Petit tour du monde

Ca y est, je suis rentré chez moi, après deux mois en Occident. Ma chère épouse m’avait quitté après trois semaines, pour rentrer travailler. Son fils a bien profité de son visa Schengen, il est même allé à Rome (avec nous; la prochaine fois il voyagera pour son plaisir personnel). Je suis en assez mauvais état, même une semaine après le retour. Ce n’est pas une excuse pour ne pas avoir écrit pendant deux mois et demie, juste une explication. En attendant que je sois capable d’écrire quelque chose de sensé, voici un souvenir du voyage de retour.

Dernière vision de la vie dans le Nouveau Monde, le Chalet suisse, restaurant de l’aéroport, et un fish and chips, le plat national anglais (c’est la carte qui le dit). Le serveur a compris que je suis francophone, et s’excuse en anglais de ne pas parler français (nous sommes au Canada, presque dans un lieu public, et le bilinguisme est la règle, même à Toronto, Ontario, capitale historique du Canada anglais). Quand j’y étais allé la première fois, il y a longtemps, il y avait de grands panneau dans la salle du contrôle d’immigration, disant « French speaking officer at this gate« . Effectivement, l’officier à ce guichet parlait français. Il s’était inquiété du motif de mon voyage (témoin au mariage de ma cousine). Cette fois-ci, elle (c’était une Indienne, d’après son accent) m’a demandé si je savais où je logerais le soir (chez ma cousine heureusement mariée, dont j’avais l’adresse sur un papier). Les gens de la police de l’air chinoise sont moins curieux.

La queue de l’avion de Hainan Air, compagnie chinoise. L’île de Hainan, la plus au sud de la Chine, est un lieu de vacances un peu comme la Floride. Je croyais que c’était une compagnie régionale. Mais non, elle assure un vol direct Toronto-Pékin,  comme je l’avais découvert en consultant mon vendeur de billets sur internet. L’autre compagnie qui assure le même vol est Air Canada. Ce matin avant d’aller prendre l’avion, j’avais pris le café chez une amie de ma cousine, arrivée au Canada avec elle pour un cours universitaire de vacances, et mariée à un québécois, pilote pour Air Canada. Son mari résume ainsi leur vie commune: « Je ne l’avais pas persuadée de venir, je l’ai persuadée de rester. »

Dans la salle d’embarquement, j’avais l’impression d’être arrivé en Chine. Elle était pleine de familles, certaines avec de tout petits enfants, qui allaient visiter les grand-parents au pays natal. Ils se sont très bien tenus pendant le voyage, juste quelques pleurs à l’atterrissage.

Vu de l’avion : la downtown de Toronto, cernée par les quartiers de maisons avec jardin, et l’horizon sur le lac Ontario.

Le petit écran des divertissements derrière le siège précédent affiche le trajet. Il fonctionne trop mal pour qu’on puisse voir des films. Heureusement, je peux regarder dehors. L’avion à la poursuite du soleil va rester dans la lumière pendant tout le voyage.

Dommage, le continent américain et la baie d’Hudson étaient sous les nuages. Quelques heures après, nous sommes sous le soleil de l’Arctique. L’image montre l’horizon a nord. Ce n’est pas la première fois que je vois une mer couverte de glace. Sur la route de Pékin à Paris l’avion survole la mer Baltique. Mais on y voit des sillages de bateaux, des îles, des côtes. Ici, rien pendant des heures.

Le même paysage, vu de plus près, et pas plus accueillant.

Le petit écran annonce le grand évènement du vol. Dans peu de temps, nous allons vieillir d’un jour. guoji riqi biangeng xian ; international date changer ligne. Nous allons passer du vendredi après-midi au samedi soir. L’avion atterrira le lendemain de son départ, deux heures plus tard, après treize heures de vol, et les montres marqueront l’heure locale, celle du point de départ, à douze heures près.

La Sibérie orientale vue d’une hauteur de dix kilomètres. Cette fois je n’ai vu aucune trace humaine, alors que la grande plaine vue de l’avion de Paris est pleine de routes et de lignes à haute tension qui coupent à travers la forêt.

D’autres montagnes à l’approche de Pékin, les mêmes gros nuages qui ont tellement fait pleuvoir sur la capitale que tout a été paralysé. Mon épouse m’avait écrit un message plein de prescriptions pour le cas où il pleuvrait à nouveau quand j’arriverai.

Nous sommes à Pékin. Il ne pleut pas, mais les nuages ont pris toute la lumière. Voila l’inconvénient de voler sur les avions d’une compagnie économe. Pas de tunnel de l’avion vers l’aérogare climatisée. Nous débarquons directement là où l’avion va être remis en état pour le tour suivant, à quelques kilomètres en autobus de l’arrivée. Il fait très chaud, et je me sens bien fatigué.

zhongyao yaodai ; médecine chinoise, sachet de médicaments.

Après deux heures encore dans l’autobus aéroport-Tianjin, je suis recueilli par mon épouse, très inquiète de ma mauvaise mine. Trois jours après je ne vais pas mieux. Elle me conduit à son médecin, au service de médecine traditionnelle de l’hôpital du quartier. Le médecin me fait tirer la langue, prend mon pouls avec trois doigts, au poignet gauche et au poignet droit, me fait faire un électrocardiogramme et un petit bilan sanguin. Au vu du résultat, il me prescrit une composition adéquate à faire préparer par la pharmacie de l’hôpital. Nous repartons moins d’une heure après avec tout ce qu’il faut. Ma chère épouse me prépare, dans la casserole en terre qui convient, une première prise de liquide noir au goût épouvantable, et il y en a un tiers de litre à boire chaud. Et sept sachets de brindilles et écorces pour la semaine. Le médecin a prescrit que je ne boive ni ne mange rien de froid. Pas de bière fraîche ni de crème glacée. En me levant pour préparer mon petit déjeuner, je vois que ma chère épouse, avant de partir au travail (elle commence sa journée par le petit déjeuner de l’unité de travail avec ses collègues), a sorti deux yaourts du réfrigérateur pour que je les mange à la température ambiante. Je devrais me rétablir très vite.

Visa Schengen

Il y a un Hôtel de Schengen à Pékin, très loin au nord sur la ligne de métro numéro 5 (celle qui passe par le Temple des Lamas et l’entrée est du Temple du Ciel.)  Pour ceux qui ne le savent pas encore, Schengen est une petite ville dans le coin en bas à droite de la carte du Luxembourg, où passe la Moselle. Le traité de Schengen a été signé sur un bateau, en vue de l’Allemagne et de la France. Il a créé le Visa Schengen (schengen qianzheng, ça s’écrit de plusieurs façons)  qui permet à un étranger d’entrer dans un des pays d’Europe signataires du traité et de circuler dans tous les autres sans demander d’autre autorisation. Ainsi un Chinois qui obtient un visa Schengen au consulat de France peut arriver à Paris et aller ensuite en Espagne (mais pas en Grande-Bretagne, qui n’a pas signé le traité).

C’est justement le cas du grand fils de ma chère épouse, qui va nous accompagner en France dans pas longtemps. Sa maman a cru d’abord que, comme fils d’un membre de la famille d’un citoyen français, il pourrait aussi obtenir un visa de faveur, et s’apprêtait à réunir les preuves de son mariage (à elle) et de sa filiation (à lui). Il a fallu que j’explique qu’à son age (23 ans) il est devenu une personne indépendante qui doit présenter elle-même son dossier.

C’est l’occasion d’expliquer de nouveau comment on fait pour obtenir un visa de court séjour. L’article que j’avais écrit là-dessus en 2007 est encore consulté plusieurs fois par jour, alors qu’il est périmé depuis longtemps.  Le principe n’a pas changé: le candidat doit démontrer au consulat : 1/ qu’on a l’intention de retourner dans son pays à la fin de son séjour, 2/ que son séjour ne coûtera rien au pays où il va.

En fait, le deuxième point n’est pas difficile à démontrer; ou bien le candidat est invité par quelqu’un qui a les moyens de le recevoir; ou bien il a déjà payé son voyage organisé ou équivalent. Il ajoute une assurance pour le cas où il lui arriverait malheur et où il faudrait le secourir (l' »assurance Schengen, soins médicaux et rapatriement, qui est décrite dans le traité). Ce sont juste des documents à mettre dans le dossier. Le candidat qui se fait recaler parce qu’il manque un élément est un simple d’esprit.

Tout le problème réside dans le premier point. Le site internet du consulat des Etats-Unis explique ça d’une manière charmante (je traduis): « Les Etats-Unis sont une société ouverte. Contrairement à de nombreux pays, les Etats-Unis n’imposent pas de contrôles sur place aux visiteurs, tels qu’un enregistrement auprès des autorités locales. Pour jouir du privilège d’un voyage sans obstacle aux Etats-Unis, les étrangers ont la charge de prouver qu’ils vont retourner ailleurs, avant qu’un visa de visiteur leur soit délivré. Notre loi sur l’immigration oblige les agents consulaires à regarder chaque demandeur de visa comme s’il avait l’intention de devenir un immigrant, jusqu’à ce que le candidat prouve le contraire. » Remplacer « Etats-Unis » par « France », c’est exactement la bonne doctrine. Notre ancien méchant président croyait que les Français n’aiment pas que les étrangers s’installent chez eux. Notre nouveau gentil président dit qu’il croit que les Français aiment que les étrangers s’installent chez eux. Ca ne change rien tant qu’on n’aura pas dit aux consulats de donner un visa à tout le monde parce qu’il n’est plus possible à un étranger d’être hors de vue un seul jour quand il est en France (à ce moment-là la France ne ressemblera plus aux Etats-Unis, mais plutôt à la Chine; certains jours je me dis que ce serait mieux, mais on n’est pas obligé d’être de cet avis).

Donc voici le dossier que le fils de mon épouse a dû remplir pour répondre aux deux conditions:

Le formulaire Schengen a moins de cases qu’il y a trois ans, mais il a été complété par un questionnaire complémentaire qui reprend toutes les cases enlevées (nom du père, nom de la mère, êtes-vous en congé payé etc.)  plus quelques autres. Celui-ci est en français. Il en existe aussi un en anglais et chinois. On y ajoute l’attestation d’assurance Schengen et les exigences du traité sont satisfaites. Le reste sert à justifier ce qui est écrit sur le formulaire.

D’abord la lettre d’invitation et l’attestation d’accueil que la personne qui invite va demander à la mairie de sa commune. Pour l’obtenir, il faut que l’invitant prouve à sa mairie qu’il a un logement assez grand et des revenus suffisants pour nourrir son invité, en apportant l’acte de propriété, sa déclaration de revenus, ou autre chose. L’image est celle d’une vieille attestation où c’est moi qui invite, mais le formulaire n’a pas changé. Cette fois-ci c’est ma soeur qui a joué le rôle d’invitant, puisque je ne suis plus en France.

Ensuite la preuve d’une résidence en Chine: le Hukou ou livret de résidence, où toutes les personnes qui habitent un certain logement sont décrites. Si on n’habite pas dans le logement du Hukou (par exemple dans une autre ville pour le travail), il faut aussi apporter la carte de résidence provisoire établie par le bureau de la sécurité publique de l’endroit. En Chine les étrangers ne doivent pas rester hors de vue de l’autorité, les Chinois non plus.

Ensuite la preuve d’une occupation régulière en Chine. Je cite : « Lettre de l’employeur en anglais ou en chinois avec une traduction en anglais sur papier à en-tête, avec sceau, signature, date et indiquant clairement l’adresse, les numéros de téléphone et de télécopieur de la société, le nom et la fonction du signataire, le nom du demandeur, sa fonction, son salaire et son ancienneté dans l’entreprise, confirmation de la position après le retour, le motif de la visite, les conditions de prise en charge et l’autorisation d’absence. » Si on n’est pas salarié, on peut apporter le document d’enregistrement de l’entreprise personnelle, ou le certificat d’une institution où on étudie etc. Ce que le consulat veut, ce sont des moyens de vérifier que ce que les documents affirment est vrai.

Enfin la preuve des moyens financiers pour payer les frais de voyage. Il y a une case N°33 du formulaire qui pose la question. Qui paie ? Vous, ou la personne qui invite, ou un autre garant. Il faut alors prouver que celui qui paie a de l’argent (avec un relevé de banque) et des revenus (avec des bulletins de paie ou autre chose).

Dernier point, il faut prouver la relation avec la personne qui invite, et avec le garant. Si la personne qui invite est un parent ou un enfant, le consulat désire un acte notarié de filiation (l’équivalent d’un acte de naissance français). Sinon il faut une « preuve de la relation amicale »; tout est bon, y compris des photos.

Tout cela est très bien expliqué sur le site de la société avec qui le consulat a passé un contrat pour recevoir les dossiers. Vous pouvez jouer au demandeur de visa en descendant l’arbre des questions successives, et obtenir la liste exacte de ce qu’il faut mettre dans le dossier. Tout est en français, en anglais, en chinois, avec la possibilité de passer d’une langue à l’autre sur chaque page. Je trouve que c’est très bien fait, et mieux que ce que l’ambassade de France proposait il y a quelques années. Le problème, c’est que rien n’explique le pourquoi de ce bombardement de papiers obligatoires; il y a de quoi avoir peur.

La procédure ne commence plus par une queue devant la porte du service des visas à l’ambassade de Pékin, mais par un rendez-vous dans les bureaux de TLS.

On peut prendre rendez-vous par téléphone, ou réserver sur le site internet. Le candidat paie les frais et remet son dossier. L’agent qui le reçoit examine le dossier et l’accepte, ou bien il donne  la liste de ce qui manque. Le candidat a jusqu’au début de l’après-midi pour compléter le dossier, ou bien il renonce; on lui rend le dossier et son argent, et il n’a plus qu’à recommencer.

Ensuite, ce sont les agents du consulat qui contrôlent et décident d’accorder le visa, ou non.

Les agents de TLS parlent chinois (ils sont Chinois en général), et savent au moins lire l’anglais, mais pas toujours le français. Celui qui fait une lettre d’invitation et une notice explicative des documents qu’il joint à l’attestation d’accueil doit y penser, par exemple écrire bien clairement « lettre d’invitation » en haut de la lettre. Le fils de mon épouse s’est retrouvé avec la lettre d’invitation en document manquant. L’attestation d’assurance Schengen souscrite par Internet et imprimée d’après l’image reçue par email a été recalée: ce n’était pas un « original »; l’explication du moyen de vérifier l’existence du contrat en se connectant au site de la compagnie d’assurance est en français. Conseil aux Français qui constituent un dossier pour l’envoyer à leur invité en Chine: il est préférable de mettre sur chaque document une étiquette explicative en anglais si vous n’êtes pas sûr que l’intéressé saura tout argumenter.

Donc il est revenu avec son dossier refusé. Il manquait aussi la lettre de l’employeur. Pour une bonne raison: il ne travaille pas en ce moment. Ayant terminé son stage professionnel dans la cuisine d’un des grands restaurants de Tianjin, il doit aller bientôt travailler à Pékin, et il a donc le temps de faire un voyage en France. Vu de l’extérieur, cela le fait ressembler au candidat à l’immigration décrit par le consulat des Etats-Unis. Et ce n’est pas son livret de banque avec des virements de salaire de 250 euros par mois qui persuaderait un consulat qu’il a les moyens de voyager. Comme sa mère ne doute de rien, elle a commencé par prendre une feuille de papier  pour écrire un faux certificat d’emploi temporaire. Je l’ai persuadée de renoncer; même vrai, cela ne répondrait pas à la question. Ensuite, elle est allée voir un ami franco-chinois, dirigeant d’une entreprise familiale de diffusion en Chine de bons produits français, qui n’a pas pu lui refuser son aide, mais sans illusion.

Cette fois, je suis allé au service des visas de l’ambassade, pour demander conseil, avec comme prétexte les documents refusés alors qu’ils sont bons. La dame qui m’a reçu a bien ri quand je lui ai parlé des faux emplois. Rien de plus facile à contrôler. Elle m’a dit de remonter le dossier, en m’inscrivant moi-même comme garant, avec un dossier personnel pour démontrer que j’ai les moyens de couvrir les frais, un engagement écrit de veiller à ce qu’il rentre en Chine à la fin du voyage, et une explication écrite par moi de la situation du candidat, en insistant sur le fait qu’il est entre deux emplois. Quelqu’un qui est déjà allé en France et est revenu, qui a une mère titulaire d’un visa de famille de Français, devrait être traité favorablement si le reste est en ordre. Dernier privilège: il a eu un rendez-vous directement au consulat pour défendre son dossier (c’est prévu par la procédure pour les dossiers un peu compliqués; la demande passe par TLS).

Donc nous avons été reçus dans la très belle salle des guichets du service des visas de la nouvelle ambassade, dont l’entrée est sur le côté droit du bâtiment, le plus loin possible de l’entrée de la résidence de l’ambassadeur  (j’ai oublié de prendre une photo, j’avais d’autres préoccupations). Dans l’ancienne ambassade, le lieu ressemblait à une agence de banque de quartier et il fallait attendre dehors. Dans la nouvelle salle, les guichets sont disposés de façon à ne pas voir et ne pas entendre le voisin, le plafond est haut et il y a de la place en arrière pour ceux qui attendent. Histoire de ne pas rassurer, on voit derrière les guichets des rayonnages remplis de boîtes blanches pour archives où il est écrit « Refus ». Pas très confiant dans les qualités de négociateur de l’intéressé, j’avais écrit une notice qui décrit chaque document avec ce qu’il est important d’y voir. Exemple: « Notez que l’adresse en Chine sur mon passeport est celle du hukou du candidat; nous habitons sous le même toit » (ce n’est pas tout à fait vrai, mon épouse et moi habitons un autre appartement pas loin, mais c’est bien notre résidence officielle). Finalement, il s’est débrouillé correctement et je n’ai été appelé qu’à la fin, pour quelques précisions sur mon dossier de garant.

Donc, voila le résultat (que les faussaires naïfs ne se précipitent pas; le vrai est en couleurs scintillantes et il en faudrait plus pour le copier). Le succès étant atteint, nous partirons à trois dans quelques jours. L’intéressé et sa maman retourneront en Chine trois semaines après, et je resterai en France quelques semaines encore.

Après ces voyages à Pékin, je n’avais pas envie de retourner une autre fois à l’ambassade (par la grande porte cette fois) et j’ai profité de la nouvelle procédure de vote par internet pour élire mon député. Depuis deux semaines, ma boîte email était bourrée de professions de foi, messages, invitations à regarder des vidéos. Parmi les candidats, (11e circonscription, de l’Inde au Japon), il y en a qui travaillent vraiment en Chine, l’un ou l’autre qui ont voyagé, et un qui ne prétend pas avoir la moindre attache dans la région ni expérience de la vie ailleurs, aucune autre qualité que l’appartenance à son parti. J’ai voté pour un de ceux dont je connais la tête; par chance il n’est pas éloigné de mes idées.

A la fin de la procédure de vote, j’ai pu imprimer ce magnifique certificat, dont je n’ai pas compris à quoi il pourra servir. Auparavant, j’avais retrouvé le message SMS qui m’avait révélé mon identifiant de votant, et le message email qui m’avait révélé le mot de passe associé, puis j’avais passé une demi-heure à remédier aux problèmes techniques que le programme de vote me signalait « Votre Java Bridge n’est pas à jour ….  » (ou quelque chose comme ça). Heureusement que je ne suis pas complètement ignorant dans ce domaine et que j’ai le temps. Je ne suis pas sûr que les haut-fonctionnaires qui ont dirigé et décidé ont essayé eux-mêmes. Quant aux ingénieurs de société de service qui ont réalisé cette machine, je pense qu’ils ont fini par renoncer à essayer d’expliquer que les utilisateurs auraient des problèmes si on ne changeait pas d’idée (j’ai fait ce métier là, il y a longtemps, et il n’y a pas de raison que tout ait changé). Si vous voulez vérifier l’aptitude de votre ordinateur, le site est www.votezaletranger.gouv.fr

Grand mérite du vote par Internet: comme je serai en France au moment du second tour, je pourrai quand même voter, alors que mon bureau de vote sera de l’autre côté du monde. Pourvu que la machine ne me réponde pas « Vous ne pouvez pas voter depuis la France » (dans ce cas, j’utiliserai le même service de contournement qui me permet d’atteindre les sites interdits en Chine).

Nostalgie d’Occident à Xi’an

Je viens de passer la semaine du premier mai à Xi’an, invité par mon ami Lucas, qui enseigne cette année au département de français de l’institut des langues étrangères de l’université de Xian, province du Shaanxi. L’an dernier, il enseignait le français à l’université (précédemment institut) des langues étrangères de Tianjin. L’an prochain il enseignera peut-être dans une université du sud de la Chine, s’il décide de ne pas renoncer à apprendre le chinois. Après deux ans, le chinois s’est montré plus résistant que l’allemand (appris à l’école et pratiqué chez lui, il est Suisse), le russe, l’anglais, le slovaque, le néerlandais, et deux ou trois autres que je n’ai pas notées.

La chapelle d’ Avalokiteshvara aux mille bras, dans une galerie latérale du sanctuaire bouddhiste au pied de la grande pagode de l’Oie sauvage.

Lucas fait partie de ces gens qui ont choisi de vivre leur paradis sur la Terre au lieu d’attendre un  monde futur tout en vivant une vie longue et ennuyeuse dans celui-ci. Plutôt que de dérouler une carrière d’instituteur pour les petits Suisses, qu’il avait commencée,  il a obtenu le diplôme qui lui permet de se porter candidat aux postes de professeur de français qu’offrent les universités un peu partout dans le monde, et il change de pays, d’employeur et de langue locale chaque année ou presque. Cela complique un peu sa vie de citoyen suisse; ainsi il n’a toujours pas fini de remplir son obligation militaire ; la présence d’un conscrit plus vieux que l’officier perturbe le commandement.  Par définition, l’argent proposé par une université étrangère permet de vivre dans le pays de l’année; en Chine et ailleurs il y a un appartement de fonction. Ce qui reste permet des voyages et des divertissements modestes. Et c’est ainsi qu’à l’âge où je venais d’acheter mon premier logement en m’endettant jusqu’au delà du millénaire, il consulte chaque printemps les offres d’enseignement de FLE (Français langue étrangère) et son humeur du moment pour choisir le lieu de sa prochaine année. Il a le projet de faire une pause dans quelques années, et une thèse de doctorat sur l’enseignement du français ou un sujet approchant.

Je profite de l’occasion pour saluer mon ami Guillaume, rencontré dans le petit monde des blogs sur la Chine. En ce temps-là il enseignait le français à Nanjing (sur le bord du Fleuve Bleu, en chinois Longue Rivière, voyez la carte). Il écrivait Nankin en douce. L’année suivante c’était Chines (au pluriel), écrit depuis l’université Fudan de Shanghaï, qui s’appelait Aurore au temps des pères jésuites. Il vient de remettre sa thèse de doctorat sur les écrivains voyageurs à l’université de Belfast (Irlande) Sur l’image à gauche, ce n’est pas lui, mais un des Travellers du livre qu’il a écrit sur les nomades d’Irlande, ceux qui vivent dans les roulottes à toit rond et conjurent dans mon esprit de sédentaire la même image que les « gens du voyage » en France.  Le livre est dans les librairies depuis début avril. Les journaux destinés aux instruits ont commencé à en parler, et donc les journalistes, qui lisent ces journaux pour savoir de quoi il est bon de parler, le connaissent. Pour le commander, cliquer sur l’image. J’ai été un des premiers acheteurs. Hélas, le livre est arrivé en France, à l’adresse de Daniel, mon très fiable correspondant. Je le lirai la prochaine fois que j’irai en France.

Le blog de Belfast est La précarité du sage. Confucius, à la fin de sa longue vie précaire, se déniait à lui-même la qualité de sage : « Le Maître dit : « À quinze ans, ma volonté était tendue vers l’étude ; à trente ans, je m’y perfectionnais ; à quarante ans, je n’éprouvais plus d’incertitudes ; à cinquante ans, je connaissais le décret céleste ; à soixante ans, je comprenais, sans avoir besoin d’y réfléchir, tout ce que mon oreille entendait ; à soixante-dix ans, en suivant les désirs de mon cœur, je ne transgressais aucune règle. »  » (Les Entretiens, traduction de Séraphin Couvreur, chapitre 2.)  Guillaume a dix ans de plus que Lucas. L’INSEE lui accorde encore autant d’années de vie précaire qu’il en a déjà vécu. Ce sage moderne a appris que dans notre monde flottant il faut être visible et il a fini par s’afficher sur Facebook.

Se rendre visible, c’est ce que Patrick n’a jamais pu se décider à faire. Lui aussi avait décidé de vivre son paradis sur la Terre sans attendre l’autre monde. Il prétendait qu’il n’y a rien après. Maintenant il sait. Ca fait exactement un an qu’il a été rappelé là haut.  Il n’a pas vécu son paradis en professeur (sauf à l’occasion) mais en journaliste au Brésil et en Afrique. Sur la photo, il est devant son carnet de notes à Tianjin où il était venu me voir il  y a deux ans.  L’ennui du métier de journaliste, c’est qu’il n’y a pas de diplômes ni d’institutions qui cherchent tous les ans des candidats diplômés pour les postes (modestement rémunérés, c’est pour ça qu’ils refleurissent tous les ans) qu’elles offrent. Donc, si on refuse la prospérité modeste dans la dépendance d’un rédacteur en chef (voir les biographies qu’on voit  dans tous les coins de Lemonde.fr que je lis pour rester en France), il faut espérer qu’on aura besoin de vous. Or Patrick a écrit des livres très connus de peu de gens, et des articles qui ont souvent paru sans son nom. Je lui avais vanté les merveilles du blog qui rend n’importe qui visible (la preuve: vous êtes en train de lire ce que j’écris). Mais l’idée de publier gratuitement lui semblait contraire à l’éthique professionnelle (éventuellement, ça remplace ce qu’un autre aurait travaillé à faire).

Patrick dans une salle de cours de l’université des langues étrangères de Tianjin. Au tableau, le cours de civilisation contemporaine de la France. A côté de lui, Alain, qui en ce moment enseigne le chinois à Pamiers

Il avait fini par retourner à l’université, lui aussi, pour avoir un titre qu’on ne discute pas, une maîtrise d’économie du développement, ou de sociologie du développement économique. Ses amis ne sauront jamais ce qu’il en aurait sorti.

Mais revenons à la vie du professeur de français « locuteur natif », chargé d’équilibrer pour les étudiants en français les longues heures pendant lesquelles ils écoutent un professeur qui leur explique en chinois la logique et les minuties de la grammaire française ou des règles de dérivation du vocabulaire dans une langue alphabétique (en chinois, c’est bien plus simple: on choisit les syllabes-caractères qui conviennent, jusqu’à obtenir la signification désirée). Le chinois est une langue particulièrement apte à expliquer les choses compliquées dans un langage concret.

Le professeur a droit à un bureau dans le couloir du département de français (méthode Reflets sur la table), et les étudiants l’écoutent dans une salle de cours puissamment équipée.

Chacun son écran; il y a aussi un grand écran, et on peut mettre se mettre le casque sur les oreilles ou écouter avec les autres. Il y a aussi un tableau noir, qui sauve le cours quand les machines se fâchent, et qui est nettement plus amusant à utiliser. Histoire de s’échapper du tunnel de la méthode.

A l’occasion du texte sur « la fièvre acheteuse » (2e volume de la méthode) qui présente les SEL (système d’échange local), on a parlé des sigles que les Français aiment tant (et comment les prononcer dans la conversation), et de l’Ariège, lieu du premier SEL connu et département où se trouve Pamiers (ce jour là j’ai fait partie du matériel d’enseignement et j’ai dessiné la carte de France).

Autre devoir du professeur: recevoir les ouvrages de ses étudiants et les aider à les mettre au point (cliquer sur l’image pour voir l’ouvrage en grand format; cliquer ici pour en voir un autre). Celui-ci est un travail spontané. C’est plus drôle que la correction de 20 mémoires de fin de licence (une vingtaine de pages chacun, sur un sujet sérieux), que Lucas est en train de lire et d’annoter en ce moment.

En dehors du travail, on peut avoir envie de remédier au dépaysement et respirer un peu le parfum de l’Occident lointain. Il y aurait bien le tourisme, qui donnerait l’illusion qu’on est seulement en voyage, mais quand on habite quelque part, fût-ce un lieu mondialement connu comme Xian, on ne fait pas de tourisme (sauf quand un visiteur arrive; c’est ainsi qu’à l’époque où j’étais Parisien, je ne suis monté sur la Tour Eiffel qu’avec mes amis venus d’ailleurs).

C’est ainsi que Lucas n’est monté sur les remparts qu’une fois, et c’était pour accompagner des étudiantes sur un ou deux kilomètres (le tour des remparts de Xi-an, contemporains de ceux de Pékin que Mao a fait abattre dans les années 1960, demande trois heures à pied; on peut aussi le faire en vélo).

Voici, vu du haut des remparts, l’établissement créé par un Chinois entreprenant pour soigner la nostalgie des Occidentaux et satisfaire l’illusion occidentale des autres Chinois de Xian. A l’étage, une auberge de jeunesse pour les jeunes Occidentaux habitués à ça (tarifs modérés, mais rentabilité au mètre carré supérieure à celle des bons hôtels du centre ville). En bas, le bar belge superlativement typique, avec des vraies bières importées, servies au même tarif, au cours du change, qu’à Lille, ce qui met deux consommations au prix d’un repas honnête dans un bon restaurant de la ville, ou d’une nuit dans le dortoir au-dessus.

 Le râtelier des verres, chacun approprié à la bière servie. Mieux que n’importe où en Europe.

Nous y sommes allés à l’heure calme de l’après-midi, pour nous remettre de la visite du temple de Confucius et de la rue des calligraphes (La Forêt de stèles dans le guide). Nous étions seuls au comptoir, avec une tablée de ce que j’ai pris pour de jeunes Chinoises venues se dissiper dans ce lieu exotique. C’étaient les serveuses qui se détendaient avant la première heure de pointe. Nous y sommes retournés un soir, après le dîner partagé avec Antoine, l’autre Suisse qui enseigne le français à Xian (maîtrise de chinois, ancien élève de Jean-François Billeter, lui n’est pas en Chine par hasard). Il y avait en terrasse une tablée de Français un rien cafardeux, exilés par leur école de commerce pour l’année internationale prévue dans le cycle, et plusieurs tables de jeunes Chinois avides d’authenticité exotique. La prospérité de la maison repose sur ces deux piliers.

La porte à côté, c’est l’établissement confrère (et non concurrent; en Chine les commerçants s’installent en compagnie chaque fois que c’est possible; les clients sont sûrs d’avoir le meilleur service, et les boutiques ensemble sont aussi fortes face aux fournisseurs que le service achats d’une chaîne d’hypermarchés; pour voir ce que ça donne, allez à Paris rue Montgallet: l’hypermarché Surcouf en bas de la rue est en faillite et les boutiques d’informatique chinoises sont plus prospères que jamais). Nom du bar: deguo pijiu, vertu pays, bière. Le pays de la vertu de , c’est l’Allemagne (notez, ça peut resservir dans une conversation; meiguo, pays de la beauté, ce sont les Etats-Unis).

Le même établissement le soir, à l’heure où tout le monde est là.

Pas d’illusions cependant, les belles blondes sont seulement sur la grande photo. Les jeunes filles réelles dans la salle ont plutôt des cheveux noirs en queue de cheval.

Au comptoir, la gérante est en train de dérouler un rite mystérieux.

Elle vient de finir de moudre du café, assez pour préparer trois tasses. Dans sa main droite, elle tient la tulipe, que les initiés reconnaîtront.

Le café est en train d’infuser, sous les yeux des consommateurs. L’eau est montée de la boule dans la tulipe sous l’effet de la pression de vapeur d’eau. Bientôt le petit feu d’alcool sera retiré, et le café redescendra très vite dans la boule sous l’effet de la pression atmosphérique. Le moulin à café en fonte et bois dur est absolument authentique, fabriqué en Chine l’année dernière d’après un modèle du début du 20e siècle, et la cafetière Cona n’est pas moins authentique (les gens attentifs remarqueront que l’étiquette avec code barre est encore collée sur le verre). Je n’avais pas vu faire le café ainsi depuis que mes parents m’avaient emmenés avec eux, en visite chez des amis. Ici, le café préparé à la main, c’est le sommet du raffinement. Est-ce en regardant le film « Les Tontons flingueurs » que quelqu’un a eu l’idée de ressusciter le spectacle du café en train de se faire ? (Starbuck est battu; aussi bien, on y boit tout à fait autre chose que du vrai café).

Pendant ce temps-là, au musée de la Forêt de Stèles, des étudiants de l’école des Beaux-Arts étudient et reproduisent les chevaux de l’empereur (pas ceux en terre cuite qui gardent le tombeau du premier empereur, mais de plus jeunes, du temps des Mérovingiens chez nous si je ne me trompe pas).

Le cheval de terre reproduit un cheval de pierre qui est une copie de l’original (dans un musée en Pennsylvanie) , un des six portraits des chevaux de l’empereur Li Shimin des Tang .

Ce cheval-ci est un des « vrais », recueillis en morceaux et reconstitués.

Nous sommes bien à Xian, devant la pagode de la Petite Oie Sauvage, lieu obligé des touristes. La tour elle-même est trop petite à l’intérieur pour contenir plus de quelques visiteurs. Mais il y a tout pour les accueillir dans le jardin et dans les anciens bâtiments des moines bouddhistes.

Ici, le calligraphe est en train d’écrire mon nom (Pi, premier caractère; vous pouvez demander une transcription phonétique de bon augure); la dame qui le guide est élève de l’Alliance Français et parle un excellent français. Une heure avant, alors que nous attendions pour acheter les tickets d’entrée, une jeune fille s’était approchée pour nous dire que nous n’étions peut-être pas au bon guichet. Elle a commencé à parler en anglais en cherchant ses mots, puis a laissé échapper un Nur avec un accent que Lucas a reconnu. Il a continué la discussion en allemand.

Son confrère de la galerie de tableaux parle lui aussi un excellent français; il a étudié l’art en France. Maintenant il vend des tableaux de technique occidentale et de sujet chinois, qui plaisent autant aux nationaux qu’aux étrangers. Je crois reconnaître la main de Norman Rockwell dans une image de vieille paysanne au visage hyperréaliste. Non, c’est un anonyme. Tout comme l’auteur de ce portrait imaginé de la belle concubine Yang Guifei qui causa le malheur de l’empereur Xuanzhong des Tang. Nous avions vu aux sources chaudes de Huaqing le bassin où elle se baignait, et une série de dessins qui racontent son aventure. C’est un de ces dessins qui sert de fond au portrait, à moins que je me trompe et que ce soit une représentation de dames de la cour de Vienne au 18e siècle, de la main d’un artiste chinois.  Tout est possible ici.

Lucas m’avait gardé pour la fin une visite au restaurant La Seine.  A ne pas confondre avec celui de Tianjin où on mange très bien de la véritable cuisine européenne dans un décor de France rêvée par un Chinois. Celui-ci est un établissement de prestige, situé dans la ville de Xian, avec une vue sur la Tour de la Cloche qui en marque le centre comme La Tour d’Argent a vue sur le chevet de Notre Dame de Paris.

L’immeuble est quelconque et tout neuf, l’auvent essaie d’attirer le client dans le monde d’une autre civilisation.

Les textes manquent de cohérence linguistique, mais si je ne parlais ni français ni anglais je trouverais ça très convaincant. C’est le but.

Une figure familière dans le vestibule (la photo originale était en noir et blanc). En bas à gauche dai gao le  (revêtir, grande taille, joie).

Un nom familier et respecté. Sur l’image, un autre romancier (Emile Zola par Manet, pour ceux qui doutent de leurs souvenirs du manuel de littérature). On n’est donc pas si loin de la chose elle-même. Un peu comme la cuisine du restaurant.

Le couvert et le service sont parfaits, rien à dire. Nous avions commandé des apéritifs français qu’on ne trouve qu’ailleurs (un Dubonnet pour moi; il faut être vieux pour se rappeler le temps où on lisait ce nom dans les tunnels du métro). Ils sont arrivés alors que nous avions entamé le hors d’oeuvre.

Je ne me rappelle pas le nom du poisson que j’avais commandé. C’était délicieux mais c’était autre chose, avec une garniture de lanières de champignons d’inspiration tout à fait locale. La tradition orale des expatriés raconte que la direction du restaurant avait invité un chef français pour écouter ses conseils. Plus tard il a raconté qu’on lui avait demandé seulement la permission d’utiliser des photos de lui, pour pouvoir dire qu’il était là.

Nous avons donc très bien mangé, dans un lieu exotique qui ne nous était pas destiné. Les autres clients ont certainement eu la sensation d’avoir goûté au raffinement européen. Tout est en place pour les persuader, même l’enseignement sur les murs (en blanc sur fond noir à gauche de l’image, cliquer dessus pour lire).

Aussi bien, où sommes-nous ? Ce n’est pas en regardant par la fenêtre que nous pouvons savoir que la salle de restaurant a vue sur Nan dajie (la grande avenue du sud) qui a été retracée au début du 15e siècle à la place d’une des grandes rues de Changan, capitale impériale il y a 2200 ans. Y a-t-il quelque part en Europe un restaurant chinois, créé à grands frais par des Européens, pour faire croire à d’autres Européens qu’ils profitent du meilleur de la civilisation chinoise ? Le seul phénomène qui s’en rapprocherait, ce sont les restaurants japonais ouverts à Paris par des entrepreneurs de Wenzhou, mais au moins eux savent qu’ils se moquent du monde.

Et pourtant, c’est à Xian que j’ai eu droit à un petit retour en France. J’avais choisi sur Ctrip (excellent site de réservation en Chine; depuis peu il parle aussi l’anglais, le japonais et le coréen, en plus du chinois et du hong-kongais) un hôtel le plus près possible du campus de l’université où Lucas enseigne. Je suis arrivé dans un hôtel-résidence français de la chaîne Citadines, qui me rappelle des souvenirs. Ce sont des chambres ou des suites d’hôtel avec une petite cuisine équipée. C’est là  que je rejoignais une Américaine qui trompait son mari en lui faisant croire qu’elle devait aller deux jours à Paris pour son travail  (très compliqué; nous nous rencontrions donc un jour de semaine et je prenais des congés pour venir de Nantes). Nous mangions dans la chambre, des plats du traiteur chinois du quartier. Plus tard, elle a retrouvé le bonheur en disciplinant son mari, si bien que je ne lui étais plus indispensable. C’était il y a longtemps.

Qingming et le président

Ca fait plus de trois semaines que je n’ai rien écrit. Ce n’est pas que je manque de choses à raconter, ni de temps (à part le ménage et les amis, je n’ai que ça à faire). C’est juste que je pense tout le temps à autre chose. Au futur président de la France, par exemple, et à ce que je dois faire de ma voix (1/45 millionnième, c’est à peu près le volume d’un morceau de sucre dans un grand salon, ça se voit quand même). Donc j’ai pris le train pour Pékin dimanche matin, après avoir regardé l’adresse de la nouvelle ambassade de France, qui va servir de bureau de vote pour la première fois.

Dehors, ça ressemble à n’importe où dans n’importe quel pays moderne ou modernisé.

Dedans, ça pourrait être l’entrée d’une école primaire récente, avec des figures familières.

Le bureau de vote a vue sur le jardin; ce n’est donc pas la cour de récréation. De gauche à droite (pour les lecteurs chinois qui n’ont pas regardé la télévision où c’était expliqué), la table où on présente sa carte d’électeur et où on prend une enveloppe et les dix bulletins (il est obligatoire de prendre tous les bulletins), l’isoloir avec un petit rideau noir où on se cache pour mettre un bulletin dans l’enveloppe, et la table avec une urne transparente où on met le bulletin et où on signe devant son nom sur la liste des électeurs. Je vote dans l’autre bureau, à droite, qui n’a vue sur rien. Le soir, on sort les enveloppes de l’urne, on les compte, puis on ouvre les enveloppes et on compte les bulletins, tout ça en public. J’avais prévu de revenir compter les bulletins (ça s’appelle « dépouiller le scrutin ») mais j’ai déjeuné chez un ami français qui m’a persuadé de rester dîner aussi (sa femme et ses enfants l’avaient abandonné pour aller à une boum et n’étaient toujours pas rentrés). Ce sera une autre fois.

Pas d’autre photo, d’ailleurs j’ai tout ce qu’il me faut. Le gardien de la paix de l’ambassade (chemise bleue) vient me dire qu’il ne faut pas prendre de photos. Il veut aussi voir celles que j’ai prises et que je les efface. Ce n’est pas la première fois, et il n’y a aucune raison  que ce qui marche avec un policier chinois ne marche pas avec son collègue français. Je tâtonnne en expliquant que cet appareil est une nouveauté pour moi, tout en me dirigeant vers la sortie. Nous sommes déjà dans la cour, au milieu des électeurs qui entrent et sortent, quand il comprend qu’il n’arrivera à rien. Quoi faire ? Il ne peut pas assaillir un monsieur âgé devant tout le monde. Il change d’idée et me demande si je travaille à Pékin. En entendant que j’ai pris le train pour venir le voir, il ne peut que me souhaiter un bon retour et s’assurer que je m’en vais avec mes photos souvenir. Les gardiens de la paix de l’ambassade sont des gens paisibles, pour la même raison que leurs collègues chinois par temps calme. A l’entrée, pendant qu’on examinait mon passeport, j’ai dit au gardien de la porte, déjà en tenue d’été, qu’il avait l’air plus détendu que ses collègues de métropole. Il m’a répondu: « Oh oui, ça me change. »

Voici la nouvelle ambassade de France, au coin de la l’avenue du Pont du Cheval Lumineux (Liangmaqiao) et de la rue de la Bienveillance du Ciel (Tianze). Heureusement que les panonceaux sont en chinois, on pourrait être devant l’Hôtel du conseil général quelque part en France, ou peut-être la prise d’air de l’usine de climatisation d’une zone industrielle bien propre. D’autres pays se sont construit des ambassades plus typiques. Pour ceux qui veulent y aller, c’est tout près de la station de métro Liangmaqiao, ligne 10, et du Lufthansa Center, le centre commercial providence de l’expatrié nostalgique, où on peut acheter le Nouvel Observateur à la maison de la presse, et des vrais chocolats belges.

Rien que pour la nostalgie, voici l’ambassade de France le 6 mai 2007. Les messieurs en vert sont des policiers chinois très nerveux car le grand portail est ouvert pour les élections et leur mission est d’empêcher les citoyens chinois de mettre les pieds dans le jardin, en territoire diplomatique. Or comment distinguer un Français d’un Chinois, alors qu’une bonne partie de ceux qui se présentent ont des têtes d’Asiatiques ? La nouvelle ambassade, qui n’a pas de portail sur le jardin, les a libérés de ce souci. Je retournerai à Pékin le dimanche 6 mai, exactement cinq ans après, pour choisir entre le même (un peu râpé après cinq ans d’usage intensif) et l’ex-mari de la même (comme neuf, jamais servi). Ma chère épouse aime bien les choses qui ont déjà duré, et puis elle l’a vu souvent à la télévision et trouve qu’il fait très Français, alors qu’elle ne sait prononcer le nom de l’autre que depuis quelques semaines. Mais pour une fois ce n’est pas elle qui choisit.

Résultat du premier tour à Pékin:

3.199 inscrits, 1.746 votants (55% de participation)
Nicolas Sarkozy 37 %
François Hollande 29,5 %
François Bayrou 14,1 %
Jean-Luc Mélenchon 6,9 %
Marine Le Pen 4,5 %
Eva Joly 4,5 %
Philippe Poutou 0,6 %
Nicolas Dupont-Aignan 0,6 % (11 électeurs)
Nathalie Arthaud 0,3 %
Jacques Cheminade 0,3 % (6 électeurs)
Remerciements à la Fédération des Français de l’étranger qui m’a envoyé le message.
Les citoyens chinois auront peut-être un jour, eux aussi, « le choix de l’embarras », comme disait le Grand Charles à Marianne en 1965. En attendant, la télévision leur montre le président actuel et son premier ministre qui font des discours à des assemblées studieuses, et leurs successeurs déjà choisis pour leur compétence qui les écoutent sagement. En contraste, le spectacle de la démocratie française montre le président en place dire des mots d’inquiétude devant une foule agitée (drapeaux bleu blanc rouge), et ceux qui veulent le remplacer remuer leurs bras devant d’autres foules agitées (drapeaux rouges pour l’un, diverses couleurs dont l’arc-en-ciel pour l’autre, verts et jaunes pour une autre). Le résumé a duré trois minutes à la fin du journal national lundi soir. Le premier sujet, c’était le premier ministre Wen Jiabao à la foire de Hanovre.
Pour Qingming, le jour où on vient saluer les ancêtres et nettoyer leurs tombes, j’en parlerai dans quelques jours. Ce n’est pas encore prêt (depuis le 4 avril, je tarde).
Juste une image: dans le jardin où on apporte le coffret des cendres pour lui rendre hommage, un vieux monsieur s’apprête à tracer à l’encre rouge un nom sur une stèle. A la fin des jours de fête, les agents municipaux effaceront tout, pour qu’on puisse recommencer l’année prochaine.  

Cortège en blanc

Nous sommes dans le Jardin du Peuple, le parc public à cinq cent mètres de notre résidence. C’est le printemps. A quatre heures et demie, je suis dans la galerie qui entoure le temple bouddhiste au centre du jardin (il est ouvert tous les matins, et les vieilles dames processionnent autour en chantant des litanies, c’est l’après-midi qu’on est tranquille). Pour la première fois de l’année 2012 je suis resté lire, comme j’ai pris l’habitude depuis l’été 2009, quand je ne pouvais plus me promener.

En face de moi, la jeune fille en jaune lit aussi un livre, sur son téléphone portable. Je lis sur mon ebook-reader (le nouveau mot est liseuse, mais j’ai du mal à l’utiliser). Chaque fois que je m’en sers, j’ai une pensée pour ma petite soeur, qui me l’a offert l’année dernière. Avant, ma plus proche librairie en français était à Pékin, deux heures de route. Maintenant, les livres me sont livrés en une minute dans mon ordinateur par Amazon (j’ai renoncé à la FNAC après avoir perdu le droit de lire le livre que j’avais acheté quelques jours avant; j’ai trouvé une solution depuis pour le récupérer, j’en reparlerai, et aussi du moyen de lire les livres Amazon ailleurs que sur un Kindle). Je regarde des fantômes de page sur un écran noir et blanc « papier numérique ». En ce moment, c’est « The Party, The Secret World of China’s Communist Rulers », Richard McGregor, Penguin, 2010, il existe aussi en papier. Ecrit par un Australien, vendu par la filiale française d’une entreprise américaine à un Français installé en Chine. Ayant consulté le livre sur le site américain, j’ai été obligé d’aller sur le site français pour l’acheter avec ma carte bancaire en euros. Je n’aurais pas pu l’acheter avec une carte bancaire en yuans, les livres électroniques ne sont pas encore vendus en Chine. Mais il n’y a pas de contrôle de l’endroit où va le livre acheté par le réseau Internet.

L’auteur explique ce qui se passe derrière ce que j’ai vu à la télévision et lu dans les journaux officiels: le congrès du Parti en 2007 (le prochain est dans moins de 6 mois, 5 ans après, le temps passe), le lait pour bébé Sanlu, les chantiers des Jeux Olympiques et bien d’autres choses. Il a parlé avec tout le monde, les grands patrons comme les gens au placard, et les journalistes de l’agence Xinhua qui rédigent des articles pour que les chefs connaissent la vérité, et d’autres articles pour que les gens du peuple sachent ce qu’ils doivent savoir (en France ce n’est pas si différent, mais au moins le peuple peut acheter les journaux pour chefs, ici non.)

Mais je m’égare. Je voulais parler de ce que j’ai vu il y a quelques jours: un cortège de funérailles comme le décrivaient les voyageurs d’avant la République Populaire.

Sur l’image, c’est un cortège de mariage, tout en rouge, une crèche pédagogique exposée dans la Maison de la famille Shi , une des rares maisons de grande famille qui ont survécu à la modernisation, transformée en lieu touristique et éducatif (il y a aussi une salle consacrée aux fonctionnaires corrompus et à leur punition, très appropriée dans l’ancienne maison de celui qui affermait les monopoles de l’empereur).

Des cymbales, avec les écharpes jaunes pour escorter un fonctionnaire impérial.

Des bannières et des panneaux à porter bien haut au-dessus des têtes. Je croyais qu’on ne voyait plus tout cela que dans les reconstitutions des parcs historiques où nous allons en voyage organisé, ou dans les spectacles d’époque à la télévision.

Eh bien non: j’ai croisé un cortège de funérailles en plein jour, dans la grande avenue qui limite notre petit quartier. En fait, j’étais chez moi quand j’ai entendu un bruit de pétards, qui ne venaient pas du grand restaurant pour mariages qui est un peu plus loin, mais juste sous la fenêtre, et j’ai vu passer des musiciens et des gens en blanc.

Le temps de descendre et le cortège était déjà dans l’avenue au milieu des voitures.

J’ai vu passer le palanquin avec les huit porteurs et leurs relais.

Derrière tout le monde, on sème les chapelets de pétards qui m’avaient alerté.


J’ai couru pour rattraper la tête du cortège. De là où je l’ai filmé, la perspective n’est pas idéale. Au fond, les immeubles vides qui vont être démolis au coin du carrefour n’égaient pas le paysage. Mon épouse, en voyant les image, vient de me dire que c’était une femme. Les brassards blancs sont au bras droit.

Les boîtes rouges abritent des batteries de fusées pour le jour, qui font du bruit et de la fumée.

Devant la fumée, une des voitures qui attendent, décorée d’une fleur. Derrière, l’autobus qui transportera tout le monde.

Le palanquin s’est arrêté, et les porteurs transfèrent leur passager jusqu’à la voiture qui l’emportera au loin. On ne traverse plus toute la ville en cortège, elle est trop grande.

La voiture n’est pas noire mais blanche, comme les vêtements de deuil et les lanternes.  « Funérailles » se dit baishiblanche affaire. Le numéro comporte quatre fois 4. Si quatre, se prononce comme sila mort. Normalement, ce n’est pas un numéro recherché, sauf par une entreprise de pompes funèbres (son site web).

Les voitures suivent. Elles tournent en direction, probablement, du cimetière municipal, où le corps sera incinéré. En ville, il n’y a pas assez de place pour faire autrement.

Derrière, les musiciens plient leurs robes et leurs instruments. Au centre, un orgue à bouche, qui jouait dans les cérémonies au temps des Han (Jules César) et peut-être avant. Il manque une image d’un autre instrument à vent, qui ressemble exactement à une bombarde bretonne.

Les porteurs aussi ont terminé leur travail.

Le cortège a laissé sa trace depuis l’endroit d’où il était parti (je crois que c’est justement le grand restaurant pour mariages). Il a juste fait le tour de trois rues. C’est la monnaie des morts, des pièces à trou carré en papier, comme les vraies pièces de l’époque impériale qui étaient en bronze. Et le balayeur municipal a déjà fait ses petits tas, avec le papier des pétards.

Avis de mon épouse: « En ville, on ne peut plus faire de belles funérailles. Mais les gens de la campagne continuent. » J’ai trouvé sur un blog les images de funérailles à la campagne.

(photo Ha Fu)

Les images sont très bonnes, c’est le blog d’un photographe professionnel. (avec traduction des textes). On voit aussi brûler les offrandes en papier. En ville il est interdit de faire du feu pour les morts, mais cela n’empêche pas de voir la trace des petits ronds de cendres sur le trottoir. A lire (en traduction automatique) : une instruction aux membres et cadres du Parti qui doivent participer à des cérémonies en respectant la loi.

D’ailleurs, puisque nous approchons de la fête de Qingming, la télévision centrale a montré en direct une cérémonie à la gloire des ancêtres, et en particulier l’Empereur Jaune (-2697 à -2598 de l’ère commune).

(CCTV3, 2012/03/24)

Des cadres en costume-cravate, plus une étole de soie jaune,  font une offrande d’encens après s’être purifiés entre les mains d’une jolie jeune fille. Pour voir le cadre et la cérémonie en grand, celle de 2012, et celle de 2010 (exactement pareille, mais plus de photos).

(photo Xinhua)

Quand même, quelque chose d’intéressant: le vieux monsieur qui offre l’encens à son tour au milieu des dignitaires du Parti est un représentant de haut rang (Wu Po-hsiung, ancien président) du KMT, le parti au pouvoir à Taiwan, le Guomindang qui avait perdu la guerre en 1949. Ils sont d’accord: il n’y a qu’une seule Chine et la civilisation chinoise est en pleine résurrection, on peut la célébrer ensemble un jour de grande fête. Le KMT était représenté aussi en 2010 et 2011. Le livre de Richard McGregor a un chapitre sur la reconfiguration de l’Histoire aux mesures du Parti.

Aujourd’hui c’est le dimanche des Rameaux. Qingming, le jour où on nettoie les tombes, c’est demain (jour férié, mais mon épouse a travaillé aujourd’hui). Nous irons en famille, comme chaque année, saluer ma belle-mère dans sa dernière demeure.

Starbuck Café

La fête du printemps est passée, ça fait un mois et demi; les jardiniers du Jardin du Peuple ont commencé à arroser les pelouses grillées par le froid et le sec de l’hiver pour les ressusciter comme chaque année, et ils démontent les tentes de bâche verte qui abritent leurs arbustes fragiles. Et les affaires reprennent, après le grand creux qui suit la fête (tout le monde est fatigué et surtout plus personne n’a d’argent). C’est pendant ce temps-là que les grandes causes nationales profitent des panneaux d’affichage.

Cette affiche était dans le métro de Pékin. ai guo aimer pays ; chuang xin créer nouveau ; bao rong envelopper contenir ; hou de profond vertu. Le nouvel esprit de Pékin, le thème lancé au début de novembre, avec de beaux articles explicatifs (en anglais). A voir, une video dénigrante (sous-titrée) que je trouve rigolote, faite de bouts de séquences du journal télévisé comme nous en avons eu en quantité la semaine passée (la conférence nationale) de gens attentifs et d’images positives, mais mises en noir et blanc pour faire triste.

Dans le métro de Tianjin, les mains des travailleurs du service public. xieshou gongjian hexie jiayuan ; unies mains, en-commun construire, unie harmonie, famille jardin ; la main dans la main construisons ensemble une harmonieuse demeure. Signé du bureau de supervision du travail de la municipalité de Tianjin.

Toilettes publiques luisantes de propreté, électricité assurée, aide et sécurité dans les centres commerciaux, somptueux jardins publics, sous l’oeil de la vidéosurveillance. C’est la première fois que je vois un tel équipement dans une toilette publique; ordinairement c’est plutôt le balai chevelu et le seau de désinfectant, mais c’est vrai qu’elles sont plus souvent bien propres qu’il y a quelques années. Et le reste est vrai: tout marche plutôt bien dans le centre ville où j’habite. Il ne s’agit pas de se moquer, juste de remarquer que les slogans des grandes banderoles rouges à caractères blancs qu’on voit encore partout se retrouvent maintenant sur les panneaux publicitaires. La Chine moderne.

Une autre grande cause, internationale celle-ci, le bébé phoque. « Les vrais hommes ont-ils besoin de fourrure de phoque ? » (les deux premiers grands caractères nan ren, masculin être-humain). Ou comment l’idéal prolétarien est remplacé dans la propagande par […] (je ne vais pas écrire le mot auquel je pense, ça attristerait certains). Je suis sûr qu’une affiche « Libérons les hommes du monde entier de l’asservissement par l’argent » ne serait pas autorisée.

Un abribus et un mystérieux slogan « Vivre, peindre, contribuer ; les années qui restent à vivre, contribuer en cent endroits à l’espérance des petits ». J’avais cru reconnaître Xi Jinping au milieu des enfants des écoles au  foulard rouge et je me disais « Encore un exemple de la supériorité de la civilisation chinoise; au lieu de laisser comme en France les citoyens contempler avec angoisse ou découragement les têtes de ceux qui se battent en ce moment pour devenir ou rester l’homme le plus important du pays, on les habitue à la bonne figure de leur prochain président déjà choisi par les gens compétents du Parti. » Erreur: c’est la publicité d’une bonne oeuvre qui aide les écoles, et le monsieur content de lui est Wu Dongcui, peintre célèbre qui consacre désormais le produit de la vente de ses ouvrages aux écoliers.

« Avant le Nouvel An, je rêvais de devenir gardienne de la Terre. Maintenant je sais comment créer un million de miracles. » (baiwan, cent fois dix-mille, ça fait un million.)  C’est la publicité de The Climate Group, « un million d’arbres », racheté pour la Chine par la branche verdure de Baidu, le concurrent (avec l’aide des forces positives du pays) de Google, et le panneau est offert par Jean-Claude Decaux, qui gère l’affichage du métro de Tianjin (en chinois, son nom se traduit par grande vertu ou à peu près).

Finalement, je crois que je préfère les vraies publicités, celles qui vantent honnêtement les joies de la consommation. C’est Houshuang, GosierClair, la pastille Valda d’ici. Houshuang jue chulai ; Gosier Clair, mâchez, c’est arrivé.

Tout ça m’a éloigné de ce que je voulais raconter, mais pas tant que ça. Je voulais parler du Starbuck de Guoji Dasha (International Building), là où j’avais donné des cours particuliers de français il y a quatre ans (le temps passe, et le bénéficiaire des cours est maintenant au Québec comme c’était son but). J’y ai pensé de nouveau en lisant « Les années fastes »; Lao Chen, le narrateur principal, y va tous les jours pour y boire un Longjin Latte dragon noir.

C’est préparé avec du lait et du thé vert Longjin (en français puits du dragon), c’est cher et ça n’a pas beaucoup de goût (et ça ne s’appelle pas comme dans le roman, mais pas d’importance). Mais ce n’est pas pour boire du lait qu’on vient au Starbuck Café, ni pour boire du café (il n’est pas bon, et d’ailleurs les Chinois ne boivent pas de café). Comme, début février, je venais d’avoir la grippe et qu’il faisait très froid, j’ai réduit mes balades aux 20 minutes nécessaires pour aller jusqu’à Guoji Dasha, en emportant ma machine à lire les livres (ebook-reader en français, ou liseuse si on veut faire distingué).

Je commande un café espresso (15 yans, la consommation la moins chère) et je m’installe à une petite table pour lire. C’est ce qui se rapproche le plus d’une table de bistro en France. Il y a bien le KFC (KFC est devenu chinois, alors que MacDo a gardé un petit parfum exotique) où les lycéens viennent apprendre leurs leçons aux heures calmes. J’ai aussi donné des cours de français au KFC de la rue des Neuf-Dragons, et Alain enseigne maintenant le chinois à Pamiers au pied des Pyrénées. Le Starbuck est plus confortable et la musique plus distinguée.

Comme c’est en bas de l’International Building, 35 étages de chambres – bureaux et de suites – salles de réunion pour gens qui travaillent, il y a des gens qui viennent travailler au Starbuck. Au premier plan un Américain et deux Chinois, au second plan un voyageur (la valise avec un guidon qui dépasse) et un autre Occidental.

Au premier plan, deux jeunes qui se sont donné rendez-vous. Mais elle contemple l’écran de son ordinateur et lui essaiera vainement d’attirer son attention pendant tout le temps qu’ils seront ensemble. Au second plan, un sage en compagnie des images de son téléphone intelligent. Il y a une connexion internet gratuite (Wifi, sans fil) mais pas libre: il faut obtenir un code en donnant son numéro de téléphone portable. Ca fait partie de la dernière modernisation (fin 2011) ; avant, c’était anonyme.

Je me demandais ce qui possédait cette jolie fille sérieuse depuis des heures. Son ami caché par le fauteuil en face d’elle ? En partant j’ai regardé indiscrètement. Elle contemplait des tableaux de chiffres sur un écran.

Cette jolie fille aux longues jambes était arrivée la première. Lui aussi a de longues jambes et le costume-cravate lui va bien; il est beaucoup plus élégant que les hauts cadres à la télévision; ce n’est pas un problème de tailleur; simplement quelqu’un qui a des petites jambes a les pans de la veste qui descendent trop bas dans la silhouette; c’est pour ça que la télévision évite de les montrer autrement qu’assis ou devant un pupitre pour parler. Là aussi, le troisième de la réunion (caché par le dossier de la chaise où elle a posé son sac) gâche un peu leur rencontre.

Ce n’est pas un roman, mais un rapport ou un gros mémoire universitaire, plein de sous-titres et de notes marginales. Son téléphone lui donne de la musique.

Je suis resté longtemps. Celui qui l’a remplacée écrit en caractères sur une tablette avec de beaux gestes, c’est bien mieux qu’un clavier. Moi aussi, avec mon livre, je suis dans une petite bulle de solitude connectée. Je suis en train de lire « La philosophie du porc », recueil en traduction d’articles écrits par un monsieur qui a reçu en 2010 une distinction internationale pour son oeuvre (Gallimard, 2011, édition et traduction de Jean-Philippe Béja, professeur à l’université Tsinghua de Pékin). Il parle du désastre moral qui environne tout ici; le peu de conversations que j’ai eues sur le sujet me montre que tout le monde pense la même chose. On a importé plein de choses de l’Occident, mais pas le respect de la loi par les dirigeants, ni l’intégrité des fonctionnaires,  ni l’espace qui permet à la société de s’exprimer. On n’y croirait pas pourtant, je pourrais être n’importe où. Il n’y a aucun risque à lire les oeuvres d’un auteur interdit (surtout quand c’est dans une langue étrangère; aussi bien, si peu de gens le connaissent ici) mais si j’écris son nom, cette page risque de ne plus s’afficher à l’intérieur de la Grande Muraille. C’est comme ça.

Encore quelqu’un de seul. J’ai l’impression qu’elle est en train de faire ses devoirs, comme les lycéennes du KFC. Mais non. Elle aussi est en conversation avec un écran (un Ipad, pub. gratuite).

Finalement, il n’y a que les serveuses qui ressemblent à des gens qui sont dans un café. Elles portent un beau tablier vert (le même partout dans le monde) et un badge à leur nom, en caractères et en lettres occidentales. Une demoiselle Tian (Deschamps en français) avait choisi de s’appeler Fiona, mais la machine avait dérapé et elle s’appelait Fion, ça somme mal. Depuis, son badge a été rectifié. Le nom de l’établissement, xingbake kafei est aussi une chimère linguistique.  Le premier caractère signifie Star, étoile, les deux suivants ba ke, approximation du buck imprononçable en chinois. Ke signifie grammeKafei s’écrit en deux caractères créés il y a longtemps, spécialement pour dire « café ».

Ma chère épouse n’aime pas que j’aille boire du café dans cet endroit; elle trouve que ce n’est pas rationnel de payer très cher une tasse alors que je pourrais en préparer un meilleur avec le vrai Nescafé dont une amie a rapporté un grand pot des Etats-Unis. Aussi bien personne sauf moi ne commande un espresso,  imbuvable, mais des mixtures avec lait, crème, caramel, graisses végétales mousseuses et allégées. Payer le prix d’un repas honnête pour un pot en carton avec un couvercle et une paille n’est pas rationnel, mais il y a l’endroit, quelques heures seul avec d’autres dans un autre monde.

(La même chose, vue de dessus, dans un autre Starbuck de la rue de Nanjing. Même sans hommes d’affaires, c’est pareil.

Le Starbuck de Guoji Dasha a un avantage: il y a un arrêt d’autobus devant, et une station de métro pas loin; je peux rentrer vite si j’ai laissé passer le temps. L’autobus est plus drôle que le métro, et met beaucoup plus de temps à l’heure des encombrement (de 5h30 à 7). Vue de la rue de Nanjing du haut de l’autobus (ligne 3, où les pare-brise sont astiqués souvent). Devant nous, la nouvelle salle de concerts (l’extérieur a été fini juste à temps pour les Jeux de 2008). C’est normal que son aspect rappelle quelque chose: c’est la grande salle du Musikverein de Vienne, celle où est donné le Concert de midi du Nouvel an (diffusé en direct par la Télévision Centrale, à 7h du soir, on aime beaucoup le Beau Danube bleu ici). Dessus, on a posé le dôme du Panthéon, en modèle réduit. Derrière, la grande tour striée est l’hôtel Renaissance, beaucoup plus ancien (très bonne adresse pour un ami en visite: s’il est perdu, il n’a qu’à appeler un taxi et lui dire « Xiao bai lou », le nom de la place, pas trop difficile à prononcer et que tout le monde connaît).  La foule des voitures a changé depuis que je suis arrivé en Chine. Les taxis sont grands et bleus au lieu d’être tout petits et rouges, mais surtout le dosage a changé. Au lieu de beaucoup de taxis et quelques grandes voitures à vitres fumées, il y a beaucoup de voitures grandes et petites. On est encore loin d’une voiture pour deux personnes comme en France, mais ça vient.

Ce jour là, l’arrêt d’autobus de Tushu Dasha (la Grande Librairie) où je descends a droit à la musique d’un mendiant professionnel. C’est un homme organisé et équipé. Son sac à dos noir abrite un gros haut-parleur pour triompher du bruit du trafic.

Deux minutes de banalité garantie, Dagu nanlu (rue du grand commerce sud, nous habitons tout près dans une rue transversale) à une heure calme avec des gens qui passent. Pas de bruit de mobylette; tous les deux-roues ou triporteurs à moteur sont électriques.

Les années fastes

Ca fait dix jours que cet article devrait être en ligne, mais tout ne s’est pas passé comme prévu. J’expliquerai plus loin.

Donc nous sommes passés dans l’année du dragon, cela fait deux semaines maintenant. Tout s’est passé comme prévu. Nous avons dîné en famille chez mon beau-père. Ses fils et sa fille étaient là, avec les pièces rapportées, dont moi. Mais pas la jeune génération. Une petite-fille est passée tard, avec son grand mari. Nous avons mangé les raviolis du Nouvel An et allumé la télévision le temps de voir la danse des robots du spectacle du Nouvel An.

Il y a une meilleure image sur Tudou.

jiqiren zongdongyuan, machin instrument homme, tout-le-monde bouger membre-de-l’unité, la mobilisation générale. Spectacle réglé par les étudiants de l’université de technologie de Harbin. Comme tout le monde en parle, je suppose que c’est la seule nouveauté du spectacle. Les journaux m’ont ensuite expliqué que le plateau de télévision était le plus perfectionné du monde, avec des cubes qui montent et qui descendent, dont toutes les faces visibles sont des écrans, et qu’on peut décorer à volonté. Pour avoir une idée de ce que c’est, consulter Youtube (pour ceux qui sont en dehors de la Grande Muraille).

Sans attendre minuit, les voisins se sont mis à tirer leurs feux d’artifice dans la cour de la résidence. Heureusement qu’il y a des doubles fenêtres.

Il y a cinq ans, ça m’émerveillais. Maintenant ça m’agace. Il va falloir que je voyage à l’étranger pour retrouver un bon regard.

Finalement je préfère les feux d’artifice quand ils sont encore dans leurs belles boîtes en couleurs, avec des gens qui rêvent en les regardant. La lumière de cette photo provient de deux soleils: celui de la fin d’après-midi et celui qui se reflète dans le grand hôtel tout doré de l’autre côté du carrefour.

A minuit, mes beaux-frères et moi sommes partis au monastère bouddhiste de la Grande Consolation, dabeiyuan. Avant d’entrer on passe devant les marchands de corbeilles de fleurs et de plateaux avec cinq grosses pommes. On présente les fleurs et les pommes aux servants du temple, ils prennent une pomme et rendent les autres, et ils donnent des pommes à ceux qui n’ont rien apporté. On acquiert ainsi des mérites.

Ici on achète des oiseaux pour les libérer, un geste qui donne aussi des mérites.

Des pies, des moineaux, et une chouette qui a l’air terrifiée, alors que les autres attendent tranquillement. Je soupçonne les oiseaux de retourner le lendemain dans leur cage pour manger et se reposer en attendant d’être libérés à nouveau.

Je ne sais pas pourquoi, mes beaux-frères m’emmènent d’abord au magasin du monastère. La première heure du premier jour est le bon moment pour acheter un livre ou une statue. Nous passerons aussi devant le bureau où on vient faire inscrire des souhaits et des promesses sur des bandes de papier. On y fait la queue.

A gauche, le dieu de la richesse. Au centre Milefo ou Maitreya. A droite des Bouddhas féminins. Le dieu de la richesse n’est pas vraiment bouddhiste. J’imagine que la boutique de la Trappe de Timadeuc mette un petit Krichna à côté de Jésus enfant.

Nous sommes devant Amitofo, saint patron (ou sainte patronne, quelle importance) de l’endroit. La plateforme devant le sanctuaire laisse juste l’espace de se recueillir et de se prosterner si on veut, avant de laisser la place à ceux qui montent les marches derrière.

N’étant pas tout seul, je n’ai pas le temps de contempler, il faut suivre. Par contre ça me donne le courage de sortir mon appareil photo sous le nez des gens, j’ai l’impression qu’on ne me verra pas dans mon petit groupe. Déjà dit: ce ne sont pas les vieux qui viennent sanctifier la première heure du premier jour. Tout le monde y est, et apparemment de partout. Je n’ai pas repéré d’ouvriers des chantiers. Si tout va bien, ils sont à la campagne dans leur famille. Depuis quelques jours tous les chantiers sont déserts. Au moment où j’écris ils viennent de s’animer de nouveau. Mes beaux-frères se sont contentés de passer devant chaque lieu saint du monastère, presque sans s’arrêter. Nous avons juste accepté les trois petits bâtons d’encens que des volontaires distribuent, et ils ont été plantés dans le grand brûle-parfum en bas des marches.

Dans l’air limpide, on voit monter des dizaines de montgolfières qui partent du bord de la rivière.

Une montgolfière vue de près. Je triche, cette photo date de l’année dernière. J’avais eu le temps d’aller voir ceux qui les lancent.

Nous étions venus dans la voiture de mon beau-frère numéro deux, qui vient d’en acheter une. Est-ce que c’est pour ça ? je m’aperçois qu’il y a un embouteillage. Les fois précédentes nous étions venus en taxi. De plus en plus de gens ont une voiture.

Les années précédentes, j’avais eu l’impression que les policiers étaient là pour surveiller, pour être sur place s’il se passait quelque chose. Cette année je les vois faire la circulation.

Donc c’était la première heure du premier jour de l’année du Dragon, vue par moi. Les jours suivants se sont moins bien passés. J’ai attrapé froid, ou bien la grippe. Le mercredi je devais aller à Pékin saluer des amis, je leur ai téléphoné mardi que je restais chez moi. Et je suis resté deux semaines sans sortir, pas bon à grand-chose, et incapable d’écrire quelque chose de sensé.

Mais je n’ai pas complètement perdu mon temps. Par le miracle des livres numériques, j’ai lu quelques ouvrages en français qui valent la peine. Celui-ci n’est pas exactement français. Il a été écrit par un citoyen de Hong-Kong qui vit à Pékin. La préface est signée par une journaliste américaine. Il est paru en 2009 (en chinois) et l’histoire se passe en 2013, presque aujourd’hui. Conséquence de la crise économique mondiale et grâce à la direction scientifique du Parti, la Chine est maintenant le pays le plus prospère et le plus heureux de l’univers. Le plus riche et le plus puissant aussi, mais ce n’est pas ce qui est important: les Chinois vivent dans le bonheur. Tout le monde sauf les héros du livre. Ceux-ci se rappellent le temps où les Chinois, et spécialement eux-mêmes, n’étaient pas heureux. Et surtout ils se rappellent que juste avant le début officiel de l’ère du contentement, le 1e avril 2011, il y avait eu un moment de désordre et de peur, puis de répression. Tout le monde (au moins ceux qui sont assez vieux pour ça) sait qu’il n’y a jamais eu de 4 juin 1989, que ce jour a été effacé. Mais cette fois c’est tout le mois de mars 2011  qui manque. Quand on consulte les archives des journaux sur Internet, on ne trouve aucun évènement intéressant.Pourtant on avait peur de manquer de nourriture, l’Etat avait organisé des distributions gratuites de riz des stocks stratégiques pour montrer qu’il n’y avait rien à craindre. Puis l’armée et la police militaire sont entrées dans les villes, ont arrêté et supprimé beaucoup de monde, et le peuple s’est rassuré. L’ère du contentement a commencé juste après.

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Propagande américaine (démodée) : Une ville de la Chine du Nord: les citoyens font la queue pendant des heures dans le froid pour retirer au guichet de distribution de la municipalité les rations de riz et de farine qui permettront à leur famille de survivre.

Propagande chinoise: Une ville de la Chine du Nord: Les citoyens se pressent joyeusement au comptoir de ce spécialiste des châtaignes fraîchement grillées pour rapporter à la maison cette friandise d’hiver qu’on s’amusera à éplucher tout en discutant.

Les deux photos ont été prises à quelques secondes d’intervalle en tournant l’appareil d’un huitième de tour. Celle-ci montre les machines à griller les châtaignes (toutes petites et coriaces, très savoureuses quand on a réussi à les éplucher, ça fait partie du plaisir; en été on épluchera des pépins de pastèque, c’est plus léger).

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En partant de cette idée, l’auteur fait vivre les héros du roman, de toutes les générations qui vivent aujourd’hui. Le narrateur a l’age de l’auteur; c’est un intellectuel, né au moment où la Chine de Mao s’installait, élevé dans le monde libre (Hong-Kong, Taiwan), qui a écrit en chinois des romans et des articles de journaux, a fait un tour aux Etats-Unis, et a fini par s’installer à Pékin parce que maintenant c’est là que se passent les choses les plus intéressantes. Il y a aussi le fils d’un contre-révolutionnaire, persécuté pour cela dans les années 1960, autorisé à rejoindre son père aux Etats-Unis quand Kissinger et Nixon ont réconcilié les USA et la Chine, qui a fait le tour du monde et fini par retourner en Chine avec un passeport américain. Et la fille d’une femme qui avait pris le risque de se lancer dans l’entreprise privée (un restaurant) au temps du socialisme; elle a fait des études, est devenue fonctionnaire de la sécurité publique et a fini par s’enfuir de son poste. Son fils , qui fait des études et a le projet de devenir cadre au ministère de la propagande. Un jeune de la campagne, du même age, rescapé d’une briquetterie du Shanxi où il travaillait en esclavage. Tout cela dans la ville de Pékin aujourd’hui, pleine de librairies, de centres commerciaux et de Starbuck Cafés, où une Land-rover  noire est un voiture banale et discrète, qui permet à un haut dirigeant du Parti de circuler incognito quand il s’évade de sa Cité Interdite. Ce haut dirigeant a une maison à Vancouver au Canada, achetée en dollars, et vient de reconvertir ses liquidités en yuans chinois, juste avant la grande crise économique.

Pour l’histoire, c’est trop difficile à raconter. Lisez le livre. La matière première, c’est ce qui s’est passé depuis cinquante ans, et depuis trois ou quatre ans. La première partie entrelace les héros, qui ont leur tour de parole dans le texte, un peu comme dans Vagues, de Bei Dao. Dans la seconde partie, ils poursuivent ensemble la quête de la vérité, dans la Chine d’aujourd’hui (ça se passe un an après aujourd’hui) , rencontrent des chrétiens « clandestins » (devenus cent millions et plus, un Chinois sur dix). Dans la troisième partie, ils ont mis la main sur celui qui leur dira la vérité, un des hauts cadres du Parti qui avaient préparé le passage à l’ère du contentement. Là le lecteur a droit à un tunnel de politique et d’économie qui fait oublier qu’on est dans un roman. Et on a l’explication du bonheur et de l’oubli général (c’est copié dans « Le Meilleur des mondes » de Huxley, un peu décevant, mais il faut bien finir). Et un grand hommage au Parti , prêt à tout, même à assurer le bonheur du peuple, pour garder le pouvoir.

Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. Ca donne mal à la tête même aux gens en bonne santé, tellement l’auteur a voulu mettre dedans « tout » ce qu’il sait ou rêve du présent de son pays. Le lecteur occidental risque de ressentir la jouissance naïve que donnaient les James Bond (les vrais, les livres qui se passent au temps où les méchants sont les habitants du mystérieux empire soviétique) « enfin je sais ce qui se passe vraiment ». Il y a un encouragement à ça dans la préface, très conforme. Aussi bien dans cette préface, l’auteur s’appelle Chan Koongchung, la transcription en cantonais de Hong-Kong de  Chen Guanzhong, et ça me donne une impression d’exotisme (chen ou chan, comme Jackie Chan, le même nom de famille). Le titre chinois du livre est shengshi: zhongguo 2013, ère (ou monde) florissant: Chine, 2013. Bien entendu on ne le trouve pas dans les librairies en Chine, où on ne doit pas parler de ce qui n’est pas arrivé en 1989 (par contre, un haut cadre du Parti cousu de dollars volés, ça passerait très bien, la presse officielle en est pleine). Donc le livre n’est pas à vendre sur Amazon.cn , mais les autres livres de Chen Guanzhong sont en vente. Et si vous comprenez le chinois, vous pouvez suivre sur Tudou une grande conférence sur le livre et l’auteur, qui est passée à la télévision. (à regarder rien que pour voir un échantillon de ces émissions de discours que mon épouse aime regarder, et qu’on trouve en DVD pirate sur le trottoir, signe de succès).

Je ne suis pas très sûr d’avoir bien expliqué mais si ça encourage quelqu’un à lire le livre, j’ai réussi. Une critique avec laquelle je suis d’accord. Pour commander: Les années fastes. Chan Koongchung, Grasset, 2012, ISBN 978-2246779810. Il existe en livre numérique, moins cher, et c’est comme ça que je l’ai lu.

Et en avant-première, un voyage d’une jeune Chinoise de l’ère du contentement, dans l’Europe devenue parc de loisir pour les touristes des pays prospères. Pour être sûr que c’est ce qui nous attend, il suffit d’écouter le bruit qui monte des débats de notre élection présidentielle française (que j’ai eu largement le temps d’écouter, puisque je ne pouvais pas sortir).

Passage de l’année

Guo nian, traverser année. En caractères simplifiés c’estLe premier caractère est le même pour « traverser la rue » et signifie aussi « déja fait ». mei qu guo, je n’y suis pas encore allé. Ce sera dans la nuit du dimanche 22 au lundi 23 (j’espère que je ne m’embrouille pas). Ce sera le premier jour de la Fête du Printemps, ou le Nouvel An chinois selon les pays. Nous serons tous chez mon beau-père, avec mes beaux-frères, leurs épouses, leurs filles mariées et les époux (peut-être, parce qu’il y a les autres familles). C’est exactement comme Noël dans les familles nombreuses. On préparera et on mangera les jiaozi. La télévision montrera le grand spectacle du Nouvel-An avec des plans sur les hauts cadres à table aux premiers rangs de l’orchestre, et on s’occupera d’autre chose.

En attendant, tout le monde se prépare. Lundi j’ai reçu l’ordre de ne pas bouger de l’appartement, parce que mon épouse devait apporter les cadeaux de son unité de travail. Au temps du socialisme, les entreprises et les administrations distribuaient de la viande et des légumes, de quoi préparer le repas de fête. Ca continue, avec du nécessaire et du superflu. Poisson, porc, oranges, pommes, graines grillées, navets, verdures, petits pains à la vapeur, légumes salés en pots. Il a fallu un taxi pour les rapporter et quatre voyages pour les monter dans l’appartement. Il y avait déjà les petits cadeaux des entreprises dont mon épouse s’occupe, par exemple trois dragons en peluche. On ne sait plus où les mettre.

Au bord du trottoir, quelqu’un attend le taxi pour rapporter les cadeaux à la maison. Rien que des choses utilitaires, dans des beaux cartons.

Devant une boutique Goubuli, le grand spécialiste des baozi, les petits pâtés cuits à la vapeur et fourrés de bonnes choses, les cartons décorés attendent la distribution.

 Dans l’hypermarché où je vais faire les courses, l’étage de l’alimentation ne suffit plus, il y a à manger et à boire à l’autre étage. A droite, des vestes de brocard rouge à porter chez soi pour la fête.

La même veste vue de plus près. Elle vaut 17 euros au cours d’hier.

A l’étage de l’alimentation, on trouve tout en boîte cadeau. Kit Nestlé pour découvrir le plaisir de boire du café, avec une longue cuiller en or pour puiser dans les pots. 

Un autre kit pour boire du café à deux. L’homme sur l’image est Occidental, sans doute possible. On emporte le coffret dans un beau sac décoré à poignées de corde de soie.

Initiation au plaisir du vin, signé Dynasty, le producteur de la région de Tianjin. Vin rouge, vin blanc, un tire-bouchon et un verre en verre.

Mon épouse ne possédait que des bols et des  gobelets en porcelaine, et sûrement pas de tire-bouchon avant que j’en achète un. Si vous êtes invité dans une famille pendant la semaine du Nouvel An et avez la bonne idée d’apporter du vin, voila comment éviter la gêne devant la bouteille impossible à goûter.

Des boîtes cadeau qui ne suscitent pas de difficulté: cinq grandes bouteilles de jus de fruit assorties. La  chef de rayon en veste jaune contemple le photographe avec inquiétude. Pas d’inquiétude, c’est juste pour montrer comment on échange des cadeaux pendant les fêtes du Nouvel An. Le Père Trigault, jésuite, a expliqué le rite en 1616. Le rite existe toujours; le contenu des boîtes change.

Retour dans la rue. Nous passons devant un bazar à l’enseigne des Cent Articles (bai huo, en haut à droite). Il vend des balais (dans le grand seau rouge), des tasses, des tabourets en plastique et, puisque c’est le moment, des dragons à coller sur les portes, des lanternes, des papiers découpés et de la monnaie des morts (les liasses à gauche de la porte).

Ce panneau n’est pas celui du bazar, mais celui de la boutique de décorations pour la maison installée dans notre résidence. Ce sont exactement les mêmes articles. Les cochons seraient-ils de meilleure augure que les dragons ?

Comme personne ne sort du magasin, je fais poser l’amie avec qui je me promène. Elle est en train de finir son mémoire de maîtrise de français. A sa gauche, une grande image du dieu de la richesse, à mettre au mur chez soi. Elle me fait remarquer que la partie droite du caractère fule bonheur, signifie « trésor », et que le caractère de la richessese prononce aussi fu, le trésor sous un toit. Riche et heureux.

Une maîtresse de maison que j’aime sort d’une autre boutique, tout près de notre résidence.  Selon la saison sa patronne propose des oignons tressés, des épis de maïs, des cahiers et des crayons, et, en ce moment, des papiers rouges qui portent bonheur.

Il y a du monde à l’intérieur et un grand dieu de la richesse sur la porte.

La patronne se prépare à emballer entre des feuilles de journal des banderolles en papier rouge découpé, qui resteront dehors aux fenêtres jusqu’à ce que le temps les ait emportées. Derrière elle à gauche, des caractères fu à grand décor doré en relief.

Au-dessus des têtes, des lanternes traditionnelles et aussi d’autres plus moderne, et un bateau-dragon doré.  Sur la lanterne en haut à droite: ping an , sécurité et paix ; da ji , grande chance favorable.

Et il faut que je n’oublie pas de saluer les héros de la saison, les marchands de feux d’artifice à chaque carrefour (avec une licence de la municipalité, et des autorisations de mise sur le marché pour les produits, c’est très sérieux). L’article de base est la bande de 1000 ou 2000 pétards mais il y a beaucoup d’autres choses.

Pour les grandes personnes, les pots à feu et les batteries de 49 fusées.

Pour les enfants, les petits pandas qui s’envolent.

Faire exploser le globe terrestre.

S’envoyer dans l’Espace avec Barbarella (longueur 20 cm). A droite taikong ren, grand vide homme, le taïkonaute.

Elle restera à son poste jusqu’à la fin de la fête, et même pendant la nuit du passage de l’année, pour réapprovisionner ceux qui auront tout brûlé trop vite. On commence déjà à les entendre de jour et de nuit.

Mais j’allais oublier le dragon lui-même. Le voila en caractères, tirés de sa page dans le dictionnaire Wenlin. Salutation à Lev qui m’avait donné en 2006 une copie de ce dictionnaire en m’ expliquant que le ministère de l’instruction publique d’Israël en avait acheté un pour qu’il serve à tous les sinologue du pays. Je m’en sers tous les jours et je pense à lui.

Le dragon de gauche est impérial; il a 5 griffes; les particuliers qui voulaient décorer leur maison n’avaient droit qu’à 4 griffes. En haut le caractère long en forme traditionnelle et simplifiée; en bas le caractère gravé sur les os oraculaires il y a 3200 ans, gravé sur les vases de bronze, et en style sigillaire d’il y a 2500.

Il y a en ce moment une controverse sur le timbre poste de l’année du dragon qui vient d’être émis. C’est le troisième depuis le début de la série des timbres du cycle de 12 ans, commencé en 1980.

Celui de 1988 était gentil et coloré.

Celui de 2000 était calligraphique et très distingué.

Mais celui de 2012 est très impérial, certains disent même « impérialiste ». L’artiste se défend en disant qu’il s’est inspiré de la broderie règlementaire sur le devant du costume de l’empereur pendant la dynastie Ming. Les haut-fonctionnaires se reconnaissaient  à l’animal de leur plastron. Les militaires portaient des bêtes féroces, les civils des oiseaux, et le plus haut, l’empereur lui-même, le dragon. L’image vient d’Internet. Quand j’ai voulu aller en acheter à la poste, il n’y en avait plus.

Personnellement, je préfère le dragon canadien, nullement menaçant. D’ailleurs il n’a que quatre griffes.

Pour la vérité officielle sur la fête du printemps, consulter le site de la chaîne internationale.

Fin d’année de l’ère commune

Il est un peu tard pour parler de la fin de l’année dernière,   mais justement le passage de l’année a apporté beaucoup plus de divertissements que je pensais.  J’avais écrit dans le précédent article que Noël me semblait en baisse, et que la nouvelle année de l’ère communegong yuan, publique époque, laissait tout le monde indifférent. C’est la Nouvelle Chine de 1949 qui a décidé que désormais on compterait les années comme le reste du monde, alors que la République de 1912 avait ouvert une nouvelle ère du calendrier, comme n’importe quel empereur; j’ai appris ça en regardant le film « Naissance d’une république« jian guo da ye, avec Mao, Zhou Enlai, Chiang Kaichek et d’autres joués par des vedettes, et un scénario où les héros sont doués de précognition, déjà dans la Chine riche d’aujourd’hui; drôle d’impression.

Mais j’ai l’impression que j’avais tort. Lundi matin, 2 janvier, j’étais à Pékin et je m’occupais d’une affaire administrative pour un ami français pas doué pour ça, et qui travaille trop pour avoir le temps (moi, j’ai du temps). Le lundi matin, les trains sont pleins, le métro de Pékin aussi bourré de gens que n’importe quel jour à l’heure de pointe. J’ai eu un billet dans le train du prochain quart d’heure, et j’ai pu m’asseoir dans le métro pour lire; on se serait cru le lendemain de Noël en France.

Justement, c’est seulement la deuxième fois que je passe Noël à Tianjin. La première fois, c’était quand j’étais inscrit à l’université; je n’étais rentré en France que pour le Nouvel An chinois. J’ai voulu aller à la messe de minuit (seul; ma chère épouse n’aime pas la grande foule ni la marche dans le froid de la nuit). Samedi au début de l’après-midi je suis allé consulter l’horaire à la cathédrale.

La cathédrale est au bout de Binjiang Dao, la rue des plaisirs innocents, aussi peuplée que tous les samedis. Digression: absolument tout ce qui est sur l’image est neuf, et n’était pas là en 2006, y compris la passerelle qui a été recosntruite, sauf le centre commercial à petites fenêtres à droite, qui est fermé pour rénovation.

Devant la cathédrale, il y avait beaucoup plus de monde que d’habitude, les portes étaient ouvertes mais la grande grille de la cour était fermée, il fallait entrer par le petit portail à gauche et ressortir par la droite. J’avais entendu parler du défilé du peuple devant la Crêche la veille de Noël et j’ai suivi les autres. J’ai déjà montré la cathédrale pleine,  pourtant je vais la montrer encore, même si ce serait seulement pour faire taire les ineptes qui racontent que la religion chrétienne est persécutée en Chine (le Parti en a besoin et voudrait qu’elle soit à son service, c’est un autre problème).

On entrevoit un bonnet de père Noël derrière l’homme au masque (contre le froid; pourtant il ne fait pas vraiment froid). Le militaire de gauche (signe de grand évènement, les foules ordinaires se contentent des agents de la paix publique en bleu, beaucoup moins distingués) ne tient pas une arme, mais un gros appareil photo.

Passage devant la grotte de Lourdes toute décorée et scintillante. Une partie des fleurs sont vraies.

L’image de la Crèche vue de plus près. Le style va très bien avec celui de la cathédrale (autour de 1914).

J’arrive à la porte du bas-côté, où la foule attend. Est-ce qu’il y a déjà trop de monde à l’intérieur ?

Devant la grande porte de la nef, je comprends. Ce n’est pas le défilé des visiteurs. C’est la première messe de Noël qui vient de commencer. Puisque c’est la destinée, je choisis de la suivre. Il n’y a pas moyen d’entrer, plus de place. Et quand je me retourne il est devenu difficile de partir, trop de monde derrière.

En Chine, quelles que soient les circonstances, il faut tout faire comme d’habitude. Le préposé à la quête, avec son épuisette en velours rouge, traverse la foule et arrive dehors. Je crois comprendre qu’il y aura une autre messe à 17h30 mais je n’arrive pas à savoir à quelle heure est la messe de minuit.

Ceux qui sont dehors arrivent à entrer au moment de la communion, comme si l’intérieur commençait à se vider. Il me faudra trois quarts d’heure pour atteindre la Sainte table.

La foule de ceux qui viennent de communier défile, pas beaucoup plus vite,  dans les bas-côtés de la nef.

C’est une occasion de montrer les images de l’évangile qui courent tout autour parallèlement au Chemin de croix. A ma connaissance, ce ne sont pas des peintures venues d’Europe (celles-là ont été détruites pendant la Révolution culturelle).  Jésus en robe rose discutant avec les docteurs du Temple (évangile de saint Luc, chapitre 2. v. 42), ou baptisé par Jean-Baptiste en tenant un peignoir bleu ciel contre toute vraisemblance (mais on ne peut plus représenter la vraie scène depuis le concile de Trente).

Les deux banderoles autour de la portent disent

tianshang rongfu gui Zhenzhu , ciel en haut, gloire, vrai, Dieu (mon dictionnaire traduit Zhenzhu par Allah)  et xiadi anhe xi yiren , en bas terre, paix et harmonie, hommes bons. Je ne suis pas sûr de la traduction du cinquième caractère. Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la Terre aux hommes de bonne volonté.

Au passage,  je peux voir la crèche et les arbres de Noël qui l’entourent.

Voila pourquoi l’assistance a pu bouger pour la communion. Ceux qui s’avançaient dans l’axe sont admis dans le choeur puis guidés vers le dehors en passant par la sacristie.

Seuls ceux qui sont sur les côtés on pu s’agenouiller. Si j’ai bien  vu, ils sont cinq pour distribuer la communion.

Au grand air dans la cour, un membre du service d’ordre et un objet familier, mais qui contient de l’eau bénite plutôt que de l’eau bouillante, c’est écrit dessus.

Et comme je tiens à avoir ma messe en entier, je retourne dans la nef, juste à temps pour la bénédiction finale. Une bonne partie des fidèles n’avait pas attendu. La messe a été célébrée face au peuple, comme chaque fois que j’y suis allé. Le grand autel ne sert plus que de décor de fond.

Voici la crèche, vue de plus près. Le petit Jésus n’est pas encore arrivé. Beaucoup de gens viennent comme moi capter une image.

Dehors, petite discussion avec quelqu’un qui est venu faire une petite visite entre deux messes. Est-ce pour le plaisir, il porte une variante de l’habit que Sun Yatsen avait prescrit aux Républicains à l’époque où un homme en beau costume portait une robe longue.  Si j’ai bien compris, il ira à la messe demain dimanche, à l’horaire habituel. Il y a cinq messes le dimanche.

Pas de messe de minuit. ma chère épouse n’a pas changé d’avis et je lui tiens compagnie. Et puis je suis fatigué. Dimanche après-midi, je suis retourné à la cathédrale, pour voir s’il y a autant de monde que l’après-midi de Noël.  A trois heures il y avait moins de monde, c’est-à-dire qu’on pouvait entrer et sortir, mais plus de places assises. La paroisse met à la disposition des fidèles un gros stock de coussins carrés gris pour se mettre à genoux sur les dalles (dans les temples bouddhistes, les coussins sont ronds et  de couleurs brillantes).

Cette fois, je suis retourné dehors voir les mères de famille qui font poser les enfants devant la grotte de Lourdes. Là, je ne suis pas sûr qu’il y ait une vraie différence avec le traineau du Père Noël qui était l’année dernière devant la galerie marchande de l’Exchange pas loin (il n’est pas là cette année), mais je me trompe peut-être.

Comme à Lourdes, on peut allumer un gros cierge. Il y a un autre chandelier dans une cage vitrée à l’abri du vent. Sur l’image c’est un vieux couple, mais j’ai vu aussi de jeunes amoureux avec sacs à dos de ville et chaussures Adidas de couleur pastel.

La boutique d’objets pieux est ouverte. On y trouve des images, des calligraphies, des calendriers, et la Bible dans une belle édition. Les bottes rouges avec un petit lapin sont aussi vendues ailleurs.

Sainte Vierge et saint Christophe pour suspendre dans la voiture. Ailleurs on trouve les mêmes, probablement sortis des mêmes ateliers, avec Bouddha ou Mao sur fond rayonnant. Il faudra que je reparle de l’installation de Dieu et des saints ici.

Quelqu’un de complètement différent: Lucas, professeur de français, qui sévissait l’année dernière à l’université des langues étrangères, et qui enseigne cette année dans le département de français de l’université de Xi’an. Il a profité d’une semaine de creux autour du Nouvel An (de l’ère commune, ce ne sont pas encore les vacances du vrai changement d’année) pour venir saluer son successeur et ses anciens élèves. Les gens derrière lui sont en train de pêcher dans la rivière. Tout à l’heure nous irons au restaurant puis il montera dans le train de nuit.

Evènement important. Cela fait des années que je n’avais pas réussi à entraîner ma chère épouse dans un bon restaurant occidental, La Seine cette fois-ci. Noël, Lucas et une de ses amies de Tianjin ont fourni le prétexte. Zhao Yi, le grand fils de mon épouse, est venu aussi. Il est cuisinier dans un grand restaurant occidental, autrefois le Cercle Germanique de la concession allemande, mais il ne s’y est jamais mis à table. Il prend des photos des plats du menu le plus prestigieux (qu’il est seul à avoir commandé pour le bon motif d’apprendre, pour nous il y a trop de choses).

Autre réunion. Nous sommes le soir du 1e janvier chez mon beau-père, entouré de ses enfants (mais sans les petits-enfants). En Europe il est midi et nous regardons le concert du Nouvel An de la Philharmonie de Vienne, bien plus intéressant que le journal national et le discours du président Hu Jintao ou le différé de la fête au Temple du Ciel (sur la chaîne en anglais).

Dans les jours précédents, la chaîne musicale a rediffusé les concerts des années précédentes. on aime beaucoup le Beau Danube bleu ici. Je l’ai déjà raconté: le concert de 2002 (directeur Seiji Ozawa)  a eu lieu le premier jour du passage à l’euro. Une grande tablette avec le caractère € ornait le fond derrière l’orchestre. C’était la reconstitution involontaire du rituel confucéen de la musique pour les ancêtres, comme mon épouse me l’a fait remarquer.  C’était il y a 10 ans.

Retour à la Gare Ouest

Comme vous le savez peut-être, Noël c’est dans trois jours. Mais ici on y fait à peine attention. Peut-être est-ce parce que je suis en Chine depuis trop longtemps, mais j’ai l’impression de la cote de Noël est en baisse. Il y a quelques années, les journaux publiaient des articles pour en finir avec cette fête importée d’Occident. Mais cette année les vacances universitaires de la Fête du Printemps commencent le 8 janvier, et nous passerons le 23 janvier de l’année du Lapin à l’année du Dragon. En attendant, le Père Noël aura passé quelques semaines sur les portes des maisons et des magasins, comme n’importe quel petit génie protecteur; il est devenu chinois. sheng dan kuaile, sainte naissance vite-joyeuse, sur la barbe de celui-ci, que je trouve très réussi.

Il y a quand même un problème culturel. Personne ou presque ne sait d’où vient la fête malgré son nom; on confond Noël et le Premier janvier. Voila ce que ça donne sur la vitrine d’une boîte de nuit pas chère.

Aussi bien, la banderole au-dessus dit quelque chose comme « Courons vers le verdoyant printemps ».

Il y a aussi des sapins à monter soi-même chez Carrefour, mais c’est déjà le rayon des décorations de Nouvel An qui est installé à l’entrée du magasin. Si besoin, ici une collection de dragons.

Mais c’est de la nouvelle Gare Ouest que je voulais parler. Il est un peu tard, elle est ouverte depuis le 30 juin. J’étais allé voir le chantier à la fin du mois de mai en me disant que je reviendrais vite, et puis le temps passe. Quand on dit « nouvelle gare », il s’agit du bâtiment. La première gare a été construite en 1908, et le bâtiment (monument historique) est toujours debout. C’est là que j’ai pris pour la première fois le train en Chine, en 2005.

Vision idéale de la gare ouest, façade sud, sur une affiche du chantier au printemps  2011. Le quartier de l’autre côté de la rivière n’existe pas encore dans la réalité.

Première vision de la salle d’embarquement: il n’y a personne (en cherchant bien, il y a quelqu’un au loin à gauche). Je n’avais jamais vu cela. En général, une gare, même la gare sud de Pékin qui est encore 4 fois trop grande pour son trafic, c’est plein de gens qui s’agitent ou qui attendent.

Jamais vu non plus, le point de contrôle, avec portique et radiographie des bagages (et visiblement pas prévu par l’architecte; c’est pareil à Pékin), sans queue de passagers devant. Les agents de service dormaient et mon pas en a réveillé une. Que se passe-t-il ?

Alors que je viens de passer le contrôle et que je regarde autour de moi, un monsieur en uniforme s’approche, l’air soucieux. Que fait un voyageur à l’étage des départs alors que le prochain train est dans plus de 15 heures ?

D’après l’insigne de sa casquette et le nombre de galons, c’est le chef de gare lui-même. Il a retiré le gant de sa main droite, conformément au rite d’un accueil courtois. Il me demande en anglais « Do you have a train ticket ? » _ « Je viens seulement visiter. » _ « Ting bu dong ! (je ne comprends pas) » _ « C’est normal, je vous parlais en français.  » Nous continuons en anglais. Il considère que mon projet est légitime et me confie à l’agent d’accueil de service.

Voici donc l’agent d’accueil, l’équivalent des jeunes gens en gilet rouge des gares parisiennes, mais beaucoup plus distinguée. Le sol est plat, l’illusion est due au reflet de la voûte (50 mètres de haut)  sur le marbre parfaitement propre. Les seules personnes présentes dans le hall, à part nous, sont les femmes de ménage. Les constructions de chaque côté sont les descentes vers les quais (11 descentes; il y a en tout 24 voies).

Voici l’explication du vide: il y a six trains par jour au départ de cette gare, et le dernier est parti. Vers Hangzhou à 7h05, Shanghai à 7h10, 12h11 et 14h26, Qingdao à 10h46 et 14h11. Le dernier train à l’arrivée est attendu à 22h18, en provenance de Shanghai Hongqiao (Pont de l’Arc-en-ciel, la nouvelle gare près de l’aéroport), train ordinaire, 8 heures 5 minutes pour 1213 kilomètres. Le train de 12h11, à grande vitesse, met 5 heures 14 pour atteindre Shanghai, avec huit arrêts.

Dans les derniers rayons du soleil, la salle vue de côté. Il y a une personne dans le paysage.

Dehors, le soleil brille encore. Le grand carré dessiné par les bornes est une fontaine, avec des dizaines de jets d’eau; il faudra revenir quand il fera chaud.

La même façade vue de l’ouest. Le temps d’arriver, le soleil est parti. J’ai l’impression de contempler une image de synthèse qui se serait matérialisée dans le vent froid pour moi tout seul (il y a quand même une personne, à gauche) . Les sculptures vertes sont des arbres emballés pour survivre à l’hiver. Si je crois le calendrier, ils ont été plantés au mois de juin.

C’est bien la même gare que j’avais vue en chantier au mois de mai. J’étais allé faire le tour du chantier, après l’avoir vu depuis l’autre côté de la rivière.

Les couvreurs finissaient de poser les panneaux de la grande voûte, à 5 semaines de l’inauguration.

La grande esplanade était loin d’être finie. On en était encore à démolir pour ouvrir l’accès est. Le caractère chaidémolir est peint sur le mur.

Ca n’empêche pas la vie de continuer jusqu’au dernier moment. Le panneau annonce « bière fraîche, sodas ». Un peu plus loin, sur fond d’immeuble résidentiel en cours de démontage, des gens en civil explorent le béton concassé (probablement un autre immeuble).

On est dimanche. Ce sont des citadins venus prendre l’air et voir s’il reste de la ferraille ou d’autres choses sous les ruines.

Alors que je m’étais égaré dans les terrassements, une dame en casque jaune m’a indiqué où il fallait me mettre pour avoir la meilleure vue, sur le pont derrière elle. (une autre fois, alors que je commençais à prendre des photos d’un pont en cours de finition, un ouvrier m’avait conseillé de revenir un autre jour, la lumière était trop mauvaise).

En effet, depuis le pont, j’ai la meilleure vue. Au premier plan, j’assiste à un exemple de coordination de chantier: un camion a apporté des verrières pour un bâtiment qui n’est pas prêt à les recevoir. On décharge quand même et il y en a déjà une cassée.

Vue plus large. Maintenant que j’ai vu le bâtiment fini, je comprends que c’était presque terminé, à cinq semaines de l’ouverture.

Vu du côté des voies ferrées, on y croit davantage. Un train passe au milieu du chantier. Ils n’ont jamais cessé.

Pas loin des voies, je vois un rassemblement de gens qui ont l’air de se reposer dans un endroit plus calme mais pas mieux rangé que le reste.

Je suis au-dessus d’un des restaurants du chantier. Rayon de salades et légumes, plats chauds et soupes sur les plateaux des triporteurs, tables à tréteaux et tabourets de plastique rouge. Rien n’est improvisé, ici on aime vivre bien, surtout si le travail veut qu’on vive et dorme sur le chantier.

Retour au temps présent. Je finis par croiser un groupe de gens, ce n’est pas vraiment le désert. Avec leurs bagages et leurs grands sacs de couleur, c’est un groupe de mingongs, ceux qui viennent de la campagne travailler sur les chantiers (ne pas confondre avec les esclaves exploités qu’on rencontre dans la presse occidentale;  ce sont des gens supérieurs aux citadins incapable de travailler comme eux).

Pour l’instant, ils ont l’air d’être ailleurs que là où ils croyaient être. Ils ont rechargé leurs grands sacs (j’ai demandé un jour ce qu’il y a dedans: ce sont des couettes pour être sûrs de bien dormir).

Ils font halte au pied de la grande façade, occasion de me donner enfin l’échelle du monument. Mais décidément ce n’est pas la bonne gare. Ils repartent vers un endroit vers la droite, où il y a de la lumière et du mouvement.

Il y a quand même quelque chose qui vit normalement dans cet endroit, la station d’autobus, qui a retrouvé sa place après s’être installée à divers endroits au gré du chantier. L’entrée du métro est dans le cube gris à droite. Le groupe de mingongs embarque vers sa vraie destination.

Je me suis renseigné sur le mystère de la gare fantôme, avec 24 voies et 12 mouvements par jour. Pendant les travaux, la circulation des trains avait été réorganisée, les trains qui s’arrêtaient à la gare ouest (entre autres ceux qui vont de Pékin à Nankin et Shanghai) s’étaient rabattus sur la gare centrale, d’où partent 15 trains par heure. Le 30 juin la nouvelle gare a ouvert, mais on ne change pas toute la circulation des trains en le disant, et il y a aussi des travaux sur les voies autour de Tianjin. On lui a attribué six allers-retours vers Shanghai et Qingdao, dont elle est la gare terminus, pour qu’elle ne soit pas le palais de la Belle au Bois dormant en attendant les futurs plans de circulation.

La gare ouest neuve, après 1910. L’extérieur a été restauré et classé monument historique, et ressemble maintenant à sa propre maquette (la photo de la station d’autobus a été prise depuis son escalier). L’intérieur a gardé le mobilier du temps où elle était devenue la salle d’attente de la « classe molle » (1e classe, dans les vieux trains). On en fera peut-être un musée (document Wikimedia).A lire (ou à regarder) le somptueux article dans Wikipedia en chinois. Plus de problème d’accès; peut-être que le Parti a décidé qu’il vaut mieux ne pas laisser les Taiwanais et les Hongkongais enrichir seuls l’encyclopédie. C’est un Tianjinois qui a écrit l’article. Et aussi l’article non moins somptueux du Quotidien de l’Architecture. Ou la vue aérienne du lieu. Au moment où j’écris, l’image date de 2009, on creuse les fondations. Le positionnement géographique (le jalon rouge) est décalé de 500 mètres vers l’est.