’explique que c’est un niveau à bulles pour prendre des photos bien horizontales, et je l’adapte à sa place. Les agentes de sécurité sont rassurées. La dernière fois, à Paris, leurs collègues français avaient vu un tournevis dans ce même sac. Après une fouille attentive, le tournevis avait disparu. Trouble et inquiétude; il avait fallu que je le retrouve moi-même dans la sacoche de l’ordinateur pour les rassurer; celui qui passe sa vie à contempler le paysage intérieur des bagages finit par faire des confusions.

Salle de transit

Nous sommes maintenant dans le monde intermédiaire des départs internationaux. Les deux messieurs qui dorment au centre sont Russes.

Sikh et agent

Le monsieur à gauche est un Sikh qui se rend à Londres. Son épouse derrière lui refait le drapé de son châle argenté vert.

Vol CA8888

Avion et autobus

Vol CA8888 en direction de San Francisco et Los Angeles.

Le vol vers Paris est loin, très loin dans les coursives du terminal

Aéroport de Pékin

Métro intérieur

Je vois passer, de l’autre côté de la vitre, le métro qui vient de nous amener. Nous refaisons à pied une partie du chemin pour trouver notre embarquement.

Escalier vers la salle d'embarquement

Encore un escalier à descendre et nous quittons les grands espaces. En bas, la salle d’embarquement est aussi confinée que la gare routière du départ. D’ailleurs ça sent le gasoil et nous allons prendre l’autobus.

Salle d'embarquement

Le grand panneau au-dessus des têtes indique « toilettes, eau potable ». On est retourné dans le monde des transports sans prestige. Pendant les deux heures d’attente (l’avion est en retard), je fais la connaissance d’un couple franco-chinois. Ou que je crois tel. Mais non: tous les deux sont Français et accompagnent leurs conjoints en retour de mission: le congrès mondial des trains à grande vitesse qui vient de se tenir à Pékin. Ils ont eu le plaisir d’aller de Hangzhou à Shanghaï dans le convoi du record du monde, 415 km/heure. Mais les mystères des ordres de mission fait que les conjoints en mission voyagent en classe affaire sur Air France, et leurs accompagnateurs en classe touriste sur Air China. Ils espèrent se rejoindre à Roissy.

Vol de nuit

J’étais arrivé tôt pour avoir une fenêtre et profiter du jour pendant tout le vol à la poursuite du soleil (on part de Pékin à 13h30 et on arrive à Paris 10 heures après à 17h). Mais nous sommes en retard. La nuit nous rattrappe au-dessus de la Mongolie. Mon voisin déploie sur sa tablette des fiches et écrit un article, avec autant de sérénité que s’il était dans son bureau. Je regarde indiscrètement son manuscrit … « Jacques Lacan »… « évolution de l’esprit »… Un autre met à jour ses notes de voyage, un plan du métro de Pékin devant lui. J’admire. Je n’ai jamais été capable de travailler seul pendant un voyage. Il me fallait des collègues à l’époque où je travaillais.

Couloirs de Roissy

Et voila, nous sommes arrivés. Les habitués reconnaîtront les tunnels confinés de Roissy I. Nous avons déja attendu debout dans le couloir de sortie pendant que des agents de la police de l’air examinent à la mauvaise lumière les papiers des passagers. La scène est la même chaque fois que j’arrive à Paris. Il est recommandé aux Chinois de s’habiller avec prestige sinon ils sont suspectés de faux papiers. Nous attendons encore aux guichets de l’immigration, invisibles derrière l’angle droit. Au bout de trois quarts d’heure d’immobilité ou presque, nous avons l’explication: il n’y a que deux agents, moins qu’avant puisque les machines de contrôle automatique avec les nouveaux passeports à puce devraient être en service. Et un des deux est aux prises avec la consigne de réclamer aux Chinois non seulement le passeport avec le visa Schengen, mais aussi les documents qui ont permis au consulat de l’accorder: attestation d’accueil sur papier sécurisé établie par la mairie du lieu de résidence de celui qui invite, et certificat d’assurance rapatriement. Essayez donc d’expliquer cela en anglais (langue que vous ne parlez pas) à quelqu’un qui ne comprend pas l’anglais. A Pékin, dans l’autre sens,  le problème serait déja réglé. Les agents d’immigration travaillent dans une grande salle et ont derrière eux, sur une estrade, un chef qui leur envoie un expert chaque fois qu’ils ont un problème. A Roissy ils sont enfermés à deux dans leur petite armoire de verre, sans arrière ni recours.

Approche du guichet d'immigration

Je suis arrivé au guichet. Je présente ma carte d’identité, bien fatiguée depuis cinq ans que je la promène dans mes poches (En Chine, je n’ai jamais mon passeport sur moi; je pourrais le perdre. Je présente la carte d’identité française, et les policiers sont si intéressés par cet objet jamais vu qu’ils oublient pourquoi ils m’ont demandé une pièce d’identité). L’agent me fait remarquer qu’elle est détériorée et qu’il devrait me faire payer une amende de 45 euros. Un rien agacé, je présente mon passeport et je le prie de dresser un procès-verbal pour que je le transmette à mon avocat. Il me dit que ça va, c’est juste un conseil de la faire renouveler. Je laisse la place au suivant; l’atmosphère du lieu est déja assez tendue comme cela.

Mais un autre homme en uniforme juge qu’il doit intervenir. Il se lance dans un grand discours sur mon attitude insultante et le fait que je ne suis plus en Chine mais en France et qu’ici on doit respecter les autorités. J’essaie de savoir qui il est. Il me dit qu’il est « le gradé en charge » et continue son discours. J’arrive à le dégager du passage qu’il obstrue, sans m’éloigner de la vue de ses collègues et des voyageurs. Il a un gros pistolet à la ceinture et je serais très inquiet si nous étions seuls. J’ai l’impression que travailler trop longtemps dans cet endroit resserré et antipathique est dangereux pour les nerfs.

Robots à Helsinki

La prochaine fois que j’aurai à conseiller quelqu’un qui veut aller de Pékin à Paris, je lui dirai de prendre un billet de Finnair, avec changement d’avion en Finlande. Il entrerait dans l’espace Schengen par le hall de transit de l’aéroport d’Helsinki, et arriverait à Paris par un vol européen intérieur, dans l’indifférence des autorités. Les policiers d’Helsinki ont de l’air autour d’eux et leur ministre n’a pas de spectacle à assurer. Même les contrôleurs-robots ont une tête presque sympathique. A Paris il faut entrer dans une espèce de réfrigérateur à porte vitrée et s’enfermer dedans. Je n’ai pas pu essayer, ils ne fonctionnaient pas.

Enfin, je suis en France. J’ai mis du temps à me reposer du voyage.